Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 04 janvier 20

« L’opinion la plus courante, qu’on se fait de la fin que se propose l’art, c’est qu’elle consiste à imiter la nature … Dans cette perspective, l’imitation, c’est-à-dire l’habilité à reproduire avec une  parfaite fidélité les objets naturels, tels qu’ils s’offrent à nous, constituerait le but essentiel de l’art, et quand cette reproduction fidèle serait bien réussie, elle nous donnerait une complète satisfaction. Cette définition n’assigne à l’art que le but formel de refaire à son tour, aussi bien que ses moyens le lui permettent, ce qui existe déjà dans le monde extérieur, et de le reproduire tel quel. Mais on peut remarquer tout de suite que cette reproduction est du travail superflu, car ce que nous voyons représenté et reproduit sur des tableaux, à la scène ou ailleurs : animaux, paysages, situations humaines, nous le trouvons déjà dans nos jardins, dans notre maison ou parfois dans ce que nous tenons du cercle plus ou moins étroit de nos amis et connaissances. »

HEGEL, Esthétique, introduction.

__________________________________________________________________________________________________________________

Pensée du 03 janvier 20

« En Occident, l’idée de personne s’est élaborée surtout à partir du droit romain et de la théologie chrétienne. Il n’est donc pas étonnant que deux tendances principales la constituent et créent en elle une tension permanente : celle de droit et celle d’amour. Si le mot personne vient du latin persona, qui signifie masque, son sens premier n’est pas issu directement du théâtre, mais plutôt de l’idée stoïcienne du rôle que joue l’homme ici bas. C’est un sens juridique. Aujourd’hui encore, le droit est ce qui stabilise les relations humaines en faisant des individus des joueurs de rôles : rôles du créancier, du débiteur, du vendeur, de l’acheteur, du plaignant, du citoyen, etc. Avoir la personnalité morale ou juridique c’est posséder des droits et des devoirs déterminés par la loi. Le rôle historique du droit a été d’établir entre les hommes des rapports encore impersonnels, mais qui préparent et facilitent les relations de personnes. La notion même de droit implique et que les hommes ne sont pas immédiatement transparents les uns aux autres et qu’ils ont à le devenir le plus possible. Tout individu qui n’est pas entouré d’une sorte de sphère juridique est perpétuellement menacé de violence pure. Le droit crée entre les hommes un « espace social ». L’homme est cet être qui est sujet de droit, c’est‑à‑dire qui entretient avec d’autres sujets des rapports qui impliquent distance? Le droit est l’organisation de la distance sociale. Mais il l’est aussi du temps social. Il assure une certaine cohérence et consistance de la personne dans l’espace et dans le temps. Il est lié à cette promesse constitutive de l’homme que nous avons rappelée. Contracter, c’est s’engager pour l’avenir, c’est dominer le temps… »

 Jules Lagneau, Le personnalisme comme anti‑idéologie1972, pp. 87‑88, P.U.F.


Pensée du 02 janvier 2020

« L’amour au contraire, semble rejeter tout droit et tout devoir. Il veut dépasser, voire réduire cette zone de l’impersonnel que le droit organise et pacifie, mais aussi entretient. Sa source et son but c’est la transparence des êtres. Mais cette transparence n’est ni spontanée ni définitive; elle rencontre l’altérité qu’elle doit non seulement admettre mais vouloir… Si bien qu’apparemment au moins l’amour semble contradictoire : désir de fusion d’une unité absolue entre les deux amants, mais en même temps respect de cette dualité exigée par la liberté de l’autre. Dans la pensée occidentale deux grands courants s’opposent : les uns, tels Renouvier ou Proudhon, d’accord seulement en cela, prônent la souveraineté du droit et se méfient de l’amour qui devient la pire des tyrannies dès qu’on essaie de l’imposer, les autres privilégient un amour qui repousserait tout droit et coïnciderait avec le total détachement de soi, le désintéressement absolu. On ne peut, cependant pour la réalisation de la personne, se passer ni de l’un ni de l’autre et les contempteurs du droit comme de l’amour méconnaissent également leur plus profonde nature. »

 Jules Lagneau, Le personnalisme comme anti‑idéologie1972, pp. 87‑88, P.U.F.


Pensée du 01 janvier 2020

« Il n’existe pas de critère extérieur à la polis permettant d’évaluer rationnellement une polis en ce qui concerne la justice ou tout autre bien. La compréhension de ce qu’est une polis, de la nature du bien qu’elle a pour fonction de réaliser, et du degré de réussite de la polis dont on est citoyen dans la réalisation de ce bien, tout cela requiert l’appartenance à une polis. Sans cette condition, il manque inévitablement des éléments essentiels de l’apprentissage des vertus et de l’expérience de la vie des vertus qui sont indispensables à cette compréhension. Mais il y a plus : il manque inévitablement la faculté du raisonnement pratique. »

Alasdair MacIntyre, Quelle justice, quelle rationalité, Paris, PUF, 1993.

_______________________________________________________________________________________________

Pensée du 31 décembre 19

Nous n’avons maintenant plus aucune indulgence pour la notion de « libre arbitre »; nous ne savons que trop ce que c’est – le plus suspect des tours de passe-passe des théologiens, aux fins de rendre l’humanité « responsable » – au sens où ils l’entendent, c’est-à-dire de la rendre plus dépendante des théologiens… Je n’évoquerai ici que la psychologie de toute « responsabilisation générale ». Chaque fois que l’on cherche à « établir les responsabilités », c’est habituellement l’instinct de vouloir punir et juger qui est à l’œuvre. (…) La théorie de la volonté a été essentiellement inventée à des fins de châtiment, c’est-à-dire par « désir de trouver coupable ». toute l’ancienne psychologie, la psychologie de la volonté est née de ce que ses auteurs, les prêtres qui étaient à la tête des anciennes communautés, voulaient se donner un droit d’infliger des punitions, ou donner à Dieu un tel droit… Si l’on a conçu les hommes libres, c’est à seule fin qu’ils puissent être jugés et condamnés, afin qu’ils puissent devenir coupables…

Nietzsche, Le crépuscule des Idoles, 1888.


Pensée du 30 décembre 19

« Dans l’ensemble, les méthodes scientifiques sont une conquête de la recherche pour le moins aussi considérable que n’importe quel autre résultat : c’est en effet sur l’entente de la méthode que repose l’esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l’absurdité. Les gens d’esprit ont beau apprendre autant qu’ils veulent des résultats de la science ; on s’aperçoit toujours à leur conversation, et particulièrement aux hypothèses qu’ils y proposent, que l’esprit scientifique leur fait défaut : ils n’ont pas cette défiance instinctive contre les écarts de la pensée – défiance qui, à la suite d’un long exercice, a pris racine dans l’âme de tout homme de science. Il leur suffit de trouver sur un sujet une hypothèse quelconque, ils sont alors tout feu tout flamme pour elle et croient que tout est dit (…) C’est pourquoi chacun devrait de nos jours avoir appris à connaître au moins une science à fond : alors il saura toujours ce que c’est qu’une méthode et combien est nécessaire la plus grande prudence. »

Nietzsche, Aurore, 1881

________________________________________________________________________________________

Pensée du 29 décembre 19

Dans la glorification du “travail”, dans les infatigables discours sur la “bénédiction du travail”, je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir – qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. Et puis ! épouvante ! Le “travailleur”, justement est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’ ”individus dangereux” ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum !

Nietzsche, Aurore, 1881

________________________________________________________________________________________

Pensée du 28 décembre 19

J’ai de plus en plus le sentiment que le philosophe pour être nécessairement un homme du demain et de l’après-demain, s’est toujours trouvé et devait se trouver en contradiction avec son aujourd’hui : son ennemi fut tout à coup l’idéal de l’aujourd’hui. Jusqu’à présent, tous ces extraordinaires promoteurs de l’homme que l’on appelle des philosophes et qui se sentent eux-mêmes rarement amis de la sagesse, mais plutôt bouffons déplaisants et points d’interrogation dangereux -, ont trouvé leur tâche, leur dure tâche, non voulue, inéluctable, mais finalement la grandeur de leur tâche dans le fait d’être la mauvaise conscience de leur temps. En soumettant précisément les vertus de leur temps à la vivisection et en leur plaçant le scalpel sur la poitrine, ils trahirent ce qui était leur propre secret : découvrir une nouvelle grandeur de l’homme, un chemin nouveau, jamais foulé, menant à l’accroissement de sa grandeur. A chaque fois, ils dévoilèrent combien d’hypocrisie, de commodité paresseuse, de laisser-aller et d’avachissement, combien de mensonges se dissimulait sous le type que la moralité de leur temps vénérait le plus, combien de vertu avait fait son temps : chaque fois, ils dirent : « il nous faut aller par là, nous en aller tout là-bas, là où vous êtes aujourd’hui le moins chez vous. »

Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 212, 1886

___________________________________________________________________________________________

Pensée du 27 décembre 19

(…) Le travail est désormais assuré d’avoir toute la bonne conscience de son côté : la propension à la joie se nomme déjà « besoin de repos » et commence à se ressentir comme un sujet de honte. « Il faut bien songer à sa santé » -ainsi s’excuse-t-on lorsqu’on est pris en flagrant délit de partie de campagne. Oui, il se pourrait bienqu’on en vînt à ne point céder à son penchant pour la vita contemplativa (c’est-à-dire pour aller se promener avec ses pensées et ses amis) sans mauvaise conscience et mépris de soi-même. -Eh bien ! autrefois, c’était tout le contraire : c’était le travail qui portait le poids de la mauvaise conscience. Un homme de noble origine cachait son travail, quand la nécessité le contraignait à travailler. L’esclave travaillait obsédé par le sentiment de faire quelque chose de méprisable en soi. « La noblesse et l’honneur n’habitent que l’otium et le bellum » : voilà ce que faisait entendre la voix du préjugé antique !

Nietzsche, Le gai savoir, §329, 1882

___________________________________________________________________________________________________________________

Pensée du 26 décembre 19

La course effrénée au travail -le vice propre au Nouveau Monde- commence déjà, par contagion, à rendre la vieille Europe sauvage et à répandre sur elle une absence d’esprit absolument stupéfiante. On a déjà honte, aujourd’hui, du repos; la méditation prolongée provoque presque des remords. On pense la montre en main, comme on déjeune, le regard rivé au bulletin de la Bourse, -on vit comme un homme qui constamment « pourrait râter » quelque chose. « Faire n’importe quoi plutôt que rien » -ce principe aussi est une corde qui permet de faire passer de vie à trépas toute éducation et tout goût supérieur. Et de même que cette course des gens qui travaillent fait visiblement périr toutes les formes, de même, le sens de la forme lui-même, l’oreille et l’oeil sensibles à la mélodie des mouvements, périssent également. (…) On n’a plus de temps ni de force pour les cérémonies, pour les détours dans l’obligeance, pour l’esprit dans la conversation et pour tout otium en général. (…)

Nietzsche, Le gai savoir, §329, 1882