L ' A C A D E M O S

Pensée du 08 septembre 10

« Il y a un péché originel philosophique. Si savant puisse en être l’exercice, ce péché n’est pas réservé aux philosophes. Chacun le commet quand, pour se livrer aux couvertures de tranquillité, il démissionne d’être un existant. »

 Emmanuel MOUNIER, Introduction aux existentialismes.

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GRILLE DE LECTURE

Le péché de tous les péchés philosophiques, c’est la démission de l’existence. Tout existant qui démissionne de son être est coupable d’un péché philosophique. On ne peut pas entrer dans la méditation de cette citation sans un brin de critique. Pourquoi un péché originel philosophique ne serait-il pas réservé qu’aux philosophes ? Si Emmanuel Mounier insinue qu’on peut commettre un péché philosophique sans être philosophe (de métier), c’est-à-dire que la philosophie n’est pas l’apanage des seuls philosophes. La question de la démission de l’existence est ici le point d’insertion de l’éthique en philosophie. La démission de l’existence est une question qui appelle évidemment une analyse éthique. Mais tel n’est pas notre propos. Limitons-nous à l’explication de l’idée de l’auteur.

Nous gagnerons peut-être à pousser plus loin la pointe de cette réflexion d’Emmanuel Mounier. En quoi consiste la démission d’être un existant ? Cette question présuppose une autre : qu’est qu’être un existant ? Pour Mounier, un existant est un être fervent, libre et responsable, affrontant son destin dans la lucidité et le courage. Un existant est un philosophe au sens où l’entend aussi Karl Jaspers, un homme responsable. La finalité de l’acte philosophique est en effet celle d’une vie qui se conquiert à une existence plus riche. Démissionner d’être un existant, c’est renoncer à cette conquête de la richesse d’être. Pour Mounier, le désintéressement philosophique ne saurait être un mode supérieur d’existence. C’est « une lâcheté fondamentale, l’acte coupable d’un existant pariant contre l’existence, pour le sommeil vital. Par cette démission, l’existant ne dissout pas seulement sa propre existence, il entraîne le monde dans le néant qu’il secrète. »

Si la démission de l’existence est le péché des péchés philosophiques, la démission d’être un existant impliquerait par le fait même la démission d’être un philosophe. Le philosophe qui tourne le dos à l’existence peut-il encore l’éclairer et en faire surgir le sens ? Le propos de Paul Ricœur dans l’introduction à la Philosophie de la volonté trouve ici toute sa place : « La vocation de la philosophie est d’éclairer par notions l’existence. » En effet, toute « la philosophie de l’homme apparaît comme une tension vivante » entre une philosophie descriptive du sujet (phénoménologie du Cogito) et une méditation sur le sens de son existence incarnée dans le monde. L’existence incarnée renvoie au monde comme lieu de l’incarnation. Ainsi, suspendre l’existence du monde qui prolonge mon corps, c’est, léser gravement le Cogito que je suis, c’est démissionner honteusement d’être un existant.

Emmanuel AVONYO

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