L ' A C A D E M O S

Pensée du 16 septembre 19

« Vous n’êtes donc pas favorable à la notion de pleine activité ?
On peut faire deux critiques à l’idée de pleine activité. La première, c’est que, conçue d’une certaine manière, cette idée peut se révéler source de « dualisation » : il ne s’agit pas d’autre chose que de donner le nom de travail à des activités qui ne sont pas des emplois classiques et qui risquent d’être moins bien protégées, moins bien payées et de recouvrir souvent de la précarité. La deuxième critique, encore plus importante à mon avis, c’est que l’on ne sait pas penser l’activité humaine dans sa diversité. Chez ceux qui promeuvent cette idée, pleine activité veut dire plein travail. Ce que j’essaie de dire, c’est que l’activité humaine ne se réduit pas au seul travail.
Si le travail est une valeur en voie de disparition, par quoi la remplacer ?
On sait bien que les gens sont aujourd’hui de plus en plus attachés au travail, parce que celui-ci manque et parce que les autres supports du lien social sont aussi en voie de raréfaction. Je voudrais revenir sur la notion d’activité humaine. A relire Aristote ou Hannah Arendt, on peut distinguer au moins quatre grands types d’activités : les activités productives, qui recouvrent le travail, et doivent permettre de satisfaire les besoins des gens ; les activités politiques, qui contribuent tout autant à la cohésion de la société et qui, chez les Grecs, ou dans une certaine philosophie allemande, sont encore plus à même de faire lien social que les premières ; les activités culturelles ; et les activités familiales, amicales, amoureuses… Quand on dit que l’on vise la pleine activité, il faut entendre l’exercice de l’ensemble diversifié de ces activités et l’entendre à l’échelle de chaque individu, et non de la société prise en général. L’idéal régulateur que l’on pourrait donc se donner, pour parler comme Kant, c’est que chacun ait accès à la gamme entière de ces activités.
Tel est votre idéal ?
Ce n’est pas seulement mon idéal. C’est une des conditions pour qu’une société soit viable. Le seul lien économique ne suffit pas à rendre harmonieuse et liée une société. Au contraire. Toute une tradition allemande explique que si l’on compte sur le seul lien économique, cela conduit à l’atomisation et l’éclatement de la société. Il faut donc contenir le lien économique et l’inclure dans un lien plus large : le lien politique, qui est celui dans lequel les individus parlent, débattent, discutent des fins de la société et se mettent d’accord (ou pas) sur les choix et les moyens de les atteindre. » (…)

Méda (Dominique), Le Monde, Propos recueillis par Frédéric Lemaître, 13/02/1996


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