« Les Rêves d’un visionnaire réfutent E. Swedenborg, théosophe d’inspiration chrétienne. Auteur de volumineuses Arcana Caelestia qui relèvent de l’illuminisme, Swedenborg s’adonnait à la thaumaturgie : voyance, communication avec les morts et les esprits… La critique de son discours préfigure la Critique de la raison pure : « la métaphysique est une science des limites de l’entendement humain ». Les objets surnaturels dépassant les bornes de l’expérience, la raison ne peut pas plus en affirmer l’existence que la nier. Criticisme n’est pas dogmatisme. Reconnaissant qu’il est impossible de connaître ou de conclure quoi que ce soit du surnaturel, Kant n’en nie pas la réalité mais il conteste à Swedenborg le droit de l’établir et de fonder un système sur cette hypothèse transcendantale. La raison a pour destin d’ignorer l’inconnaissable. La prétendue science des arcanes célestes est l’œuvre d’une imagination exaltée. Comme les systèmes des illuminés sont aisés à imaginer ! « Le royaume des ombres est le paradis des esprits à chimères ». Les visionnaires n’arguent-ils cependant pas d’expériences pour justifier leurs thèses ? Certes, mais ces expériences qu’ils sont les seuls à faire relèvent de la Schwärmerei. Enfreignant les lois de l’expérience, elles sont sujettes à caution : elles « ne se laissent ramener à aucune loi de la sensation sur laquelle la plupart des hommes soient d’accord ». Les visionnaires sont-ils pas sujets à un dérèglement des sens (pathologie cérébrale) ? Leurs visions relèvent d’hallucinations : « c’est pourquoi, écrit malicieusement Kant qui venait de publier un Essai sur les maladies de la tête, je n’en veux pas du tout au lecteur si, au lieu de regarder les visionnaires comme des demi-citoyens de l’autre monde, il les envoie tout bonnement promener comme candidats à l’hôpital et se dispense par-là de toute recherche ultérieure ». Ils sont des « rêveurs de la sensation » comme les métaphysiciens précritiques sont des « rêveurs de la raison ». Le cas Swedenborg relève des deux pathologies. Ses visions l’apparentent aux hallucinés et son illuminisme aux métaphysiciens dogmatiques. »
Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »
(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)