« Si l’on dépouille un arbre de sa couronne, il devient flétri et chenu et les oiseaux abandonnent ses branches. Notre famille était privée de son chef, toute joie disparut de nos cœurs et une profonde affliction régnait en nous. »
Friedrich NIETZSCHE, in Christophe BARONI, Ce que Nietzsche a vraiment dit, Verviers, 1975.
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GRILLE DE LECTURE
Cette pensée de Nietzsche est une interprétation psychanalytique de la mort de Dieu. Dieu que l’on considère dans la culture judéo-chrétienne comme le Créateur de l’homme, est présenté ici comme un père de famille dont l’absence afflige ses protégés. Comme les oiseaux qui abandonnent un arbre dépouillé de sa couronne verdoyante, un arbre flétri et chenu, les enfants du « père », c’est-à-dire « les meurtriers de Dieu », sont attristés et désemparés. La mort de Dieu inaugure un tournant dramatique dans l’évolution de l’espèce humaine pour celui qui en pressent les conséquences. Nietzsche en est absolument convaincu. Non seulement les hommes seront attristés par l’absence de Dieu, mais ils seront durablement hantés par la présence absence de Dieu. Il affirmait dans le Gai Savoir : « Dieu est mort : mais telle qu’est l’espèce humaine, il y aura peut-être encore durant des millénaires des cavernes où l’on montrera son ombre. » La brûlure de l’absence de Dieu se renforce par le complexe d’Œdipe : on se rappelle quelle intense culpabilité accompagne, selon Freud, le fantasme du meurtre du père chez tout garçon qui vit réellement mourir son père. Une profonde affliction règne en les hommes car la détresse des fils meurtriers de leur père – désormais privés de sa présence structurante – s’exprime fortement. Ils sentent l’espace vide de la putréfaction de Dieu souffler sur eux, ils ressentent le froid, ils entendent les bruits des fossoyeurs qui enterrent Dieu.
Dieu est mort et notre famille humaine se trouve privée de son chef. Les conséquences en matière de connaissance ne sont pas moins frappantes : on citera par exemple la déconstruction des certitudes et l’essor du relativisme moral. La mort de Dieu signifie sur les plans philosophique, culturel et moral, que les séculaires raisons de vivre et même les critères de la Vérité se sont évanouis. Dieu est mort, et ses succédanés ne survivront pas. Les notions de Bien, de Vérité, de l’Etre, de Morale, de Philosophie connaissent une profonde métamorphose. Non seulement la croyance au Dieu chrétien apparaît désormais incroyable, mais aussi la religion est ruinée par l’écroulement de ses fondations métaphysiques. Métaphysique et religion étant proches parentes, rejeter Dieu revient à rejeter l’Etre et la Vérité. A partir de Nietzsche, la tâche de la philosophie ne consiste plus à démontrer le caractère inconnaissable ou transcendant de la Vérité, mais à constater son inexistence. C’est à chacun de projeter un angle d’interprétation du vrai, ce qui est loin de s’imposer à tous. Le perspectivisme et le relativisme passent pour les meilleurs compagnons de route de l’esprit de déconstruction prôné par Nietzsche.
Emmanuel AVONYO, op