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Pensée du 20 juillet 11

« Les vrais symboles sont gros de toutes les herméneutiques, de celle qui se dirige vers l’émergence de nouvelles significations et de celle qui se dirige vers la résurgence des phantasmes archaïques.»

Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, p. 27.

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GRILLE DE LECTURE

Chez Paul Ricœur, le symbole en tant que structure à sens multiples donne toujours à penser ; tout ce qui a une fonction symbolique est porteur d’un univers de sens auquel on accède que par l’interprétation. Deux observations en découlent pour cette explication : tout vrai symbole appelle plusieurs formes d’interprétation, et l’interprétation vise le-dit et le non-dit, le pensé et l’impensé. Selon la première considération, s’agissant des symboles, l’herméneutique plurielle est indépassable. Toutes les herméneutiques peuvent tourner autour d’une unique problématique : l’être de l’existant. L’existence dont traite la philosophie herméneutique est une existence qui se donne comme symbole d’interprétation. Mais les différentes modalités de l’existence ne peuvent être exprimées que dans une herméneutique instruite par des figures symboliques diversement perçues. Très souvent, des herméneutiques rivales se livrent une guerre intestine entre elles pour s’arroger un pouvoir plus certain sur la vérité de l’interprétation.

Un seul et même symbole peut être interprété d’après plusieurs points de vue, au regard de la discipline ou des outils méthodologiques d’approche. Selon Ricœur, ce sont les symboles les plus riches qui assurent l’unité de ces multiples interprétations. Un symbole moins riche donnerait moins à penser, moins à interpréter, il solliciterait moins de domaines d’intérêt et offrirait une approche réduite du sens. L’idée de l’unité des interprétations ne voudrait pas dire que toutes les herméneutiques se valent. C’est précisément le cas en philosophie linguistique, où « toutes les interprétations sont également valables dans les limites de la théorie qui fonde les règles de lecture ». Dans les sciences de l’interprétation, les herméneutiques ne sont pas des « jeux de langage ». Cette multiplicité des approches herméneutiques nous introduit dans la seconde considération selon laquelle un symbole recèle toujours un delà du symbole.

Tandis que certaines interprétations veulent faire sourdre d’un texte (symbole) un sens nouveau, d’autres au contraire ne font que ressasser le-dit explicite du texte. Or, le corrélat de l’interprétation, affirme Jean Granier, n’est jamais un donné brut, achevé dès l’origine. Le propre d’une herméneutique des symboles est de ne pas s’enfermer dans les archaïsmes interprétatifs. Une compréhension est toujours orientée par la manière de poser les questions et par ce qu’elle vise. Elle ne peut donc pas aboutir aux mêmes résultats. Certes, une interprétation part toujours d’un présupposé, d’une précompréhension, que détermine le rapport vital de l’interprète à la chose interprétée. A la suite de Bultmann, Ricœur met en garde contre une identification de la participation au sens du texte par la précompréhension avec quelque coïncidence psychologique entre l’interprète et l’auteur de l’œuvre ou son intention. L’interprétation est le lieu de naissance d’un nouveau sens pour le renouvellement de l’intuition qui l’a porté au jour ; ce qui faisait dire à Schleiermacher qu’elle permet de comprendre le texte mieux que son auteur lui-même ne s’est compris.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 02 juillet 11

« La manifestation par la chose est comme la condensation d’un discours infini ; manifestation et signification sont strictement contemporaines et réciproques ; la concrétion dans la chose est la contrepartie de la surdétermination d’un sens inépuisable qui se ramifie dans le cosmique, dans l’éthique et le politique. »

Paul RICOEUR, Philosophie de la volonté, II – Finitude et culpabilité, Livre II – La symbolique du mal, p. 174.

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Pensée du 13 mai 11

« Le génie cartésien est d’avoir porté à l’extrême cette intuition d’une pensée qui fait cercle avec soi en se posant et qui n’accueille plus en soi que l’effigie de son corps et l’effigie de l’autre »,

Paul RICOEUR, Philosophie de la volonté, I.

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GRILLE DE LECTURE

Descartes, en quête de certitude absolue a pu mettre en place dans le Discours de la Méthode, le doute méthodique et même hyperbolique. Il en est arrivé à atteindre une intuition qu’il trouve inébranlable : l’intuition que le sujet est une pensée pensante. Le « Cogito ergo sum » (je pense, donc je suis) est au terme de cette démarche de doute qui montre que tout ce qui entoure l’homme, ses raisonnements et son corps le trompent souvent. Il peut donc douter de tout. Cependant, il ne peut douter du fait que le sujet qui doute existe et qu’il est quelque chose. Le Cogito signifie donc que le sujet pensant a conscience de lui-même. Nous pouvons sur le coup dire que cette intuition fondamentale dans la connaissance qu’a le sujet de lui-même et des autres choses exclut sur le champ toute réalité extrinsèque au sujet pour d’abord le poser comme tel.

C’est pourquoi Paul Ricœur peut affirmer que la pensée (le sujet) fait cercle avec soi en se posant. Seule l’intuition de la pensée d’une existence inébranlable du sujet qui doute est certaine. L’existence du sujet est certaine. Le sujet est donc un « roseau pensant » essentiellement. Cela traduit le fait que même si l’on peut refuser au sujet certains accidents, certaines réalités qui font son être-au-monde, il  y a pour lui quelque chose qui le constitue intrinsèquement : la pensée. Car, cette pensée le conduit nécessairement et sans aucun doute à se réaliser existant, et cela irrévocablement. La pensée est donc intrinsèque à l’homme. Nous pouvons affirmer que l’homme est pensée fondamentalement, il est une pensée pensante comme nous l’avons souligné plus haut. La pensée se pense et se pose comme pensée pensante, agissante. Sans cela, l’homme ne peut se saisir véritablement, ni être sujet véritablement. Le corps devient en fin de compte comme un accident, quelque chose qui se greffe sur la pensée.

Avec Descartes donc, la pensée est substance de l’homme, et son corps, un accident. Mais dans l’opération même de la pensée, ce corps est pensé et reçu, comme une image qui survient et survit. Dans cette même opération, le corps de l’autre aussi se trouve au même niveau car l’homme ne peut faire abstraction d’une saisie de tout ce qu’il perçoit, pénètre de sa pensée et intellige. L’homme comme pensée demeure toujours en relation avec soi et avec l’autre. Sinon il ne serait plus relationnel, personnel. Il se déploie avec sa pensée et accueille les autres en lui, à commencer par lui-même. L’homme a conscience de lui-même dans la relation à soi et dans la relation à l’autre. La conscience est ici une aperception transcendantale, et elle ne peut plus que représenter les autres choses en dehors d’elle. Car nous le savons, la conscience (pure) est un savoir de toutes les représentations de l’humain.

Aristide BASSE, op

Pensée du 08 mars 11

« … Telle est la situation : d’une part, tout a été dit avant la philosophie, par signe et par énigme ; c’est un des sens du mot d’Héraclite : Le maître dont l’oracle est à Delphes ne parle pas, ne dissimule pas : il signifie. D’autre part, nous avons la tâche de parler clairement, en prenant peut-être aussi le risque de dissimuler, en interprétant l’oracle. La philosophie commence à soi, elle est commencement. Ainsi, le discours suivi des philosophies est à la fois reprise herméneutique des énigmes qui le précèdent, l’enveloppent et le nourrissent, et recherche du commencement, quête de l’ordre, appétit du système. Heureuse et rare serait la rencontre, au sein d’une même philosophie, entre l’abondance des signes et des énigmes retenues et la rigueur d’un discours sans complaisance. »

Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969, p. 292.

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Pensée du 28 février 11

« Se comprendre, c’est se comprendre devant le texte et recevoir de lui les conditions d’un soi autre que le moi qui vient à la lecture. Aucune des deux subjectivités, ni celle de l’auteur, ni celle du lecteur, n’est donc première au sens d’une présence originaire de soi à soi-même. »

Paul Ricœur, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Paris, Seuil, 1986.

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GRILLE DE LECTURE

D’entrée de jeu, deux éléments peuvent être soulignés dans cette pensée de Paul Ricœur. Premièrement, la compréhension de soi ne se fait mieux que devant le texte, et deuxièmement, la subjectivité du lecteur ou de l’auteur n’est pas primordiale en matière d’interprétation. Des deux axes relevés, un axe principal peut être dessiné : ce que l’auteur d’une œuvre entend communiquer n’est pas plus figé que ce que le lecteur peut y entendre : ainsi, chaque lecture donne l’occasion d’une réduction herméneutique et de la constitution d’un monde de sens, d’un renouvellement du regard du sujet lisant-interprétant sur l’existence. Il en découle que l’herméneutique (textuelle) ne doit plus être définie comme la coïncidence entre le génie du lecteur et le génie de l’auteur.

La question ne se pose peut-être plus de savoir ce qu’est un texte. Nous savons tous la place que tient l’écriture dans l’existence culturelle des hommes. Une parole n’a qu’une permanence réduite ; elle reste captive des circonstances de son énonciation. Quant à l’écrit, il est disponible pour une lecture nécessairement ouverte et plurielle. Il n’a pas de sens unique, il est polyphonique. C’est pourquoi la connaissance des présupposés de l’auteur n’est pas importante. Chaque lecteur est un créateur, provisoire, de sens. Il devient un nouvel auteur. Ceci dit, la médiation des textes paraît souvent restreindre la sphère de l’interprétation et de la compréhension de soi à l’écriture au détriment des cultures orales. Cependant, elle ouvre des perspectives et offre des ressources originales au discours. Pour Ricœur, « grâce à l’écriture, le discours acquiert une triple autonomie sémantique : par rapport à l’intention du locuteur, à la réception de l’auditoire primitif, aux circonstances économiques, sociales, culturelles de sa production. »

Que le discours devienne texte (ne prenne consistance que dans le texte) et que le texte soit la source à laquelle on puise désormais la richesse du sens, une lourde conséquence en découle pour la pensée : c’est la fin de l’idéal cartésien et fichtéen d’un sujet totalement transparent à lui-même. Pour se comprendre, le détour par les signes et les symboles est nécessaire. Quant à l’intention de l’auteur, nous l’avons dit, elle doit être reconstruite en même temps que la constitution de la signification du texte lui-même. En ce qui concerne la subjectivité du lecteur, « elle est autant l’œuvre de la lecture et le don du texte, qu’elle est le porteur des attentes avec lesquelles ce lecteur aborde et reçoit le texte. » L’interprétation ne peut pas être unique ni définitive. Toute interprétation est une relecture contextuelle appelée à être dépassée.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 05 février 11

« Le génie cartésien est d’avoir porté à l’extrême cette intuition d’une pensée qui fait cercle avec soi en se posant et qui n’accueille plus en soi que l’effigie de son corps et l’effigie de l’autre… L’existence du monde qui prolonge celle de mon corps comme son horizon ne peut plus être suspendue sans une grave lésion du Cogito lui-même qui, en perdant l’existence du monde, perd celle de son corps et finalement son indice de première personne.»

PAUL RICOEUR, Philosophie de la volonté, I

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Pensée du 31 janvier 11

« … Le symbolisme, pris à son niveau de manifestation dans des textes, marque l’éclatement du langage vers l’autre que lui-même. Ce que j’appelle son ouverture ; cet éclatement, c’est dire ; et dire, c’est montrer. »

Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969.

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GRILLE DE LECTURE

L’herméneutique est plurielle. Ce n’est pas un effet de mode. L’herméneutique n’est pas plurielle parce que nous vivons à une époque où tout est perçu de façon plurielle. Le pluralisme en herméneutique est un pluralisme de fait. L’interprétation des textes et des énigmes n’est pas l’apanage d’un seul sujet interprétant. En herméneutique, il n’y a pas de clôture de l’univers des signes, affirmait Paul Ricœur. Le langage qui décode les signes est en lui-même éclaté et polysémique. Cependant, reconnaître qu’il existe des herméneutiques rivales, ce n’est pas affirmer que toutes les interprétations se valent. Ce serait un jugement simpliste qui méconnaîtrait l’existence des règles et des canons en matière d’interprétation. C’est un sujet qui risque de nous conduire loin de la pensée du jour. En lien avec ce qui précède, notons que l’univers du symbolisme est bien l’univers préféré de l’herméneutique. Dans cet univers, le langage règne en maître, mais il est toujours menacé d’exil forcé. Tout y est langage, tout y est expression et signification, tout y est dire et monstration. S’il est établi que le texte est un niveau majeur de manifestation du symbole, il est aussi clair que tout livre que nous ouvrons est rempli de symboles qui nous parlent.

Les symboles nous parlent de diverses manières, dans un langage éclaté et polyphonique. Ce régime du double sens, ce registre d’ouverture du langage est enrichissant aussi bien pour l’interprétation que pour la compréhension. Les herméneutiques rivales se déchirent souvent sur la structure du double-sens, sur le mode d’ouverture du langage et sur la finalité du montrer. Le langage semble échapper à un traitement scientifique, il s’échappe à lui-même pour s’ouvrir sur son autre. Pour Paul Ricœur, cette faiblesse apparente du langage est en même temps sa force : « cette faiblesse est sa force parce que le lieu où le langage s’échappe à lui-même et nous échappe, c’est aussi le lieu où le langage vient à lui-même, c’est le lieu où le langage est dire. » Le langage symbolique est en constante ouverture, en éclatement continuel vers un autre que lui-même parce que le double-sens qu’il essaye de traduire « débouche sur une certaine condition itinérante qui est vécue existentiellement comme mouvement d’une captivité à une délivrance ; sous l’interpellation d’une parole qui donne ce qu’elle ordonne, le double-sens vise ici à  déchiffrer un mouvement existentiel, une certaine condition ontologique de l’homme… » Il apparaît que l’interprétation est toujours à la charnière du linguistique et du non-linguistique, c’est-à-dire, du langage et de l’expérience vécue.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 23 décembre 10

« Il peut paraître humiliant pour le philosophe d’avouer la présence au cœur de l’homme d’un irrationnel absolu, non plus d’un mystère vivifiant pour l’intelligence même, mais d’une opacité centrale et en quelque sorte nucléaire qui obstrue les accès même de l’intelligibilité aussi bien que ceux du mystère. »

PAUL RICOEUR , Philosophie de la volonté, I

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Pensée du 23 juin 10

« La métaphore vive est au sens fort du mot, un événement de discours (…) Mais la métaphore vive n’existe que dans le moment même de l’innovation sémantique et dans celui de sa réactivation dans l’acte d’écoute ou de lecture. »

Paul Ricœur, « Poétique et symbolique »

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GRILLE DE LECTURE

Métaphoriser chez Ricœur, c’est faire apparaître des ressemblances sémantiques en rapprochant des termes éloignés. Si le « terme » désigne un événement de discours, il faut entendre par métaphore l’élément porteur de sens du symbole langagier. La métaphore se présente comme le noyau sémantique d’un symbole, c’est-à-dire l’élément porteur de sens d’une structure de signification à double sens. Ainsi, la métaphore est une création transitoire du langage qui ne subsiste que lorsqu’elle est reprise et acceptée par une communauté parlante. Toutefois, en dépit de son articulation langagière, la métaphore n’a aucun statut dans le langage en tant que tel.

En effet, Ricœur affirme que le langage ordinaire est un cimetière de métaphores mortes. L’événement métaphorique vivant est discursif, il relève de la rhétorique comme art de persuader. La métaphore vive n’existe que dans le discours, dans le moment de l’innovation sémantique. Le noyau du langage qui fait sens n’est visible que lors de la production du sens par le discours. La métaphore ne vit et ne se discerne mieux que dans l’innovation sémantique, au moment de la création ou de la réactivation du sens. Elle n’est vive que dans le langage, lors de l’élaboration du discours ou à des moments de réactivation du discours tels que celui de l’écoute ou celui de la lecture.

D’abord, affirmer que la métaphore vive n’existe qu’au moment de l’innovation sémantique qui a lieu dans le langage, c’est indiquer qu’il existe des métaphores mortes. Ensuite, dire que la métaphore est le « moment » sémantique du symbole, c’est montrer qu’il y a des noyaux non sémantiques du symbole. Enfin, porter la métaphore au rang de symbole, c’est insinuer qu’il a des symboles non métaphoriques. Pour tout dire, la métaphore ne devient un noyau faisant sens que lorsqu’on qu’on prend le symbole pour une expression à double sens intervenant dans le langage. Le symbole est une unité de noyaux sémantiques et non sémantiques. C’est ainsi que l’étude du symbolisme relève de champs d’investigation fort divers tels que la psychanalyse, la phénoménologie de la religion, le récit littéraire, la rhétorique.

Dans la pensée du jour, la métaphore doit être située dans la rhétorique et la poétique. Même si le symbole s’enracine souvent dans un sol pré-linguistique, on ne doit pas toujours y voir la métaphore littéraire. En psychanalyse par exemple, le symbole naît à la jonction du désir et du langage, au carrefour des pulsions et de la culture. Avant de passer dans la métaphore, le symbole s’enracine dans un univers pré-verbal du bios qui doit être purifié pour devenir celui l’univers du logos. La métaphore n’existe pas à cette première extrémité de la considération du symbole. Le champ de la fonction symbolique va bien au-delà des symboles de type métaphorique.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 02 juin 10

« La métaphore est la stratégie concertée du discours qui permet de cerner le principe de l’innovation sémantique et d’en expliciter le dynamisme producteur. »

Paul RICOEUR, « Poétique et symbolique », Initiation à la pratique de la théologie, introduction.

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GRILLE DE LECTURE

Que l’on nous excuse l’opacité conceptuelle et la longueur relative de cette explication ; c’est le souci de la clarté qui nous fait perdre au plan de la concision. La métaphore, censée assurer la création de sens dans le langage pris comme symbole, connaît elle-même une révolution terminologique chez Paul Ricœur. Dans sa Poétique, Aristote a défini la métaphore comme le transfert à une chose d’un nom qui en désigne un autre. Ricœur estime qu’en prenant la métaphore comme une manière de donner à une chose le nom d’une chose étrangère, l’on a rendu pendant longtemps la théorie de la métaphore inutilisable pour l’exploration du symbolisme du langage. En effet, « La métaphore n’avait pas alors d’autre intérêt que celui de combler quelque lacune de la dénomination et d’orner le langage en vue de le rendre persuasif. » Ricoeur n’est pas d’accord que la métaphore ait simplement pour rôle de suppléer un manque.

Pour remédier à cette acception « purement décorative » de la métaphore qui remonte à Aristote, Ricœur entreprend de conférer à la métaphore le caractère d’innovation et de création de sens. Cela revient à replacer la métaphore, non plus dans le cadre de la dénomination, mais dans celui de la prédication. Ainsi, c’est dans l’affectation d’un prédicat à un nom (Ex. Socrate est mortel) que se fait l’attribution de sens. Il ne s’agit plus de prendre un nom pour un autre nom en vue de faire sens, mais de créer le sens par une relation prédicative. Cela a une conséquence importante. Si la métaphore est l’élément sémantique (créateur ou porteur de sens) du langage, métaphoriser, c’est-à-dire créer une relation prédicative, c’est assurer dans le discours l’association des termes pour le moins incompatibles afin de produire une signification inédite. C’est la prédication bizarre :  c’est à dire que des mots qui ne sont pas forcément substituables peuvent être associés pour faire sens. Ce faisant, la métaphore permet l’innovation de sens.

Dans la pensée de ce jour, Ricœur soutient l’énoncé métaphorique aide à cerner le principe de l’innovation sémantique (de la production de sens) et à en expliciter le dynamisme producteur. En effet, la métaphore se comporte comme un paradigme qui éclaire la création qui est à l’œuvre dans le langage. Elle souligne la puissance créatrice du langage et l’enracinement du discours poétique dans l’être (La création poétique dit quelque chose ou dévoilede une dimension de l’être). C’est cette puissance créatrice de sens du langage que désigne le concept d’innovation sémantique. Où devons-nous situer son dynamisme producteur ? Ricœur indique que la créativité du langage relève de trois conditions : l’impertinence littérale, la nouvelle pertinence prédicative et la torsion verbale.

D’abord, l’impertinence littérale : pour que le langage produise du sens, il lui faut d’abord assumer au niveau du discours l’extrême impertinence sémantique qui peut naître de l’association des termes incompatibles. Ensuite, l’émergence d’une nouvelle pertinence à partir de la prédication bizarre est le moment proprement créateur de la métaphore. En fait, après la première prédication bizarre, et grâce à l’imagination productrice (qui relie des images aux concepts), une nouvelle pertinence sémantique émerge du rapprochement des termes éloignés et laisse apparaître des ressemblances. Ricœur affirme que cette deuxième phase est la clé de l’innovation sémantique. Pour finir, la torsion verbale exige d’opérer le travail de l’innovation à l’échelle de la phrase entière en produisant une nouvelle pertinence d’une expression à l’autre. Concepts pas faciles à monnayer en peu de mots. C’est un long chemin.

Emmanuel AVONYO, op

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