L ' A C A D E M O S

Pensée du 07 mars 11

« Tout se passe comme si le monde, l’homme et l’homme dans le monde n’arrivaient à réaliser qu’un Dieu manqué. »

Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant.

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GRILLE DE LECTURE

Le néant est une marque constitutive du réel sartrien. En effet, l’existentialisme que professe Sartre est paradoxalement une philosophie qui fait du néant la principale trame de l’existence. Quand bien même, l’homme est ce qu’il se fait, quand bien même toute la réalité humaine et matérielle est un effort perpétuel vers une plénitude d’être, vers une totale coïncidence avec soi, cet élan semble être à jamais déçu. L’homme lui aussi voudrait être comme des dieux. C’est ce que rappelle le livre biblique de la Genèse. Le serpent aurait convaincu la femme de consommer le fruit de l’arbre grâce auquel l’homme accèderait à la stature tant rêvée des dieux. Sartre est plus radicale dans l’approche du désir humain : l’homme voudrait être Dieu (non pas comme). L’homme dans le monde est l’être qui projette d’être Dieu. En d’autres termes, l’homme est fondamentalement désir d’être Dieu. Cette nouvelle version du conatus spinosiste rencontre malheureusement un échec. Ce désir humain est toujours déçu. L’existence humaine passe naturellement pour une existence vaine, nourrissant ressentiments et conscience malheureuse.

L’être humain est donc condamné à n’être jamais ce qu’il est, c’est-à-dire le résultat de ses rêves. Cette position sartrienne s’explique peut-être par le fait que l’être de la réalité humaine ne se détermine pas toujours comme un surcroît ontologique, mais souvent comme un défaut d’être. Paul Ricœur dira à juste titre que l’homme est un défaut-d’être-par-soi. En fait, l’homme couve une fissure dans le plein de son être ; la distance nulle et cependant infranchissable que l’être porte dans son être l’empêche de se réaliser divinement. Cette fissure ontologique l’empêche d’être sa propre coïncidence. Cela fait dire à Emmanuel Mounier que c’est par la réalité humaine que le manque apparaît dans le monde. En clair, l’homme lui-même est un manque, et l’existence du désir suffit à le montrer. C’est pourquoi tout se passe comme si dans le monde, l’homme aspire désespérément à une fusion impossible de l’être et de la conscience, de la plénitude et de l’élan, de l’en-soi et du pour-soi, de l’homme et de Dieu. L’existence humaine la plus spontanée apparaît de ce fait comme une déception absolue, un projet révolu, un regard glaçant sur le futur proche.

Emmanuel AVONYO, op

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