Archive for the ‘PHILOSOPHIE MORALE ET POLITIQUE’ Category

Pensée du 19 février 20

« Toute loi est ordonnée au salut commun des hommes, et c’est seulement dans cette mesure qu’elle acquiert force et raison de loi ; dans la mesure, au contraire, où elle y manque, elle perd de sa force d’obligation (…). Or il arrive fréquemment qu’une disposition légale utile à observer pour le salut public, en règle générale, devienne, en certains cas, extrêmement nuisible. Car le législateur, ne pouvant envisager tous les cas particuliers, rédige la loi en fonction de ce qui se présente le plus souvent, portant son intention sur l’utilité commune. C’est pourquoi, s’il surgit un cas où l’observation de telle loi soit préjudiciable au salut commun, celle-ci ne doit plus être observée. Ainsi, à supposer que dans une ville assiégée on promulgue la loi que les portes doivent demeurer closes, c’est évidemment utile au salut commun en règle générale ; mais s’il arrive que les ennemis poursuivent des citoyens dont dépend la survie de la cité, il serait très préjudiciable à cette ville de ne pas leur ouvrir ses portes. C’est pourquoi, en ce cas, il faudrait ouvrir ses portes contre la lettre de la loi, afin de sauvegarder l’intérêt général que le législateur avait en vue. »

Thomas d’Aquin, Somme théologique, I-II, q. 96. art. 6.


Pensée du 07 février 20

« C’est précisément Hegel qui attire notre attention sur la nécessité de penser la vie en son essence afin de nous l’approprier et de resplendir de notre humanité, car en se pensant et en pensant la vie, l’homme accède à une humanité authentique pour trouver dans l’extériorité de quoi se donner un monde. Le lecteur comprend ainsi que le regard tourné vers Hegel a pour souci de faire advenir à la pensée, l’idée de la subjectivité en tant que la particularité pleinement devenue le négatif d’elle-même, et par là, élevée à l’universel, infiniment en puissance et en acte de soi. Ainsi que l’écrit le Professeur Jean Gobert TANOH, « suivre Hegel dans sa pensée, c’est entendre une voix conduisant l’homme à sa subjectivité. »

Jean Gobert Tanoh, Hegel le pur penseur de l’Afrique. Essai sur le devenir de l’être africain, Paris, Edilivre, 2014 – Préface de Dibi Kouadio Augustin


Pensée du 06 février 20

Pour le paradigme de la redistribution, il s’agira de classes sociales, ou de collectifs définis en termes d’abord économiques selon leur rapport au marché ou aux moyens de production. L’exemple type est l’idée marxiste classique de la classe ouvrière exploitée, dont les membres sont obligés de vendre leur force de travail pour assurer leur subsistance. Mais cette conception inclut également les groupes d’immigrants ou les minorités ethniques racialisées qui peuvent être caractérisés économiquement, que ce soit en tant qu’ensemble de travailleurs cantonnés dans des emplois subalternes et mal rémunérés ou comme underclass superflue, ne valant même pas la peine d’être exploitée, largement exclue du marché du travail régulier. De même, lorsque la notion d’économie est élargie de manière à intégrer le travail non rémunéré, il devient évident que les femmes sont un sujet collectif de l’injustice économique en tant que genre en charge de la plus grosse part du travail non rémunéré au sein de la famille, désavantagé en conséquence par rapport à l’emploi et se trouvant dans une situation asymétrique par rapport aux hommes. Enfin y sont inclus les groupements complexes qui apparaissent lorsque l’on développe une théorie de l’économie en termes d’entrecroisement entre la classe, la race et le genre.

Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution

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Pensée du 05 février 20

« Pour le paradigme de la redistribution, il s’agit de la restructuration économique. Cela peut impliquer la redistribution des revenus, la réorganisation de la division du travail ou la transformation des autres structures économiques fondamentales. (Bien que ces remèdes soient très différents les uns des autres, je m’y référerai globalement sous le terme général de redistribution.) Au sein du paradigme de la reconnaissance en revanche, le remède à l’injustice, c’est le changement symbolique ou culturel. Cela peut impliquer la revalorisation des identités méprisées, la valorisation de la diversité culturelle, ou la transformation complète des modèles sociétaux de représentation, d’interprétation et de communication de telle manière que l’identité de tous s’en trouve affectée. »

Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution


Pensée du 04 février 20

« Au sein du paradigme de la reconnaissance en revanche, les victimes de l’injustice tiennent plus du groupe statutaire wébérien que de la classe sociale marxiste. Elles sont définies non pas en termes de rapports de production, mais en fonction de l’estime, de l’honneur et du prestige moindres dont elles jouissent par rapport à d’autres groupes sociaux. Le cas classique est celui du groupe ethnique de statut inférieur, que les modèles dominants marquent comme différent et de moindre valeur. Mais les exemples ne s’arrêtent pas là. Dans la constellation actuelle, cette conception a été étendue aux homosexuel(le)s stigmatisé(e)s par les pratiques institutionnelles dominantes, à tous les groupes racialisés, et bien sûr aux femmes, rabaissées, transformées en objets sexuels et souffrant du manque de respect sous de multiples formes. On pourrait encore ajouter les groupements définis de manière complexe, qui apparaissent lorsque l’on théorise les relations de reconnaissance simultanément en termes de race, de genre et de sexualité, comme autant de codes culturels qui se chevauchent partiellement. »

Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution

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Pensée du 03 février 20

« Le paradigme de la redistribution tel que je le comprends ne repose pas seulement sur une problématique des rapports entre des classes sociales telle qu’on peut la trouver dans le libéralisme du New Deal, la social-démocratie ou le socialisme; il comprend aussi toutes les formes de féminisme et d’anti-racisme qui cherchent, dans les transformations ou les réformes socio-économiques, un remède aux injustices relatives au genre, à l’ethnie ou à la «race». Il est donc plus large que la politique de classe conventionnelle. De même, le paradigme de la reconnaissance ne s’applique pas uniquement aux mouvements cherchant à réévaluer des identités injustement dépréciées et qui trouvent leur expression dans le féminisme culturel, le nationalisme culturel noir ou le mouvement identitaire gay; il recouvre aussi diverses tendances déconstructivistes comme le mouvement queer, l’anti-racisme critique et le féminisme déconstructiviste, qui s’inscrivent en faux contre l’essentialisme de la politique traditionnelle de l’identité. En ce sens, il déborde les frontières conventionnelles de la politique de l’identité. »

Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution

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Pensée du 02 février 20

« Ma thèse générale est que la justice aujourd’hui requiert à la fois la redistribution et la reconnaissance. Aucune des deux ne suffit à elle seule. Pourtant, dès lors que l’on accepte cette thèse, la question de savoir comment combiner les deux termes devient un problème énorme. Je soutiens que les aspects émancipateurs des deux paradigmes doivent être intégrés en un seul cadre général. En termes théoriques, le défi consiste dès lors à formuler une conception «bidimensionnelle» de la justice sociale qui maille les revendications fondées d’égalité sociale et les revendications fondées de reconnaissance. En termes pratiques, il faut pouvoir se donner une orientation programmatique qui combine le meilleur de la politique de redistribution au meilleur de la politique de reconnaissance. »

Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution


Pensée du 01 février 2020

« Les homosexuel(le)s sont victimes de l’hétérosexisme, une construction autoritaire des normes favorisant l’hétérosexualité. Elle va de pair avec l’homophobie, la dévalorisation culturelle de l’homosexualité. Leur sexualité est dénigrée, les homosexuels sont sujets à la honte, au harcèlement, à la discrimination et à la violence, à la restriction des droits et au déni d’une égale protection, phénomènes constituant tous fondamentalement des dénis de reconnaissance. Certes, les homosexuels sont également victimes d’injustices économiques graves ; ils peuvent être congédiés arbitrairement et se voient refuser les avantages sociaux consentis sur la base des liens familiaux. Mais loin de relever de la structure économique, celles-ci dérivent d’une structure d’évaluation culturelle injuste[1]. »

[1] Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ?, p. 24.

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Pensée du 31 janvier 2020

« Comme nous l’avons vu, la racine de l’injustice est l’institutionnalisation de la loi de modèles hérérosexistes de valeurs culturelles qui constituent les hétérosexuels en personnes normales et les homosexuels en pervers. Pour redresser l’injustice, il faut désinstitutionnaliser ce modèle et le remplacer par un autre qui favorise la parité. Ceci, cependant, peut-être réalisé de différentes manières ; une manière serait de garantir la même reconnaissance aux unions homosexuelles que celles dont jouissent actuellement les unions hétérosexuelles, en légalisant le mariage entre les personnes de même sexe. Une autre serait de désinstitutionnaliser le mariage hétérosexuel en rendant indépendants du statut marital les droits tels que l’assurance de santé, et en les accordant sur une base différente, comme la citoyenneté[1]. »

[1] Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ?


Pensée du 25 janvier 20

« Faut-il alors avoir peur de la demande de reconnaissance ? Cette demande ne laisse pas d’inquiéter, tant elle s’éloigne de notre conception traditionnelle de la justice. Elle semble, tout d’abord, résolument hostile à l’universalisme que véhicule l’idéal d’un traitement égal des personnes et des actes. Elle pose, au contraire, que la singularité, le caractère unique d’un groupe, d’une culture ou d’une individualité, méritent le respect et la protection de droits spécifiques, qu’il s’agisse des droits collectifs des minorités nationales, historiques, à se gouverner elles-mêmes, à protéger leurs traditions d’une manière distincte, en particulier leur conception de la justice, ou encore des droits culturels des individus à pratiquer leur religion, leur langue, etc. Il nous semble alors bien difficile de séparer la demande de reconnaissance des revendications identitaires dans leur confusion et leurs ambiguïtés… Enfin, la demande de reconnaissance s’oppose à la justice en voulant maintenir la séparation, la fragmentation entre les groupes humains au lieu de les rassembler dans un « monde humain commun » (H. Arendt). L’important pour chacun, ce n’est pas ce qu’il peut partager avec n’importe qui de manière interchangeable et anonyme, mais ce qui lui permet de s’identifier à un groupe, une histoire, une tradition, une culture particuliers et uniques, irremplaçables. À cette perception négative, je voudrais répondre en disant que la demande de justice inclut, à côté d’autres dimensions, une demande de reconnaissance, et que, si la reconnaissance sans l’impartialité est injuste, inversement l’impartialité sans la reconnaissance est aussi injuste. J’ajouterais qu’il est essentiel qu’une conception démocratique et inclusive de la justice comprenne cette demande de reconnaissance, au lieu d’en avoir peur et de se réfugier dans un universalisme abstrait. »

Cathérine Audard, « L’idée de citoyenneté multiculturelle et la politique de la reconnaissance », L’étranger dans la mondialité, Rue Descartes, n° 37, septembre 2002, p. 25-26.

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