LA TRIBUNE DE JEAN-ERIC BITANG (1)

DU REALISME POLITIQUE AFRICAIN

« L’Afrique d’abord et l’universel mondial ensuite ».

Nsame Mbongo, Choc des civilisations ou recompositions des peuples ?, Chennevières-sur-Marne, Dianoïa, coll. « Défis », 2004, p. 124.

GRILLE DE LECTURE

Cette petite citation allie à elle seule toutes les caractéristiques d’une bonne philosophie : la clarté et l’ancrage dans le réel. Le réalisme de M. Nsame Mbongo est une voie – si ce n’est la  voie – vers laquelle nous devons évoluer pour penser un jour sortir de notre état d’aliénation actuelle et tenter d’approcher le développement. Le leitmotiv de notre être doit être de mettre les intérêts africains avant tous les autres. Mettre les intérêts africains avant tous les autres, ne veut pas dire mépriser l’autre, ne pas lui accorder d’importance, mais savoir qu’entre l’autre et nous, nous passons en premier. Nos réflexions doivent mettre en avant nos productions avant celles de l’autre, promouvoir notre culture avant celle de l’autre, privilégier nos intérêts par rapport à ceux de l’autre, etc.

Lorsqu’un Africain se propose d’appliquer une pareille visée philosophique – et idéologique – il est directement taxé de raciste, mais les mêmes gens qui l’accusent oublient très rapidement que le credo européen n’est pas très différent de ce que nous dit M. Nsame Mbongo, c’est-à-dire : « L’Europe d’abord » et c’est tout. La politique européenne privilégie l’Europe – pas d’abord l’Europe, mais seulement l’Europe. C’est l’exemple de l’esclavage des Noirs, de la colonisation, de la néo-colonisation et de la re-colonisation que l’Europe – et son allié majeur, les Etats Unis d’Amérique – essayent de mettre en place en Côte d’Ivoire et en Libye. Pour éviter de tomber dans les discours creux et vides qui mettent en avant la désintégration de notre soi pour sa dilution dans le soi étranger, nous devons toujours avoir en tête le socle des relations humaines : l’intérêt, et mettre le notre avant tout autre.

_______________________________________________________

DES SOUBASSEMENTS IDEOLOGIQUES DE L’HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

« Le problème de la délimitation du domaine de la philosophie peut sembler d’abord purement académique et comme tel ne présentant d’intérêt que pour le cercle étroit des philosophes. En réalité, ce qui est en jeu, c’est la hiérarchisation des civilisations et des sociétés, ni plus ni moins ».

Towa M., Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, Yaoundé, CLE, 1971, p. 19.

GRILLE DE LECTURE

Certains Africains soutiennent que la philosophie ne vient de nulle part, ou, même si elle venait de quelque part, il ne serait pas intéressant de s’interroger sur ses origines, car la philosophie est « universelle ». Cette situation est-elle réelle ? L’histoire de la philosophie est-elle pure dans le sens précis où elle serait épurée de connotation idéologique ? M. Towa nous apprend qu’il n’en est rien et que la délimitation de l’origine de la philosophie a une finalité idéologique : la hiérarchisation des civilisations et des sociétés, c’est-à-dire la hiérarchisation des hommes.

En effet, si la philosophie est le domaine par excellence de déploiement de la raison, laquelle rend compte de la ligne de démarcation entre l’homme et l’animal, alors le peuple chez qui la philosophie serait apparue pour la première fois, serait ipso facto le peuple le plus intelligent, et en raison de cette supériorité rationnelle, il serait aussi le peuple en droit de diriger les autres. On comprend pourquoi il faut absolument faire naitre la philosophie en Occident – et précisément en Grèce – et taxer les élaborations égyptiennes de « gribouillis ». La raison n’est pas que les Egyptiens ont effectivement été les auteurs de gribouillis, mais qu’il faut absolument faire tenir la domination – actuelle – de l’Occident sur le reste du monde de façon rationnelle, car on ne peut plus invoquer l’autorité divine comme le mythe de Cham par exemple depuis que la scolastique a rendu son dernier souffle avec les foudres de la renaissance et les Lumières de la modernité.

Définitivement, la détermination de l’origine de la philosophie n’est pas neutre comme l’aurait pensé un Aristote lorsqu’il nous dit que la philosophie est la science par excellence de la liberté, c’est-à-dire du détachement des problèmes pratiques et des intérêts autres que ceux internes à la discipline ; elle vise quelque chose de plus profond : la hiérarchisation des hommes et il est de notre double devoir – de philosophe et d’Africain – de traquer de pareilles dérives et de rétablir la vérité de l’antériorité de la pratique philosophique en Afrique et précisément en Egypte.

_______________________________________________________

QU’EST-CE  QUE L’EGALITARISME ?

« L’égalitarisme ne signifie : absence de différences. Il ne requiert pas cela. Il reconnaît et accepte les différences entre les hommes, mais les limite au plan fonctionnel ».

Nkrumah K., Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 74.

GRILLE DE LECTURE

Le consciencisme de Kwame Nkrumah est une philosophie qui se définit comme égalitaire. Bien qu’on puisse penser que l’égalitarisme estime que tous les hommes sont égaux, c’est-à-dire qu’il n’existe pas de différences entre eux, Nkrumah nous remet sur les rails de l’interprétation de ce terme. Les différences existent entre les hommes, mais ces différences ne concernent en rien la valeur de ces derniers. Par exemple, un homme sera toujours un homme, qu’il soit un bourgeois ou un prolétaire. La valeur de l’homme ne se dit pas dans la classe à laquelle il appartient. C’est de cette façon au moins que pensera un philosophe qui se fonde sur l’égalitarisme. A l’opposé, les différences entre les hommes, dans des philosophies inégalitaires comme le capitalisme, la valeur de l’homme se lit dans sa productivité et à son rang social. Ainsi, un homme aura d’autant plus de valeur qu’il produira plus de capitaux – ouvrier – ou qu’il occupera une position sociale importante – bourgeois –. Cet « inégalitarisme » conduit par exemple, sur le plan de la justice, à ce qu’on nomme une justice à « deux vitesses », une pour les riches, et l’autre pour les pauvres. Le consciencisme n’est pas l’une de ces philosophies. Les différences existent entre les hommes, certes, mais elles sont impropres à déterminer la valeur de l’individu.

_______________________________________________________

RELIGION ET DEVELOPPEMENT

« L’esprit de religion est (…) un esprit de soumission à l’irrationnel et à l’ordre qu’on croit émané d’un être qui nous surpasse en toutes choses et qui cumules les perfections dont nous rêvons. Or il faut à l’homme un peu plus d’initiative créatrice pour pouvoir envisager avec optimisme de faire échec aux diverses formes d’aliénation que lui présente la société devant sortir de la bataille du développement. La religion ne nous donnera pas ce supplément nécessaire d’initiative créatrice, c’est-à-dire, au fond, de liberté ».

Njoh-Mouelle E., De la médiocrité à l’excellence, 3è éd., Yaoundé, CLE, 1998, p. 140.

GRILLE DE LECTURE

Certaines gens veulent nous faire croire que la religion va nous sortir du gouffre du sous développement, mais ces paroles lucides de M. Njoh-Mouelle nous remettent sur la voie. En effet, l’esprit religieux n’est pas un esprit de créativité, mais un esprit moutonnier, un suivisme, un abandon plutôt qu’un esprit de création. Or le développement doit promouvoir des hommes libres, libérés de toutes contraintes, dont la contrainte divine. Mais M. Njoh-Mouelle se trompe en ceci qu’il oppose l’irrationnel et le rationnel, entendons la religion et la science. Il s’agira plutôt d’un problème de rationalité multiple plutôt que de dichotomie entre rationnel et irrationnel. La religion n’est pas une irrationalité, elle est une rationalité-autre à celle scientifique. De même, pour le religieux, la rationalité scientifique est une rationalité-autre et non une irrationalité. Il faudrait absolument sortir de ces pseudo-catégories – rationnel/irrationnel – et du pseudo-débat qui en découle pour saisir l’essence du pluralisme. Le problème de la religion n’est pas qu’elle est une activité irrationnelle, c’est qu’elle est une ode au statisme, tout comme la majorité des idéalismes.

_______________________________________________________

Le sorcier, le médecin et le charlatan

« Le sorcier qui connait de façon expérimentale la vertu thérapeutique d’une plante, d’une écorce d’arbre ou d’une racine et qui applique cette connaissance au traitement d’un cas et le traite en fait n’est plus un sorcier, mais un guérisseur, un médecin. Mais si le même sorcier, au moment de soigner, complique son traitement de nombreux autres rites au point de reléguer au second plan le principal agent médicinal de guérison, il devient un charlatan ».

Njoh-Mouelle E., De la médiocrité à la l’excellence, 3e éd., Yaoundé, CLE, 1998, p. 39.

GRILLE DE LECTURE

Ce texte de M. Njoh-Mouelle est à plusieurs égards intéressant. D’un côté, il nous présente une subtile distinction entre le sorcier médecin et le sorcier charlatan. Mais surtout, parce qu’il ne s’attaque à une distinction qui aurait été aussi très intéressante : prêtre médecin et prêtre charlatan, il nous laisse dans la bouche, comme un goût d’inachevé. En effet, que vaudrait la prière du point de vue médicinal. Tous les médecins qui se respectent seront formels : rien, si ce n’est un heureux effet placebo issu de l’autosuggestion. Or, si l’agent médicinal de la prière est l’autosuggestion, pourquoi encore prier ? Pourquoi réciter des centaines de pages de livres qui ne servent à rien alors qu’on pourrait atteindre le même résultat autrement que par ces voies, qui, du reste, sont parfaitement inutiles puisque totalement contingentes ? Ici, la religion se présente comme essentiellement un commerce d’illusion : du charlatanisme.

_______________________________________________________

Nkrumah et les coups d’Etats

« Les coups d’Etat sont une forme de lutte tentant à la prise du pouvoir politique (…) tant que le continent africain n’achèvera pas son unification politique, il y a aura encore des coups d’Etat. Tous ces coups d’Etat sont les conséquences d’une même situation : il existe d’une part les puissances néo-colonialistes qui manœuvrent les Etats néo-colonialistes en donnant leur appui aux élites réactionnaires bourgeoise dans leur lutte pour le pouvoir ».

Nkrumah K., La lutte des classes en Afrique, tr. fr. Marie-Aïda Bah-Diop, Paris, Présence Africaine, 1972, p.57, p. 61.

GRILLE DE LECTURE

C’est en 1970 que Nkrumah écrit Class struggle in Africa et déjà, en grand visionnaire, il avait pressenti les évènements qui agitent notre continent en 2011. Les coups d’Etat dont sont victimes nos gouvernements – en Côte d’Ivoire et en Libye – prouvent bien que Nkrumah avait raison : les puissances coloniales n’ont pas cessé de l’être et comme toujours, elles appuient les mouvements de la bourgeoisie africaine. Les rebelles sont ainsi transformés en « combattants républicains », en « Conseil National de Transition », etc. dans le seul but de continuer de dominer l’Afrique. Mais Nkrumah ne fait pas que diagnostiquer le problème : il propose une solution : l’unification politique de l’Afrique de sorte que les institutions de notre continent soient assez fortes pour résister aux assauts impérialistes de l’Occident. Qui oserait lui donner tort ?

_______________________________________________________

Foi et intellection

« Je prends le mot foi dans le sens d’acceptation des mystères. Si les mystères sont saisis par la raison, il n’y a plus foi, mais intellection ».

Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1997, p. 110.

GRILLE DE LECTURE

On entend dire en philosophie que la foi n’est pas incompatible avec la raison et que les deux facultés fonctionnent ensemble. Augustin va même jusqu’à dire que la foi « complète » la raison. Mais M. Towa a une approche toute autre du rapport entre la raison et la foi. La réalité est que la limite entre les deux est dans la nature des énoncés que professent chacune des deux facultés. La raison met l’accent sur le compréhensible, le logique, alors que la foi est avant tout foi dans l’incompréhensible, dans l’inconnu, dans le mystère. Et, si par impossible les deux facultés se rejoignent, c’est la raison qui gagne le brassage – ou le bras de fer – et le produit est l’intellection. L’intellection, ce n’est rien d’autre que la rationalisation de la foi, c’est-à-dire le recul du mystère.

_______________________________________________________

Langue et unité africaines

« Quel intérêt un Français a-t-il aujourd’hui à apprendre telle ou telle langue africaine ? (…) Il y a à cela plusieurs raisons certes, mais certainement pas le souci d’aider les Africains à unifier leur multitude de langues ».

Njoh-Mouelle E., Jalons II, Yaoundé, CLE, 1975, p. 12.

GRILLE DE LECTURE

Njoh-Mouelle l’a bien compris, la langue est un outil de domination et le semblant des Occidentaux qui pensent nous faire un « honneur » en apprenant nos langues n’a certainement rien de gratuit, il s’agit d’une tentative de renforcer les divisions africaines tout comme la balkanisation a permis de fortement affaiblir notre continent. Il n’y a dans cette entreprise aucune philanthropie. L’unification doit se faire par les Africains et pour les Africains. Mais, contrairement à M. Njoh-Mouelle, nous ne pensons pas que la langue soit un facteur déterminant. Nous sommes partisans de la théorie nkrumahiste. L’unification doit se faire sur trois plans : la politique, l’économie et l’idéologie.

_______________________________________________________

Philosophie vs idéologie ?

 « L’idéologie, c’est la politique camouflée ».

Hountondji P., Sur la « philosophie africaine », Yaoundé, CLE, 1980, p. 228.

GRILLE DE LECTURE

Voici une des phrases creuses et péremptoires comme seul M. Hountondji les maitrise. Il pense faire une distinction solide entre l’idéologie et la politique, mais n’explique pas à quel moment ces deux disciplines se séparent. Ce constat est d’ailleurs plus troublant que M. Hountondji a lu Nkrumah et qu’à aucun moment de son analyse il n’évalue le rapport que Nkrumah fait entre les deux termes. C’est justement Nkrumah que nous voulons invoquer ici face à Hountondji, mais nous pouvons le faire que très brièvement. Nous prions le lecteur à se rapporter à notre  série d’articles : « Qu’est-ce que Le Consciencisme ? » et précisément à notre commentaire du chapitre III « Société et Idéologie ». Selon le penseur Ghanéen que nous résumerons ici de façon très brève, l’idéologie ne se cache de ses tentaculaires politiques. Au contraire : « « L’idéologie d’une société se manifeste par une théorie politique, une théorie sociale et une théorie morale » (Nkrumah K., Le Consciencisme, tr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 93). L’idéologie n’est donc pas la politique camouflée, au contraire, c’est la politique ouverte.

Nota : Pour cette pensée, il faudrait faire des liens vers mon blog, notamment pour mes articles que j’ai cités.

___________________________________________________

L’unanimisme et ses problèmes

« Le Nègre est monothéiste, en effet, si loin que l’on remonte dans son histoire, et partout. Il n’y a qu’un seul Dieu, qui a tout créé, qui est toute puissance et toute volonté ».

Meyongo et Menda, Précis de philosophie pour l’Afrique, Paris, Nathan, 1981, p. 133.

GRILLE DE LECTURE

Voici un exemple quasi type des « démonstrations » péremptoires dont sont friands les défenseurs de l’ethnophilosophie, et donc, inévitablement, de ce que M. Hountondji a nommé « l’unanimité primitive ». On postule, en effet, dans cette vision « rétro-jetée » de la tradition africaine, à des grossièretés insupportables, transposant l’actualité africaine à l’éternité du continent. On affirme pompeusement que le « Nègre est », c’est-à-dire « a été », « est » et « sera » ce qu’il « est ». On l’enferme dans des concepts figés. On oublie que ce qui fait l’homme c’est qu’il se fait. Ou alors, peut-être que le Nègre n’est pas un homme, qu’il n’est pas un être pour-soi, mais en-soi. Il faudrait alors réajuster le langage et tirer les conséquences logiques de cette « déshumanisation » de l’homme Nègre, car c’est vers elle que se dirige toutes les philosophies de la revendication qui s’appuie sur les mêmes slogans impérialistes et coloniaux qui ont enfermé le Nègre dans des concepts en le transformant en, pour reprendre les mots de M. Towa, une identité ne varietur. Au-delà de cette objection métaphysique, il y a l’objection historique. Il n’est absolument pas exact que de tous temps l’homme Africain ait été monothéiste. L’analyse simple de la culture égyptienne permettrait de corriger cette déformation de la réalité de façon très simple. Sur ce point, les travaux de Cheikh Anta Diop sont le modèle quasi indépassable, parce qu’ils ont ouvert  la voie et parce qu’ils sont, aussi, sujet à polémique. On ne peut réfuter ses travaux que de deux façons : soit les Egyptiens n’étaient pas des Nègres, soit le polythéisme égyptien était une sorte de « monothéisme décentralisé » dans lequel l’âme du Dieu se fondait dans les différents dieux. Aucune de ces thèses ne résiste légitimement à la critique, mais peut-être est-ce là, la raison d’être d’un autre article.