« L’imitation est donc loin du vrai, et si elle façonne tous les objets, c’est semble-t-il, parce qu’elle ne touche qu’à une petite partie de chacun, laquelle n’est d’ailleurs qu’une ombre. »
PLATON, La République, livre X, 598a
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GRILLE DE LECTURE
Parmi les artistes, les poètes semblent être ceux que Platon considère le plus comme des imitateurs, car ils « créent des fantômes, et non des réalités ». Contrairement au jugement de la multitude, ils ne savent pas ce dont ils parlent si bien. Et pour cause, ils n’ont accès qu’à une infime partie du réel. Les poètes sont éloignés au troisième degré du réel. On sait que Platon distingue dans La République, trois niveaux d’accès au réel, à partir de l’exemple d’un lit à représenter. L’Idée du lit, dont s’inspire le charpentier, est le degré le plus élevé de la réalité. Cependant, le lit physique, en bois, n’est que le deuxième degré d’accès à la réalité. Quant à l’apparence du lit (en peinture par exemple), elle est le troisième degré du réel. On comprend pourquoi pour Platon, les poètes, rivés à ces deux derniers degrés de réalité, sont considérés comme faisant passer l’ombre pour le vrai, la copie pour le modèle. Leur attitude est comparable à celle des sophistes des Dialogues de Platon qui ne cultivent l’art de bien parler que pour séduire leur auditoire. Bref, les poètes, pâles imitateurs du réel, tristes fabricateurs d’illusions, éloignent de la recherche de la vérité ceux qui contemplent leurs œuvres.
La critique platonicienne des arts « mimétiques » ne revient-elle pas à lui refuser toute valeur (scientifique) ? Platon confond-il création artistique et recherche scientifique ? Une création artistique a-t-elle forcément à voir avec la vérité scientifique ? Ces questions dépassent le propos limité de cette grille de lecture. Qu’il suffise de rappeler ici la critique adressée par l’historien Erwin Panofsky à la philosophie platonicienne de l’art : « … Il n’en demeure pas moins légitime de désigner la philosophie de Platon, sinon comme une ennemie déclarée de l’art, du moins comme une philosophie étrangère à l’art. » En effet, en mesurant la valeur des productions de la sculpture et de la peinture en fonction du concept scientifique d’une vraie connaissance, c’est-à-dire du concept de la conformité à l’Idée (essence intelligible des réalités sensibles), Platon montre tout d’abord qu’une esthétique des arts plastiques est absente dans son système philosophique, ou y reçoit une valeur conditionnelle, à titre spécifique de domaine de l’esprit ; ensuite, si l’art a pour mission d’être vrai au sens idéaliste, c’est-à-dire s’il doit entrer en concurrence avec la connaissance rationnelle, son but consisterait nécessairement alors à ramener le monde visible aux Formes idéelles éternellement valables. L’art-imitation des Grecs est rejeté au profit de l’art canoniquement valable, obéissant à des règles esthétiques.
Emmanuel AVONYO, op