L ' A C A D E M O S

Pensée du 18 septembre 19

Qu’appelez-vous richesse sociale ?
Une série de textes philosophiques du début du XIXe siècle m’ont beaucoup intéressée : c’est une controverse entre Malthus et Say sur la richesse, que Malthus rapporte dans Principes d’économie politique. Malthus dit : c’est l’ensemble des talents, des hommes en bonne santé, des œuvres de Shakespeare, qui constitue la richesse. Mais ce qui l’intéresse, c’est de calculer l’accroissement de cette richesse d’une année sur l’autre. Or l’augmentation de toutes ces qualités ne peut se mesurer. Si nous voulons que la science économique fasse des progrès, dit-il, il ne faut appeler richesse que ce que nous pouvons compter, donc les objets matériels et échangeables. Mais alors, on a oublié en chemin tout ce qui fait la richesse d’un individu et tout ce qui lie une société, qui est bon pour elle (la qualité de l’air, l’absence de violence, un haut niveau d’éducation… la capacité à être en paix et à promouvoir celle-ci), mais ne vient pas de l’échange économique.
C’est ce que nous montre notre comptabilité nationale, pour laquelle la richesse de notre pays se réduit au produit intérieur brut. C’est à mon avis beaucoup trop restrictif. Une société peut avoir un PIB important, mais être en train de se dissoudre sous le coup des inégalités et de la violence. C’est parce que nous avons une mauvaise représentation de la société et de la richesse sociale que nous n’arrivons pas à trouver d’autres solutions à nos maux que l’augmentation du travail ou l’occupation des gens.
Peut-on encore aujourd’hui demander quelque chose aux entreprises en matière d’emploi ou est-ce totalement vain ?
Il ne me semble pas que la tâche première des entreprises soit de donner de l’emploi. Elles sont faites pour produire des richesses de la façon la plus efficace et donc visent à rendre le facteur travail le plus efficient possible. On voit bien, historiquement, que l’on a trop « chargé la barque » du travail et de l’entreprise. Celle-ci ne peut pas, à elle seule, assumer l’ensemble du lien social. Dès lors, que faire ? Reconnaître notre héritage et donc la double dimension du travail, trop chargé d’illusions, certes, mais en même temps, dans notre société actuelle, absolument nécessaire à chacun. Il faut substituer à l’espèce de « partage » naturel qu’on observe aujourd’hui les gens étant exclus du marché du travail selon le hasard une redistribution volontaire et anticipée du travail sur l’ensemble de la population active, comme ce qui se passe par exemple en Allemagne. Ce pays est en avance dans la réflexion sur le travail, même si ce que j’appelle de mes vœux n’est pas encore présent dans les discours : c’est-à-dire réduire le travail au nom d’autre chose que les problèmes que nous rencontrons dans le travail, donc d’une manière enthousiaste et optimiste.

Méda (Dominique), Le Monde, Propos recueillis par Frédéric Lemaître, 13/02/1996


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