Archive for the ‘ETHIQUE’ Category

Pensée du 03 décembre 19

« La société a indubitablement le droit et même le devoir de se protéger contre tout ce qui peut introduire en son sein des facteurs de dissolution, contre tout ce qui risque de conduire à un débridement de l’agressivité. Elle ne doit point attendre que se vérifient des abus qui la forcent à des interventions répressives. À court terme, des interventions préventives et des réglementations restrictives peuvent donner l’impression de réduire le champ des libertés politiques. À moyen ou long terme cependant, de telles mesures se révèlent hautement bénéfiques tant aux individus qu’à la société. »

Michel Schooyans, « L’Avortement, problème politique »


Pensée du 30 novembre 19

« La question pertinente n’est pas de savoir si nos mentalités et nos comportements ont progressé par rapport à ceux de nos ancêtres; c’est celle de savoir s’ils ont suffisamment évolué pour nous permettre de faire face aux gigantesques défis du monde d’aujourd’hui… Ce qui est en cause, c’est le fossé qui se creuse entre notre rapide évolution matérielle, qui chaque jour nous désenclave davantage, et notre trop lente évolution morale, qui ne nous permet pas de faire face aux conséquences tragiques du désenclavement. Bien entendu, l’évolution matérielle en peut ni ne doit être ralentie. C’est notre évolution morale qui doit s’accélérer considérablement, c’est elle qui doit s’élever, d’urgence, au niveau de notre évolution technologique ce qui exige une véritable révolution dans les comportements ».

Amin Maalouf, Le Dérèglement du Monde, Grasset2009p. 77 et 81.

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Pensée du 29 novembre 19

« Pour les uns, l’Islam se serait montré incapable d’adopter les valeurs universelles prônées par l’Occident ; pour les autres, l’Occident serait surtout porteur d’une volonté de domination universelle à laquelle les musulmans s’efforceraient de résister avec les moyens limités qui leur restent… Ces vénérables civilisations ont atteint leurs limites; qu’elles n’apportent plus au monde que leurs crispations destructrices; qu’elles sont moralement en faillite, comme le sont d’ailleurs toutes les civilisations particulières qui divisent encore l’humanité; et que le moment est venu de les transcender. Soit nous saurons bâtir en ce siècle une civilisation commune à laquelle chacun puisse s’identifier, soudée par les même valeurs universelles, guidée par une foi puissante en l’aventure humaine, et enrichie de toutes nos diversités culturelles; soit nous sombrons ensemble dans une commune barbarie ».

Amin Maalouf, Le Dérèglement du Monde, Grasset2009p. 29, 30 et 32.


Pensée du 10 octobre 19

« La communauté politique poursuit le bien commun en œuvrant pour la création d’un environnement humain où est offerte aux citoyens la possibilité d’un exercice réel des droits de l’homme et d’un accomplissement plénier des devoirs qui y sont liés: « L’expérience nous montre que si l’autorité n’agit pas opportunément en matière économique, sociale ou culturelle, des inégalités s’accentuent entre les citoyens, surtout à notre époque, au point que les droits fondamentaux de la personne restent sans portée efficace et que l’accomplissement des devoirs correspondants en est compromis ». La pleine réalisation du bien commun exige que la communauté politique développe, dans le cadre des droits de l’homme, une double action complémentaire, de défense et de promotion : « On veillera à ce que la prédominance accordée à des individus ou à certains groupes n’installe dans la nation des situations privilégiées; par ailleurs, le souci de sauvegarder les droits de tous ne doit pas déterminer une politique qui, par une singulière contradiction, réduirait excessivement ou rendrait impossible le plein exercice de ces mêmes droits.»

Doctrine Sociale de l’Eglise (DSE 389)

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Pensée du 09 octobre 19

« Le besoin nous contraint à un travail dont le produit sert à satisfaire le besoin ; la renaissance perpétuelle des besoins nous accoutume au travail. Mais dans les intervalles où les besoins sont satisfaits et pour ainsi dire endormis, c’est l’ennui qui nous prend. Qu’est-ce que l’ennui ? L’habitude du travail elle-même, qui se fait maintenant sentir sous forme de besoin nouveau et surajouté ; il sera d’autant plus fort que sera plus forte l’habitude de travailler, qu’aura peut-être été plus forte aussi la souffrance causée par les besoins. Pour échapper à l’ennui, l’homme, ou bien travaille au-delà de ce qu’exigent ses besoins normaux, ou bien il invente le jeu, c’est-à-dire le travail qui n’est plus destiné à satisfaire aucun autre besoin que celui du travail pour lui-même. Celui que le jeu finit par blaser et qui n’a aucune raison de travailler du fait des besoins nouveaux, il arrive que le désir le saisisse d’un troisième état qui serait au jeu ce que planer est à danser, ce que danser est à marcher, un état de félicité tranquille dans le mouvement : c’est la vision que se font artistes et philosophes du bonheur. »

Nietzsche, Humain, trop humain

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Pensée du 07 octobre 19

« L’homme est libre: sans quoi conseils, exhortations, préceptes, interdictions, récompenses et châtiments seraient vains. Pour mettre en évidence cette liberté, on doit remarquer que certains êtres agissent sans discernement comme la pierre qui tombe, et il en est aussi de tous les êtres privés du pouvoir de connaître. D’autres, comme les animaux, agissent par un discernement, mais qui n’est pas libre. En voyant le loup, la brebis juge bon de fuir, mais par un discernement naturel et libre, car ce discernement est l’expression d’un instinct naturel. Il en va de même pour tout discernement chez les animaux. Mais l’homme agit par jugement, car c’est par le pouvoir de connaître qu’il estime devoir fuir ou poursuivre une chose. Et comme un tel jugement n’est pas l’effet d’un instinct naturel, mais un acte qui procède de la raison, l’homme agit par un jugement libre qui le rend capable de diversifier son action. »

Saint-Thomas, Somme théologique


Pensée du 13 septembre 19

« Aussi bien la loi n’a pas pour seules fonctions de réprimer ou d’éduquer. Elle a aussi une fonction préventive. La société a indubitablement le droit et même le devoir de se protéger contre tout ce qui peut introduire en son sein des facteurs de dissolution, contre tout ce qui risque de conduire à un débridement de l’agressivité. Elle ne doit point attendre que se vérifient des abus qui la forcent à des interventions répressives. A court terme, des interventions préventives et des réglementations restrictives peuvent donner l’impression de réduire le champ des libertés politiques. A moyen ou long terme cependant, de telles mesures se révèlent hautement bénéfiques tant aux individus qu’à la société. »

Michel Schooyans, « L’avortement, problème politique », NRT 96/10.


Pensée du 14 juin 19

La raison pratique critique plus particulièrement la Grâce, l’Incarnation et la Révélation. 1/ Il est scandaleux d’attendre son perfectionnement moral de l’intercession de Dieu plutôt que du libre arbitre. Si « l’impossibilité de la grâce (…) ne se laisse nullement prouver », « le concept d’une assistance surnaturelle à notre faculté morale » est dangereux : « ce qui doit être imputé comme opération éthique bonne ne doit pas voir le jour par une influence étrangère, mais seulement par l’usage le meilleur possible de nos forces propres » (pp. 229-230). Admettre les effets de la grâce conduit au fatalisme et à l’exaltation, ennemis de la raison critique. 2/ Hormis une exception, Kant n’écrit jamais le nom de « Christ », témoignant de son refus de l’Incarnation. Jésus n’incarne l’idéal moral qu’en tant qu’il est homme. Il perdrait sa valeur d’exemple s’il était Christ : on ne peut exiger de nous que nous agissions comme un dieu. Son exemplarité requiert l’humanité. N’ayant « rien de pratique à tirer » de l’Incarnation, la raison doit l’interpréter dans le seul sens qui lui est conforme : Jésus incarne l’idéal de perfection morale agréable à Dieu, et non « la divinité séjournant corporellement dans un homme réel et agissant en lui comme une seconde nature » (pp. 840-842). Tenir pour nécessaire au salut la croyance à ce miracle et à tout ce qui a trait au surnaturel est superstition (p. 874). 3/ Une révélation surnaturelle est inconcevable : comment l’infini pourrait-il s’exprimer dans le fini ? A supposer que cela se puisse, la raison ne pourrait certifier l’origine divine d’une expérience qui transgresse les lois de l’expérience. Si la théorie est ici comme paralysée, la pratique établit avec une absolue certitude le caractère non-divin de la révélation qui contredit la loi morale, quand bien même elle s’accompagnerait des signes les plus extraordinaires. La raison pratique s’érige en juge du surnaturel : « si Dieu parlait vraiment à l’homme, celui-ci cependant ne pourrait jamais savoir que c’est Dieu qui lui parle. Il est absolument impossible que l’homme puisse saisir par ses sens l’infini, le différencier des êtres sensibles et par là le reconnaître. Mais que ce puisse ne pas être Dieu, dont il croit entendre la voix, il peut s’en persuader fort bien dans quelques cas ; car si ce qui lui est proposé par l’intermédiaire de cette voix, est contraire à la loi morale, le phénomène peut bien lui sembler aussi majestueux que possible et dépassant la nature tout entière : il lui faut pourtant le tenir pour une illusion ». Et Kant de citer « le mythe du sacrifice qu’Abraham, sur ordre divin, voulut offrir en immolant et en brûlant son fils unique (le pauvre enfant apporta même à cette fin, sans le savoir, le bois). Abraham aurait dû répondre à cette prétendue voix divine : <<Que je ne doive pas tuer mon bon fils, c’est parfaitement sûr ; mais que toi qui m’apparais, tu sois Dieu, je n’en suis pas sûr et je ne peux non plus le devenir, quand bien même cette voix tomberait, retentissante du ciel (visible) >> » (t. 3, pp. 871-872 : cf. p. 108). Confrontée au choix d’Abraham, la raison pratique eût rejeté, avec l’injonction sacrificielle de Dieu, la promesse de son alliance… »

Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »

(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)

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Pensée du 28 mai 19

« Nous attendons de l’histoire une certaine objectivité, l’objectivité qui lui convient : c’est de là que nous devons partir et non de l’autre terme. Or qu’attendons-nous sous ce titre ? L’objectivité ici doit être prise en son sens épistémologique strict : est objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu’elle peut ainsi faire comprendre. Cela est vrai des sciences physiques, des sciences biologiques ; cela est vrai aussi de l’histoire. Nous attendons par conséquent de l’histoire qu’elle fasse accéder le passé des sociétés humaines à cette dignité de l’objectivité. Cela ne veut pas dire que cette objectivité soit celle de la physique ou de la biologie : il y a autant de niveaux d’objectivité qu’il y a de comportements méthodiques. Nous attendons donc que l’histoire ajoute une nouvelle province à l’empire varié de l’objectivité.

Cette attente en implique une autre : nous attendons de l’historien une certaine qualité de subjectivité, non pas une subjectivité quelconque, mais une subjectivité qui soit précisément appropriée à l’objectivité qui convient à l’histoire. Il s’agit donc d’une subjectivité impliquée, impliquée par l’objectivité attendue. Nous pressentons par conséquent qu’il y a une bonne et une mauvaise subjectivité, et nous attendons un départage de la bonne et de la mauvaise subjectivité, par l’exercice même du métier d’historien. »

Paul RICOEUR, Histoire et Vérité, éd. du Seuil, pp. 23-24.


Pensée du 22 mai 19

« Une petite vertu aussi, la plus petite de toutes : la politesse…  Pourquoi est-ce que les gens ont envie que vous leur serriez la main quand vous les croisez dans l’escalier de l’entreprise ? Parce qu’ils voudraient que vous les respectiez. La vérité vraie, c’est qu’ils voudraient même que vous les aimiez. Qui peut le plus peut le moins… Si vous les aimiez, vous leur serreriez la main. Mais quand on n’est pas capable du plus – et personne ne peut aimer tous ceux qu’il croise dans l’escalier – on n’est pas dispensé pour autant du moins, et même on y est tenu. Personne ne peut vous obliger à aimer tout le monde dans votre entreprise ; mais vous êtes tenu moralement de respecter tout le monde. En ce sens, la morale, c’est une forme d’amour. Comme l’amour fait toujours défaut, on a besoin de morale. Et comme la morale fait presque toujours défaut, au moins en partie, on a besoin de politesse. »

André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, Presses Universitaires de France

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