Posts Tagged ‘herméneutique du soi’

Pensée du 24 mars 10

« Qui suis-je, moi, si versatile, pour que, néanmoins, tu comptes sur moi ? »

Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, p. 198.

_______________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Soi-même comme un autre (1990) de Paul Ricœur traite du problème de l’ipséité du soi sous l’orbe générale de la question qui ? Les quatre sous-ensembles qui composent son ouvrage sont quatre manières de répondre à la question qui ? : Qui parle ? Qui agit ? Qui se raconte ? Qui est le sujet moral d’imputation ? L’ipséité est étudiée dans ses dimensions langagière, pratique, narrative et éthique. La citation « Qui suis-je, moi, si versatile, pour que, néanmoins, tu comptes sur moi ? » se situe dans l’étude de la dimension narrative de l’ipséité. Pour Paul Ricœur, l’identité du soi se structure dialectiquement par l’identité-idem (du sujet qui persiste à travers le temps) et l’identité-ipse. L’identité de l’ipséité est celle de la personne qui n’est pas statique, qui vit sur le mode de la promesse de soi, qui ne se maintient qu’à la faveur de la parole tenue. Dans l’ipséité, le soi et l’autre que soi s’articulent intimement.

Le concept d’identité narrative est le germe d’une herméneutique de la personne du soi qui doit s’achever par l’examen de son statut ontologique. Mais au niveau purement descriptif, l’étude de la narrativité met la structure du récit en rapport avec la connaissance de soi, elle pose la question de l’identité personnelle à travers l’étude de la structure narrative de l’acte de lecture et de la fonction narrative du récit. Dans un récit raconté ou lu, la subjectivité du lecteur et celle de l’auteur entrent en communication. Se comprendre, pour le lecteur, c’est selon Ricœur se comprendre devant le texte et recevoir de lui les conditions d’émergence d’un soi autre que le moi qui vient à la lecture. Le récit remanie donc le champ pratique de son récepteur. Mais avant tout, raconter est un acte du discours qui pointe vers celui qui parle et qui agit. Or, il est impossible de reconnaître l’homme-ipséité à sa manière de penser, d’agir, de sentir, de parler, de promettre. Qui est-il donc ?

Le problème qui se pose est de taille, comment un soi-ipséité qui n’est jamais le même se maintient-il par la promesse ? Comment peut-on compter sur quelqu’un d’ondoyant ? Comment maintenir au plan éthique un soi qui s’efface au plan narratif ? La promesse apparaît comme la référence de tous les actes du discours de l’homme. Pour se constituer un soi, le moi doit aller à la rencontre de son autre. Le respect de l’autre, ou plus encore, de la parole donnée à l’autre, est la condition de possibilité du soi. Mais une discorde s’installe souvent. L’imagination dit au sujet « Je peux tout essayer », mais la voix lui répond « Tout est possible, mais tout n’est pas bénéfique à autrui et à toi-même. » Par la promesse, le soi va transformer la discorde en concorde fragile, l’opposition en tension fructueuse. A la question qui suis-je ? A cause de la modestie du maintien de soi, le soi répond humblement « Ici, je me tiens. » C’est une autre façon de dire, Me voici, je me tiens là comme un être responsable, capable de répondre de ma parole, de mon agir.

Emmanuel AVONYO, op

>>> SOMMAIRE >>>

Pensée du 01 mars 10

« La constitution du soi et la constitution du sens sont contemporaines. »

Alain Thomasset, Paul Ricœur : une poétique de la morale.

______________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Alain Thomasset est un grand lecteur de Paul Ricœur. Cet ouvrage qu’il a consacré à sa réflexion morale est l’un des plus représentatifs de la pensée de Paul Ricœur. La citation proposée à notre méditation philosophique est à situer dans le cadre de l’herméneutique des récits et la compréhension de soi. On parlerait simplement d’une herméneutique du Soi. L’herméneutique est la science de l’interprétation. C’est le travail de pensée qui consiste à démêler le sens caché dans le sens apparent, à déployer les niveaux de signification impliqués dans la signification littérale. Le fait de démêler les sens impliqués dans les textes est une façon de constituer ou de reconstituer le sens. Ce sens peut ne plus être exactement celui que l’auteur aurait aimé conférer à son texte. Cette idée renvoie au phénomène herméneutique qu’on appelle l’appropriation.

La compréhension de la pensée d’un auteur est le lieu de son appropriation. Par appropriation, il faut entendre que l’interprétation d’un texte s’achève dans l’interprétation de soi d’un sujet. Ainsi, l’interprétation, qui est un exercice de constitution du sens d’un texte, est en même temps une appropriation par le lecteur du monde du texte, c’est-à-dire, une constitution du soi. Le Soi est le sujet de la lecture ou de l’explication. L’explication d’un texte, selon Alain Thomasset, est la médiation de la réflexion d’un sujet sur lui-même. Interpréter, c’est en définitive vaincre la distance culturelle et faire sien ce qui était d’abord étranger, c’est se comprendre devant le texte car nous n’avons accès à ce qui compose le Soi que par l’intermédiaire de leur mise en langage dans la littérature. Constituer le sens c’est aller vers la rassemblance de soi, c’est se recoller ; c’est, comme dirait Ricœur, prendre le chemin de pensée ouvert par le texte et se mettre en route vers l’orient du texte. Toute herméneutique textuelle a pour point de chute une herméneutique du Soi qui vient à la lecture.

Emmanuel AVONYO, op

SOMMAIRE>>>