L ' A C A D E M O S

Pensée du 31 mai 10

« Il ne peut y avoir de système de l’existence. »

Soren Kierkegaard, Post-Scriptum.

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GRILLE DE LECTURE

Emmanuel Kant et Friedrich Hegel peuvent être considérés comme les philosophes qui ont édifié les plus grands systèmes de pensée de la modernité et de l’histoire de la philosophie. Faisant une relecture de l’histoire de la philosophie, l’existentialiste Emmanuel Mounier a pu affirmer que les systèmes historiques ont bâti leur cathédrale définitive avec Hegel. Pour ce dernier, tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel. Tout ce qui peut être pensé trouve place dans le rouleau compresseur de son édifice trilogique Au siècle des Lumières, le rationalisme parlait comme si la connaissance encyclopédique, automatiquement, allait toujours dans le sens d’un enrichissement de l’être humain. A dire vrai, derrière l’intérêt marqué pour le savoir, les systèmes philosophiques font en sorte que rien au monde ne résiste plus à la dilution critique, aucune existence ne s’oppose plus à la réduction du concept. On a l’impression que le monde s’évanouit en fumée, ou qu’il se remplit progressivement de néant et que le sentiment de l’existence a enfin atteint sa décadence. Le système veut chasser le mystère de l’être ; or il ne peut y avoir de système de l’existence, selon Soren Kierkegaard. L’existence humaine ne peut pas être objet de système. Comme l’écrivait Mounier, le système est une sorte de tiers abstrait qui s’interpose entre le philosophe existant et les êtres existants.

Ce qui fait penser qu’en présence du système, on ne peut que faire le deuil de l’existence, alors que philosopher consiste à parler à des existants. « Renoncer à Hegel », tel était le maître mot de Paul Ricœur. Faut-il renoncer au système pour redorer le blason de l’existence ? Doit-on s’affranchir de l’esprit de système pour sauver l’homme ? Le « péché originel » de l’esprit de système est d’avoir oublié que l’esprit connaissant est un esprit existant, et que le système ne survivrait pas à la ruine de l’existence. Deux lignes d’interprétation se dégagent devant nous. Si l’existence est le substrat qui irrigue le système de sens, il ne peut pas y avoir de système de l’existence. Ce serait clôturer l’existence, c’est-à-dire, édifier un système du principe du système. Si l’existence relève du mystère, du surgissement de l’être, de l’épanchement libre de la nature généreuse, un système de l’existence serait sinon une sinécure, du moins une entreprise vaine. Un existant n’est pas une figure sur laquelle on imprime des idées, c’est une volonté voulante spirituelle, le creuset du mouvement dialectique de l’être ; c’est pourquoi, la pensée doit se faire chair au sens de Merleau-Ponty, « chair d’existence » au sens de Mounier. Sans incarnation, une pensée n’échappera pas à la tentation de système, celle de profaner le mystère de l’être.

Emmanuel AVONYO, op

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