Posts Tagged ‘philosophie et existence’

Pensée du 22 septembre 10

« La première démarche de la philosophie (…) consiste à rappeler l’homme violemment, des séductions intimes ou mondaines, à sa qualité d’existant. »

Emmanuel MOUNIER, Introduction aux existentialismes.

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GRILLE DE LECTURE

Le souci du monde a tué l’homme, l’homme à son tour dissipe le monde, note Emmanuel Mounier. En effet, à force de vouloir connaître le monde, l’homme s’est fourvoyé dans la construction de la fiction d’un monde sans homme qui n’est monde devant personne ; le monde n’est plus que pure objectivité sans sujet pour le constater. Le monde préoccupe l’homme, l’homme le désorganise et il ne peut plus l’habiter. Qu’est-ce alors que le logos du monde sans le Cogito incarné ? C’est la question que se posent la philosophie de l’homme et la phénoménologie de l’existence. C’est pourquoi, dans un souci de rachat de l’existence, la première démarche de la philosophie, en vue même de la connaissance, n’est pas une démarche de connaissance, du moins dans le sens positiviste du terme. « La première démarche de la philosophie est un appel : Homme, réveille-toi ! » Elle consiste à réveiller l’homme, par tous les moyens, de son sommeil mondain pour l’inciter à faire un saut qualitatif, celui de l’âme, pour une existence plus féconde. Kierkegaard appelle « passion infinie », « infini dans une éternité » et « intériorité » cette vie qualitative de l’existant, mesurée du point de vue de son intensité et non de sa quantité. L’homme sans intériorité est ce fou sociable qui « n’a plus de vrais yeux, mais des yeux de verre et des cheveux de paillasson », qui « est un produit artificiel ».

Pour Emmanuel Mounier, la qualité d’existant est cette densité de vie essentielle à la réussite de l’acte de connaissance. Elle ne saurait être confondue avec une immobilité spirituelle. C’est en réalité une existence philosophique, une passion vivante et mobile qui unit intérieurement l’existant à la vérité. Quitter les séductions mondaines pour une meilleure « densité vitale » (Adou Koffi), c’est comme Socrate, engager sa vie pour la vérité, pour l’existence autour de soi, et pour l’immortalité. Au prix de sa vie, le philosophe fait le pari de faire renaître la vie dans les espaces arides de la société des hommes dont il est membre. L’objectif n’est pas tant de brader sa vie, mais de tout donner pour le triomphe d’une existence de lucidité et de co-responsabilité. Il convient d’évoquer ici le mot de Gabriel Marcel qui rappelle la tâche qui incombe au philosophe : « Tout mon effort peut se définir comme tendu vers la production de courants par lesquels la vie renaît dans certaines régions de l’esprit qui semblaient livrées à la torpeur et exposées à la décomposition. »

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 31 mai 10

« Il ne peut y avoir de système de l’existence. »

Soren Kierkegaard, Post-Scriptum.

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GRILLE DE LECTURE

Emmanuel Kant et Friedrich Hegel peuvent être considérés comme les philosophes qui ont édifié les plus grands systèmes de pensée de la modernité et de l’histoire de la philosophie. Faisant une relecture de l’histoire de la philosophie, l’existentialiste Emmanuel Mounier a pu affirmer que les systèmes historiques ont bâti leur cathédrale définitive avec Hegel. Pour ce dernier, tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel. Tout ce qui peut être pensé trouve place dans le rouleau compresseur de son édifice trilogique Au siècle des Lumières, le rationalisme parlait comme si la connaissance encyclopédique, automatiquement, allait toujours dans le sens d’un enrichissement de l’être humain. A dire vrai, derrière l’intérêt marqué pour le savoir, les systèmes philosophiques font en sorte que rien au monde ne résiste plus à la dilution critique, aucune existence ne s’oppose plus à la réduction du concept. On a l’impression que le monde s’évanouit en fumée, ou qu’il se remplit progressivement de néant et que le sentiment de l’existence a enfin atteint sa décadence. Le système veut chasser le mystère de l’être ; or il ne peut y avoir de système de l’existence, selon Soren Kierkegaard. L’existence humaine ne peut pas être objet de système. Comme l’écrivait Mounier, le système est une sorte de tiers abstrait qui s’interpose entre le philosophe existant et les êtres existants.

Ce qui fait penser qu’en présence du système, on ne peut que faire le deuil de l’existence, alors que philosopher consiste à parler à des existants. « Renoncer à Hegel », tel était le maître mot de Paul Ricœur. Faut-il renoncer au système pour redorer le blason de l’existence ? Doit-on s’affranchir de l’esprit de système pour sauver l’homme ? Le « péché originel » de l’esprit de système est d’avoir oublié que l’esprit connaissant est un esprit existant, et que le système ne survivrait pas à la ruine de l’existence. Deux lignes d’interprétation se dégagent devant nous. Si l’existence est le substrat qui irrigue le système de sens, il ne peut pas y avoir de système de l’existence. Ce serait clôturer l’existence, c’est-à-dire, édifier un système du principe du système. Si l’existence relève du mystère, du surgissement de l’être, de l’épanchement libre de la nature généreuse, un système de l’existence serait sinon une sinécure, du moins une entreprise vaine. Un existant n’est pas une figure sur laquelle on imprime des idées, c’est une volonté voulante spirituelle, le creuset du mouvement dialectique de l’être ; c’est pourquoi, la pensée doit se faire chair au sens de Merleau-Ponty, « chair d’existence » au sens de Mounier. Sans incarnation, une pensée n’échappera pas à la tentation de système, celle de profaner le mystère de l’être.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 30 avril 10

« Le système est une sorte de tiers abstrait qui s’interpose entre le philosophe existant et les êtres existants. Il n’est ni un être ni une parole. »

Emmanuel MOUNIER, Introduction aux existentialismes.

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GRILLE DE LECTURE

Philosopher ne consiste pas à tenir des discours fantastiques à des êtres fantastiques, disait Soren Kierkegaard. Philosopher, c’est parler à des existants. Les systèmes philosophiques ne semblent pas accomplir cette tâche. Un système philosophique se présente comme une forteresse imprenable où des théories rigoureusement agencées rendent raison d’une doctrine close en apparence. Qu’il suffise de songer aux nombreux systèmes de pensée qui jalonnent l’histoire de la philosophie. S’agissant d’histoire, comment ne pas évoquer ici la figure de Friedrich Hegel. L’Encyclopédie des sciences philosophiques ressemble bien à un chef d’œuvre architectural où la logique, la philosophie de la nature et la philosophie de l’esprit s’emboîtent le pas pour donner unité et solidité au système hégélien. La Phénoménologie de l’Esprit est aussi un exemple édifiant. L’ensemble du texte paraît impénétrable, réservé à un cercle restreint d’initiés. Il semble que sous cette forme, la pensée ne s’adresse plus à des existants. Il est à croire que dans un système, le philosophe lui-même est extérieur à la tour qu’il édifie, et qu’il exclut, par le même mouvement de clôture, tous les hommes auxquels la pensée est destinée. Le système n’apparaît plus que comme un tiers abstrait qui s’interpose entre le philosophe existant et les êtres existants. Retiré de ce monde, il n’est plus un être, il ne parle plus à personne, sinon, dans une certaine mesure, seulement à l’auteur de la forteresse.

Pour Emmanuel Mounier, c’est au moment où la décadence du sentiment de l’existence atteint dans la philosophie de Hegel « cette sorte de majestueux triomphe de crépuscule » que se lèvent les prophètes qui disent non au système, à la pensée qui fait cercle avec elle-même. C’est l’exemple de Soren Kierkegaard, de Paul Ricœur, de Jacques Derrida, d’Emmanuel Mounier lui-même, et des philosophies de la déconstruction. Mounier regrette que les philosophes et les savants se soient ingéniés à vider le monde de la présence de l’homme. On ne remarque plus qu’une vague et honteuse survivance de la présence de l’homme. Philosophes et savants se sont employés à créer le monde comme un système de pures essences auquel ils paraissent tout à fait indifférents. En fait, on ne peut connaître le monde d’une connaissance pleine et féconde que si l’homme lui-même est une existence pleine et fervente.  Parce que le destin de l’homme est le sens et le couronnement du destin de l’univers. Il importe de ne pas perdre de vue le mot de Claudel selon lequel l’homme (le philosophe) doit co-naître à lui-même pour exercer à hauteur suffisante son autorité sur le monde.

Emmanuel AVONYO, op