Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 04 avril 20

« Nous dirons que l’égalité est sans rapport avec une vérité universelle d’origine empirique ou rationnelle et qu’elle ne relève pas d’un savoir, puisqu’on ne peut démontrer qu’elle est vraie ou fausse. Aussi inquiétant que paraisse ce renoncement à la vérité, il est inévitable dès lors que la justice n’est pas un simple effet de la nature et qu’elle relève des institutions. Hannah Arendt disait la même chose de l’égalité des hommes en général : elle n’est ni évidente ni démontrable. En dépit de l’expression paradoxale de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, qui affirme que les hommes naissent libres et égaux en droits, l’égalité en droits relève de l’institution et non de la nature. Il y a paradoxe en effet, car la naissance semble suggérer un état naturel, voire natif, alors qu’une égalité des droits est nécessairement instituée.»

Sylviane Agacinski, Politique des sexes, Paris, Seuil, 1998

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Pensée du 03 avril 20

L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses: elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait. Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation a n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger

ALEXIS DE TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique

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Pensée du 02 avril 20

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur euxmêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. Au-dessus de ceux-la s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre? C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu a peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même.

ALEXIS DE TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique

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Pensée du 01 avril 20

« La question sera donc à peu près la suivante : là où l’État voudrait libérer l’individu de tout appartenance pour ne sauvegarder – au nom de l’égalité – que les liens qu’il entretient avec lui, peut-on au contraire imaginer une communauté politique qui s’accommode non pas d’une société d’individus mais d’une société de communautés ? Un modèle de communauté politique qui ne récuserait pas l’existence d’autres communautés et qui ouvrirait la voie à une résolution de ces apories et de ces contradictions qui semblent faire le lit de la crise de l’État postcolonial ? »

Léonard Katchékpélé, Les enjeux politiques de l’Église en Afrique. Contribution à une théologie politique, Paris, Cerf, 2016.

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Pensée du 31 mars 20

 » On a beau bouloir confondre l’indépendance et la liberté, ces deux choses sont si différentes que même elles s’excluent mutuellement. Quand chacun fait ce qui lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît aux autres, et cela ne s’appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre, et régner c’est obéir. (…)

Je ne connais de volonté vraiment libre que celle à laquelle nul n’a droit d’opposer de résistance ; dans la liberté commune, nul n’a droit de faire ce que la liberté d’un autre lui interdit, et la vraie liberté n’est jamais destructive d’elle-même. Ainsi, la liberté sans la justice est une véritable contradiction ; car comme qu’on s’y prenne, tout gène dans l’exécution d’une volonté désordonnée.

Il n’y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois : dans la nature même l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous. Un peuple libre obéit mais il ne sert pas ; il a des chefs mais non pas des maîtres ; il obéit aux lois mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. « 

Rousseau, Lettres écrites de la montagne


Pensée du 30 mars 20

« Il est vrai que, dans les démocraties, le peuple parait faire ce qu’il veut; mais la liberté politique ne consiste point à faire ce que l’on veut. Dans un État, c’est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu’à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être point contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir.

Il faut se mettre dans l’esprit ce que c’est que l’indépendance, et ce que c’est que la liberté. La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent; et si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il n’aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. »

Charles de Secondat de Montesquieu : De l’esprit des lois, Livre onzième,


Pensée du 29 mars 20

 » (…) Le terme de liberté est fort ambigu. Il y a liberté de droit, et liberté de fait. Suivant celle de droit un esclave n’est point libre, mais un pauvre est aussi libre qu’un riche. La liberté de fait consiste ou dans la puissance de faire ce qu’on veut, ou dans la puissance de vouloir comme il faut. Généralement celui qui a plus de moyens est plus libre de faire ce qu’il veut: mais on entend la liberté particulièrement de l’usage des choses qui ont coutume d’être en notre pouvoir et surtout de l’usage libre de notre corps. Ainsi la prison et les maladies, qui nous empêchent de donner à notre corps et à nos membres le mouvement que nous voulons et que nous pouvons leur donner ordinairement, dérogent à notre liberté : c’est ainsi qu’un prisonnier n’est point libre, et qu’un paralytique n’a pas l’usage libre de ses membres. La liberté de vouloir est encore prise en deux sens différents. L’un est quand on l’oppose à l’imperfection ou à l’esclavage d’esprit, qui est une coaction ou contrainte, mais interne, comme celle qui vient des passions ; l’autre sens a lieu quand on oppose la liberté à la nécessité « 

Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain


Pensée du 28 mars 20

Nous verrons (…) que la vie ne peut être comprise dans une contemplation passive; la comprendre, c’est plus que la vivre, c’est vraiment la propulser. Elle ne coule pas le long d’une pente, dans l’axe d’un temps objectif qui la recevrait comme un canal. Elle est une forme imposée à la file des instants du temps, mais c’est toujours dans un instant qu’elle trouve sa réalité première (…). Il n’y a que la paresse qui soit durable, l’acte est instantané. Comment ne pas dire alors que réciproquement l’instantané est acte? Qu’on se rende donc compte que l’expérience immédiate du temps, ce n’est pas l’expérience si fugace, si difficile, si savante, de la durée, mais bien l’expérience nonchalante de l’instant, saisi toujours comme immobile. Tout ce qui est simple, tout ce qui est fort en nous, tout ce qui est durable même, est le don d’un instant. On se souvient d’avoir été, on ne se souvient pas d’avoir duré (…). La mémoire, gardienne du temps, ne garde que l’instant; elle ne conserve rien, absolument rien, de notre sensation compliquée et factice qu’est La psychologie de la volonté et de l’attention — cette volonté de l’intelligence—nous prépare également à admettre comme hypothèse de travail la conception (…) de l’instant sans durée. Dans cette psy­chologie, il est bien sûr déjà que la durée ne saurait intervenir qu’indirectement; on voit assez facilement qu’elle n’est pas une condition primordiale: avec la durée on peut peut‑être mesurer l’attente, non pas l’attention elle‑même qui reçoit toute sa valeur d’intensité dans un seul instant, la durée.

Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, 1932, Éd. Gonthier, coll. Médiations, pp 22‑23

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Pensée du 27 mars 20

 » Afin que je sois libre, il n’est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l’un ou l’autre des deux contraires ; mais plutôt, d’autant plus que je penche vers l’un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s’y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l’intérieur de ma pensée, d’autant plus librement j’en fais choix et je l’embrasse. Et certes la grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l’augmentent plutôt, et la fortifient. De façon que cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d’aucune raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt apparaître un défaut dans la connaissance, qu’une perfection dans la volonté ; car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent. « 

Descartes, Méditations métaphysiques


Pensée du 26 mars 20

Cet hyperespace de la marchandise où s’élabore à bien des égards une socialité nouvelle”. Les objets que l’on peut trouver dans les hypermarchés ne sont plus des réponses à des questions que les hommes se posent, ce sont plutôt les hommes transformés en réponses à la question posée par les objets. Les objets deviennent “des tests, ce sont eux qui nous interrogent et nous sommes sommés de leur répondre, et la réponse est incluse dans la question. Ainsi fonctionnent semblablement tous les messages des médias: ni information ni communication, mais référendum, test perpétuel, réponse circulaire, vérification du code. L’hypermarché: “Pas de relief, de perspective, de ligne de fuite où le regard risquerait de se perdre, mais un écran total où les panneaux publicitaires et les produits eux-mêmes dans leur exposition ininterrompue jouent comme des signes équivalents et successifs. Il y a des employés uniquement occupés à refaire le devant de la scène, l’étalage en surface, là où le prélèvement des consommateurs a pu créer quelque trou. Le self-service ajoute encore à cette absence de profondeur: un même espace homogène, sans médiation, réunit les hommes et les choses, celui de la manipulation directe. Mais qui manipule l’autre?” “L’hypermarché est déjà, au-delà de l’usine et des institutions traditionnelles du capital, le modèle de toute forme future de socialisation contrôlée: retotalisation en un espace-temps homogène de toutes les fonctions dispersées du corps et de la vie sociale (travail, loisir, nourriture, hygiène, transports, médias, culture); retranscription de tous les flux contradictoires en termes de circuits intégrés; espace-temps de toute une simulation opérationnelle de la vie sociale, de toute une structure d’habitat et de trafic.”

Jean Baudrillard, Simulacre et simulation, Editions Calilée.