« La raison est poussée par un penchant de sa nature à sortir de l’expérience, pour s’élancer, dans un usage pur et à l’aide de simples idées, jusqu’aux extrêmes limites de toute connaissance. »
Emmanuel Kant, Critique de la raison pure.
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GRILLE DE LECTURE
La raison a naturellement des prétentions excessives, elle transgresse sans cesse les frontières de l’expérience. La raison pure (celle qui produit la connaissance théorique) a le désir indomptable de poser un pied ferme au-delà des limites de l’expérience parce que les questions que lui impose sa destinée singulière dépassent totalement son pouvoir. Ainsi, partie de principes dont il fait usage dans l’expérience, elle monte toujours plus haut. La raison veut toucher aux sommets les plus ultimes possibles de la connaissance, mais elle ignore que ses moyens sont limités. La raison quitte le champ de l’expérience et entre dans le chemin de la spéculation pure pour se rapprocher des objets d’intérêt supérieur qui l’attirent. Malheureusement, ces objets fuient devant elle. Au fait, chez Kant, la connaissance n’est possible que dans la sphère sensible de l’expérience, dans la phénoménalité temporelle de la vie.
Ainsi, l’accès au monde nouménal dépasse les prérogatives de la raison. C’est pourquoi l’on a le sentiment que les objets nouménaux fuient devant la raison pure. Or, les fins suprêmes ne sont pas que du domaine de la raison spéculative. Ces fins suprêmes auxquelles se rapporte la raison aussi bien pratique que spéculative concernent trois objets : la liberté de la volonté, l’immortalité de l’âme, l’existence de Dieu. Pour Kant, l’intérêt simplement spéculatif de la raison est très faible quant à ces trois objets, car la raison théorique ne saurait les saisir alors que la raison pratique les suppose principiellement. Ils sont au fondement de la morale. Puisqu’ils sont instamment recommandés par la raison pratique, leur importance ne peut ressortir que de l’ordre pratique de la connaissance. Si la raison spéculative ne peut pas atteindre ces objets nouménaux, elle peut néanmoins jouer, par rapport à eux, un rôle régulateur de l’expérience.
En fait, tout ce qui relève du champ pratique (moral) n’est possible que par la liberté, et le libre arbitre dépend des lois empiriques. La raison régulatrice peut tout au plus aider à unifier les lois qui régissent le domaine pratique. Contrariée dans ses ambitions, la raison humaine trouve humiliante de ne pas aboutir à ses résultats dans son usage spéculatif pur, au point qu’il soit même nécessaire de faire appel à une discipline, un canon, pour réprimer ses écarts et empêcher ses illusions. Toutefois, cette censure disciplinaire ne relève encore que de la raison elle-même, c’est elle qui se met en question. C’est d’ailleurs cette tâche qui l’ennoblit, comme l’indique Kant dans le Canon de la raison pure : « le plus grand et peut-être l’unique profit de la philosophie de la raison pure… c’est qu’elle n’est pas un organe qui serve à étendre les connaissances, mais une discipline qui sert à en déterminer les limites. » La raison pure qui n’est plus autorisée à sortir du domaine de l’expérience, a un mérite silencieux, celui de postuler les idées nouménales, de réguler la sphère de la morale et de découvrir des erreurs dans son propre fonctionnement.
Emmanuel AVONYO, op