L ' A C A D E M O S

Pensée du 11 mai 11

« Lorsqu’on se refuse à admettre le caractère interchangeable des idées, le sang coule. »

Emil Cioran, Précis de décomposition, Editions Gallimard, 1949, p. 10.

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GRILLE DE LECTURE

Emil Cioran s’attache à faire la généalogie du fanatisme dans l’un de ses textes consignés dans le Précis de décomposition. Il est persuadé que les hommes sont des idolâtres par instinct. Ils convertissent en absolu et en inconditionné les objets de leurs songes et de leurs intérêts, ils en deviennent des fanatiques. Le fanatique ressemble à un monstre à double tête. Si pour une idée il tue, il peut tout aussi bien se faire tuer pour elle. Le fanatique est tantôt un tyran, lorsqu’il tue pour une idée, tantôt un martyr, quand il meurt pour ses chères convictions. Les convictions fortes, les doctrines, les croyances, les dogmatismes forcenés sont autant de maux qui gangrènent l’histoire des hommes en avilissant l’esprit humain.

Car, si on ne peut imputer aucune des grandes convulsions de l’histoire aux finauds, aux fripons et aux farceurs, on doit au moins en tenir les dogmatiques pour responsables. Ceux qui agitent des croyances, des « vérités » supposées inattaquables et des idéologies surréalistes passent souvent pour des sanguinaires. La puissance humaine d’adorer, d’idolâtrer, est l’un des facteurs importants de crimes, dans la mesure où « celui qui aime indûment un dieu contraint les autres à l’aimer, en attendant de les exterminer s’ils s’y refusent.» Les conséquences des actes de l’homme deviennent incalculables dès « qu’il transforme son idée en dieu ».

En effet, pour Cioran, défendre une idée au nom d’un dieu ou de ses contrefaçons est porteuse de dérives extrémistes et fanatiques. C’est ainsi que les tyrans et les martyrs sont tout à la fois des fanatiques. Et les martyrs particulièrement sont des plus nuisibles. « Point n’est plus  dangereux que ceux qui ont souffert une croyance : les grands persécuteurs se recrutent parmi les martyrs auxquels on n’a pas coupé la tête. Loin de diminuer l’appétit de puissance, la souffrance l’exaspère. » Celui qui meurt pour une idée est littéralement capable de faire périr les autres pour les mêmes raisons. Il convient de souligner qu’en elle-même, une idée ne faut pas mourir. Elle ne devient virtuellement assassine que si on en fait la contrefaçon d’un dieu ou une croyance intolérante vis-à-vis de la différence.

En elle-même, toute idée est neutre, interchangeable, ou devrait l’être, selon Cioran. Ce sont les hommes qui l’animent et l’accaparent en y projetant leurs flammes et leurs démences. Les idées deviennent impures et prennent la figure d’événements lorsqu’elles s’insèrent dans le temps en étant transformées en croyances intransigeantes. Cioran n’évoque aucune figure historique contemporaine en exemple, sinon qu’il affirme se sentir plus en sûreté auprès d’un Pyrrhon que d’un saint Paul. Il compare la pensée de Pyrrhon à « une sagesse à boutades », et parle d’une sainteté déchaînée en ce qui concerne saint Paul.

Emmanuel AVONYO, op

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