« La lutte pour les droits de l’homme rend-elle possible un nouveau rapport à la politique ? »
Claude LEFORT, « Droits de l’homme et politique », in L’invention démocratique.
__________________________________________________________________
GRILLE DE LECTURE
Pour Claude Lefort, on doit pouvoir donner une réponse positive à cette question et la soutenir sans hésiter en regard des sociétés démocratiques de notre temps. Mais il adresse une mise en garde à toute réponse excessivement optimiste. Il est de notoriété publique qu’il est de l’essence du totalitarisme de récuser les droits humains, alors que ces droits sont un des principes générateurs de la démocratie. Ce clivage entre totalitarisme et démocratie ne doit pas faire penser que ces droits existeraient de fait dans les sociétés démocratiques tandis qu’ils seraient interdits ou bafoués dans les systèmes totalitaires. Car dans nos démocraties, les droits de l’homme n’existent pas non plus comme des institutions positives. C’est-à-dire qu’ils sont à conquérir grâce aux garanties offertes. Qu’il suffise de songer aux nombreuses démocraties dans le monde en voie de développement. Il serait peut-être plus juste de parler de monde en-voie-de-démocratisation. Pour ce monde-ci, l’existence des droits de l’homme ne concerne que ceux qui les défendent. Au vrai, l’efficacité des principes démocratiques tient à la qualité de l’adhésion qui leur est apportée.
Les droits ne sont pas dissociables de la conscience des droits. Et la conscience des droits, c’est-à-dire l’adhésion collective aux principes démocratiques, se trouve d’autant mieux partagée quand ces droits sont déclarés publiquement. Les droits humains ne sont portés par la conscience des droits que lorsque les pouvoirs publics affirment s’en faire le garant et que sont rendus visibles par les lois les repères des libertés. C’est à ce prix qu’émergera un nouveau rapport à la politique. Si les droits n’ont aucune réalité objective, s’ils ne sont reconnus que dans les textes et des discours officiels, l’espace politique ne serait plus qu’un champ de guerre où la justice serait réduite au silence. Les luttes inspirées par la notion des droits n’améliorent la politique que dans la mesure où le pouvoir est le garant du droit qui l’a institué. Le droit est l’émanation du pouvoir, ne serait-ce que du pouvoir législatif. Mais il est en même temps une dimension constitutive du pouvoir d’Etat, pouvoir sur la société et ses membres. Le droit est pouvoir de s’opposer, pouvoir de remettre en question le pouvoir. Cela explique l’écart perceptible entre les droits et la conscience des droits. La notion des droits de l’homme est une exigence inconditionnée dans toute culture démocratique.
Emmanuel AVONYO, op