« Les écrits sur le surnaturel chrétien expriment la même position : Kant « n’admet pas la croyance aux miracles dans ses maximes (ni de la raison théorique, ni de la raison pratique) sans pourtant en contester la possibilité ou réalité ». Le fait qu’il n’exclut pas absolument la possibilité du miracle n’est pas une concession à la religion révélée mais la reconnaissance critique des limites de la raison. De ce qui dépasse l’expérience, il n’y a pas de savoir possible. Cependant la théorie et, plus encore, la pratique réduisent le mystère. La raison ne saurait admettre rien « de ce qui est en général du surnaturel, car c’est là précisément que cesse tout usage de la raison ». Qu’est-ce que le miracle sinon ce qui survient à l’encontre des lois de la raison ? Les miracles « sont des événements dans le monde dont les causes obéissent à des lois d’action qui nous sont absolument inconnues et doivent le rester ». Intimement liée à la connaissance des lois de la nature, « la raison est comme paralysée » par ce qui les contredit : « quand la raison se voit amputée des lois de l’expérience, elle n’est plus utile à rien dans un monde aussi enchanté ». Plus que la théorie, c’est la pratique qui commande la critique du miracle chez Kant. Si la raison pratique n’a pas le droit d’établir le surnaturel, elle a le devoir de récuser les miracles qui la contredisent. Ce principe motive la critique du miracle en général. C’est supposer en l’homme un « degré punissable d’incroyance morale » que de croire qu’il ne puisse se convertir à la religion sans un signe surnaturel. Que des miracles se soient produits dans le passé n’est pas impossible mais n’est jamais qu’un dogme de la foi historique, indifférent au salut et auquel l’on n’est pas tenu de croire. La religion morale doit se passer du miracle en tant qu’elle suppose la conversion libre, sincère et raisonnée de l’homme à ses principes : « Si une religion morale – qu’il ne faut pas rechercher dans des dogmes et des observations mais dans l’intention cordiale de remplir tous les devoirs de l’homme comme des commandements divins – doit être fondée, alors tous les miracles que l’histoire rattache à son introduction doivent à la fin rendre superflue la croyance au miracle en général » ».
Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »
(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)