Pensée du 05 février 10

« Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendus. »

VOLTAIRE, Le sottisier

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GRILLE DE LECTURE

Que l’on m’excuse de parler ici avec faste d’une cause que je ne connais pas plus que quiconque. C’est un truisme  : Nietzsche a proclamé que le corps de Dieu est en putréfaction, il a appelé l’homme à s’assumer courageusement pour que vive le Surhomme. Alors que Dieu aurait créé les hommes à son image et à sa ressemblance, les hommes sont assez responsables de leur destin pour se désolidariser de toute image invisible et de tout concept vide de Dieu, de ce Dieu cachottier. Si Dieu a vraiment créé l’homme à son image, il y a peut-être de quoi affirmer que les hommes le lui ont bien rendu en le façonnant à leur image.

Rappelons-nous les  philosophes du soupçon. Pour Freud, la foi est un symptôme à guérir. Dieu n’est que la sublimation de l’image du père. Avant Nietzsche et Freud, le brulot était déjà ouvert par Feuerbach. Ce philosophe trouve que les hommes sont des fabricateurs de dieux. Il démonte philosophiquement le mécanisme de la machine dans ce qu’il appelle L’essence du christianisme. La religion est l’expression du sentiment et de l’imagination. Il affirme que l’homme créa Dieu à son image, car l’homme était déjà Dieu lui-même. La phrase de Voltaire est ainsi renversée. L’évacuation de Dieu de l’univers imaginatif de l’homme est la condition pour le rendre désormais responsable de sa vie.

Nos contemporains aussi pensent qu’au silence de Dieu doit correspondre le silence sur Dieu. Comme si cela ne suffisait pas, ils parlent de Dieu comme d’un criminel de guerre, pendant qu’il se plairait à voir mourir ses fils d’Haïti ; ils diffament Dieu, ils égrènent des chefs d’accusation contre lui, et c’est à peine que Dieu n’ait pas été re-condamné à mort après l’épisode de Pilate, cette fois-ci par pendaison un peu comme en Irak.  On parle désormais de laïcité comme d’une religion sociale. En fait, affirmer désormais publiquement son identité religieuse  (comme en ont droit les athées) devient une injure. Ainsi, la rhétorique est dorénavant bien proportionnée : plus de signes religieux ostensibles sur les places publiques. Si celui-là qui se donne pour nom Dieu a créé l’homme à son image,  comment les hommes ne le lui auront-ils pas bien rendu ? N’est-ce pas que Dieu doive être humanisé pour que l’homme soit divinisé ? L’humanisme de l’homme-Dieu est promis à un lendemain philosophique intéressant.

Emmanuel AVONYO, op

L’academos

Sommaire

4 responses to this post.

  1. Posted by Serge Fiset on février 5, 2010 at 12:19 pm

    si Dieu nous a faits…..

    Je crois que Dieu peut exister mais j’en ai aucune evidence . est-il absent ou peut-être sommes-nous incapable de le rejoindre ? Toujours est-il que l’homme s’invente un dieu à son image ? Il cherche à donner un visage à ce dieu mais tout naturellement il donne le sien . Sommes-nous incapable de relation avec je ne sais quel Créateur , Divinité ou extra-terrestre ? Pouvez-vous me revéler Dieu Emmanuel ?
    Qui est votre dieu que les hommes cherchent souvent de façon malhabile ? Il est possible qu’il existe , je n’en sais rien . Mais vous qui est votre Dieu Emmanuel ?

    Est-ce le dieu d’abraham , de Jésus , le dieu d’amour qui attend notre mort pour se reveler ?

  2. Serge,

    Merci pour votre contribution au débat. Nous tenons beaucoup à l’autonomie du discours philosophique par rapport à des arguments de foi pour ne pas pratiquer une crypto-philosophie, figure déguisée d’un prosélytisme religieux. Mais telle que votre question se pose, il est important de vous faire une réponse qui émerge de nos convictions vécues.

    Tenons-le pour clair, la question philosophique de l’existence de Dieu est une question qui transcende l’histoire et le cours de l’existence humaine sans trouver de réponse satisfaisante. Et pour cela il est vain de se mettre dans la peau de celui qui épuiserait l’énigme de l’existence de Dieu. Tel n’est donc pas notre prétention. C’est en effet un réalisme humain d’avouer que le regard perspectiviste de l’homme, la finitude de sa raison et la contingence de son discours l’installent dans l’inachèvement. Et qu’ainsi, tout discours philosophique qui prétend épuiser la vérité de son objet est d’une prétention totalisante révolue après Hegel.

    Notre commentaire de la pensée de ce jour est délibérément engagé, parce que quoiqu’il en soit, il faut bien faire son choix, ne serait-ce qu’inventer un Dieu à son image pour donner sens à son existence. Car nous croyons que l’affirmation de Dieu est une logique de l’existence, elle est expérientielle. Est-ce nécessaire d’inventer un Dieu ? Est-ce nécessaire de prouver Dieu ? De l’existence de Dieu, nul ne peut encore convaincre autrui. Révéler Dieu-Emmanuel deux mille ans après l’Evénement de la Croix, qui plus est par Internet, c’est une entreprise fastidieuse et de longue haleine. Nos sociétés ont leur histoire, leurs mythes et leurs croyances. C’est en regard de tout cela qu’elles font ou non une expérience de Dieu. Ce n’est pas pareil partout. Il est clair que nous nous dérobons à la question pour ne pas vous donner l’impression qu’il y a à emporter votre adhésion de quelque manière.

    En dépit de l’universalité de ce Dieu dont nous parlons, on ne peut empêcher quiconque de l’accueillir comme bon lui semble. C’est après tout une expérience personnelle, et on ne peut pas transformer une plate forme de dialogue philosophique en tribune de prédication. La foi, comme la connaissance du Dieu révélé, n’est pas non plus de l’ordre de la prescription, ou encore moins une catégorie de la preuve. Car les preuves n’y peuvent rien. Il semble évident que ceux qui confient à tort ou à raison leur existence à ce Dieu, trouvent des raisons de le faire, qu’on peut tout au plus comprendre.

    Emmanuel AVONYO

  3. Posted by Serge Fiset on février 6, 2010 at 1:12 pm

    Merci pour cette réponse . Il est bon de distinguer foi et raison. Vous situez la foi dans l’expérience personnelle . Alors cette revelation de Dieu est réservé à la démarche intuitive . Qui nous dit que de croire en dieu serait qu’un état psychotique ? Nous accedons à Dieu sans possibilité d’erreur ni d’aval ni d’autrui comme dit Jung. Comment Dieu peut-il se reveler sans confusion et que ma raison y trouve un discours .

    Merci encore pour votre réponse . J’apprécie.

  4. Bonjour Serge

    C’est un plaisir d’échanger, c’est seulement le temps qui fait défaut, vu le volume de travail à abattre à L’academos. Je propose encore quelques balbutiements.

    Que la connaissance de Dieu relève d’une expérience personnelle, cela ne relègue pas la question dans le domaine psychologique. Entendons-nous sur le fait que la connaissance de Dieu n’est pas que personnelle et mystique. La raison naturelle participant à l’activité de notre foi, notre expérience de Dieu peut être exposée rationnellement et emporter l’adhésion intellectuelle ou fervente de quiconque parle le langage de la raison, si elle est la chose la mieux partagée. Le caractère personnel de l’expérience de Dieu se justifie par le fait que le besoin de Dieu s’éprouve personnellement. La rencontre avec Dieu n’est pas une rencontre physique, après Jésus-Christ, Dieu incarné dans l’histoire des hommes. Cette rencontre peut toutefois emprunter physiquement la médiation des hommes, de la nature, ou de l’Eucharistie (chez les chrétiens catholiques).

    A la question comment Dieu se révèle-t-il ? il nous fait faire une réponse philosophique. L’Etre qui se donne sur le mode du retrait nous permet de comprendre analogiquement un Dieu visible et invisible. Dieu se révèle comme l’Etre se révèle. Nous convenons encore que chacun d’entre nous fait cette expérience de l’Absolu, une expérience sur fond du clair obscur. L’Etre est et n’est pas. L’Etre se donne en se retirant. Malgré son retrait, cet Etre est l’objet de toutes les spéculations en philosophie, parce que nous en faisons l’expérience, ne serait-ce qu’à travers l’être en nous. La certitude que nous avons de notre être ne nous empêche pas de nous questionner parfois sur la réalité de notre être, de notre existence. Ainsi, de Dieu, la connaissance n’est pas apodictique.

    Comment ce Dieu devient-il une catégorie du discours en se révélant sans confusion ? Faut-il dire que Dieu se révèle sans confusion ? Oui, et non, à justifier. A concevoir Dieu comme l’Etre souverainement réel, omniscient, parfait, il ne peut pas se révéler dans la confusion. Il n’y a pas d’erreur en Dieu, il n’y a pas d’amalgame, pas de confusion en Dieu dont l’Etre est vérité et transparence. Si une confusion devait survenir, elle se situerait à deux niveaux : premièrement, l’homme étant un être fini, son désir d’Infini (de Dieu ?) le fait soupirer après Dieu qui est une conquête de tous les jours. Il ne se donne qu’en se retirant, comme pour aiguiser notre désir de lui. La finitude de l’homme l’empêche d’avoir une connaissance totale de Dieu. Notre discours sur Dieu n’est donc qu’une approximation d’une réalité que nous éprouvons et qui reste indicible. Les limites de l’entendement humain conditionnent sa connaissance de l’Infini.

    Deuxièmement, Dieu se manifeste sous des espèces improbables et inattendues. Pour cette fois, citons un philosophe, Pascal dit : « Si Dieu se découvrait continuellement aux hommes, il n’y aurait point de mérite de le croire ; s’il ne se découvrait jamais, il y aurait peu de foi. » (Lettre à Charlotte de Roannez). Ceci d’autant que Dieu n’a aucun devoir envers nous, selon Aristote : « Dieu ne dépend d’aucun des biens extérieurs, mais il est heureux en lui-même et par lui-même, et par suite de la qualité de sa nature » (Le politique). Nous faisons une expérience incomplète de Dieu, nous le cherchons parfois sans le trouver, nous nous trompons peut-être d’objet par moment. Quelque chose en l’homme est permanemment en attente de l’Absolu de Dieu à son insu. L’homme a une soif, du à un vide à combler. D’où une certaine confusion.

    Donc deux choses : notre approche de Dieu est approximative, et Dieu se révèle par étape selon la profondeur de notre expérience avec lui. Une expérience profonde, du genre mystique avec Dieu, est si claire qu’elle ne pose aucun problème au discours humain. Dieu en tant qu’Être vivant, agit, fait signe à l’homme. Il se révèle et s’offre à son discours. L’homme touché par Dieu remarque Dieu dans la vie de tous les jours, il le rencontre dans la beauté de l’univers, dans l’immensité du paysage, au creux de la souffrance comme au sommet de la joie. Cette expérience peut se traduire en un discours que nous sommes libres d’accueillir ou non. Et pourtant, c’est Dieu qui se révèle ainsi. C’est pourquoi on peut dire que le discours de l’homme est un récit de Dieu lui-même.

    Emmanuel AVONYO, op

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