« Qui suis-je, moi, si versatile, pour que, néanmoins, tu comptes sur moi ? »
Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, p. 198.
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GRILLE DE LECTURE
Soi-même comme un autre (1990) de Paul Ricœur traite du problème de l’ipséité du soi sous l’orbe générale de la question qui ? Les quatre sous-ensembles qui composent son ouvrage sont quatre manières de répondre à la question qui ? : Qui parle ? Qui agit ? Qui se raconte ? Qui est le sujet moral d’imputation ? L’ipséité est étudiée dans ses dimensions langagière, pratique, narrative et éthique. La citation « Qui suis-je, moi, si versatile, pour que, néanmoins, tu comptes sur moi ? » se situe dans l’étude de la dimension narrative de l’ipséité. Pour Paul Ricœur, l’identité du soi se structure dialectiquement par l’identité-idem (du sujet qui persiste à travers le temps) et l’identité-ipse. L’identité de l’ipséité est celle de la personne qui n’est pas statique, qui vit sur le mode de la promesse de soi, qui ne se maintient qu’à la faveur de la parole tenue. Dans l’ipséité, le soi et l’autre que soi s’articulent intimement.
Le concept d’identité narrative est le germe d’une herméneutique de la personne du soi qui doit s’achever par l’examen de son statut ontologique. Mais au niveau purement descriptif, l’étude de la narrativité met la structure du récit en rapport avec la connaissance de soi, elle pose la question de l’identité personnelle à travers l’étude de la structure narrative de l’acte de lecture et de la fonction narrative du récit. Dans un récit raconté ou lu, la subjectivité du lecteur et celle de l’auteur entrent en communication. Se comprendre, pour le lecteur, c’est selon Ricœur se comprendre devant le texte et recevoir de lui les conditions d’émergence d’un soi autre que le moi qui vient à la lecture. Le récit remanie donc le champ pratique de son récepteur. Mais avant tout, raconter est un acte du discours qui pointe vers celui qui parle et qui agit. Or, il est impossible de reconnaître l’homme-ipséité à sa manière de penser, d’agir, de sentir, de parler, de promettre. Qui est-il donc ?
Le problème qui se pose est de taille, comment un soi-ipséité qui n’est jamais le même se maintient-il par la promesse ? Comment peut-on compter sur quelqu’un d’ondoyant ? Comment maintenir au plan éthique un soi qui s’efface au plan narratif ? La promesse apparaît comme la référence de tous les actes du discours de l’homme. Pour se constituer un soi, le moi doit aller à la rencontre de son autre. Le respect de l’autre, ou plus encore, de la parole donnée à l’autre, est la condition de possibilité du soi. Mais une discorde s’installe souvent. L’imagination dit au sujet « Je peux tout essayer », mais la voix lui répond « Tout est possible, mais tout n’est pas bénéfique à autrui et à toi-même. » Par la promesse, le soi va transformer la discorde en concorde fragile, l’opposition en tension fructueuse. A la question qui suis-je ? A cause de la modestie du maintien de soi, le soi répond humblement « Ici, je me tiens. » C’est une autre façon de dire, Me voici, je me tiens là comme un être responsable, capable de répondre de ma parole, de mon agir.
Emmanuel AVONYO, op