Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 31 janvier 19

« Puisque la justice exige qu’on recherche le bien d’autrui pour lui-même, et puisque rechercher pour lui-même le bien d’autrui c’est aimer les autres, il s’ensuit que l’amour appartient à la justice […] Donc, pour arriver enfin à quelque conclusion, la véritable et parfaite définition de la justice est l’habitude d’aimer les autres ou bien de tirer volupté de l’opinion du bien d’autrui, toutes les fois que l’occasion se présente. L’équitable est aimer tous les autres toutes les fois que l’occasion se présente. Nous sommes obligés (nous devons faire) à cela, qui est équitable. L’injuste est de ne pas se réjouir du bien d’autrui, toutes les fois que l’occasion se présente. Le juste (le licite) est tout ce qui n’est pas injuste. En conséquence le juste n’est pas seulement ce qui est équitable, c’est-à-dire se réjouir du bien d’autrui lorsque l’occasion se présente, mais aussi ce qui n’est pas injuste, c’est-à-dire faire ce que l’on veut, quand l’occasion d’être juste ne se présente pas. Le droit est le pouvoir de faire ce qui est juste. 

Leibniz, Eléments du droit naturel

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Pensée du 30 janvier 19

« Tout acte, envisagé non pas du point de vue d’agent, mais dans la perspective du processus dans le cadre duquel il se produit et dont il interrompt l’automatisme, est un ‘miracle’ – c’est-à-dire quelque chose à quoi on ne pouvait pas s’attendre. S’il est vrai que l’action et le commencement sont essentiellement la même chose, il faut conclure qu’une capacité d’accomplir des miracles compte aussi au nombre des facultés humaines. Cela paraît plus étrange que ce ne l’est en fait. Il est dans la nature même de tout nouveau commencement qu’il fasse irruption dans le monde comme une improbabilité infinie, mais c’est précisément cet infiniment improbable qui constitue en fait la texture de tout ce que nous disons réel. Toute notre existence repose, après tout, pour ainsi dire sur une chaîne de miracles, la naissance de la terre, l’évolution du genre humain à partir des espèces animales. Car du point de vue des processus de l’univers et de la nature, et de leurs probabilités statistiquement accablantes, la naissance de la terre à partir de processus cosmique, la formation de la vie organique à partir de processus inorganiques, enfin l’évolution de l’homme à parti de processus de la vie organique sont toutes des improbabilités infinies, ce qu’on appelle couramment des ‘miracles’».

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 220.

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Pensée du 29 janvier 19

« Enfin, il est peut-être temps de dire que le « secret » d’une bonne vie, c’est de se moquer du bonheur : ne jamais le chercher en tant que tel, l’accueillir sans se demander s’il est mérité ou contribue à l’édification du genre humain ; ne pas le retenir, ne pas regretter sa perte ; lui laisser son caractère fantasque qui lui permet de surgir au milieu des jours ordinaires ou de se dérober dans les situations grandioses. Bref le tenir toujours et partout pour secondaire puisqu’il n’advient jamais qu’à propos d’autre chose. Au bonheur proprement dit, on peut préférer le plaisir comme une brève extase volée au cours des choses, la gaieté, cette ivresse légère qui accompagne le déploiement de la vie, et surtout la joie qui suppose surprise et élévation. Car rien ne rivalise avec l’irruption dans notre existence d’un événement ou d’un être qui nous ravage et nous ravit. Il y a toujours trop à désirer, à découvrir, à aimer. Et nous quittons la scène sans avoir à peine goûté au festin ».

Pascal Bruckner, L’Euphorie perpétuelle, Essai sur le devoir de bonheur , Livre de poche, 2002, pp. 270-271.

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Pensée du 28 janvier 19

« Ce qu’il y a de plus frappant dans la conception que l’homme – le mâle – se fait du bonheur, c’est que cette conception n’existe pas. Il y a, d’Alain, un livre intitulé Propos sur le bonheur. Mais à aucun endroit de ce livre, il n’est question du bonheur. Cela est tout à fait significatif. La plupart des hommes n’ont pas de conception du bonheur. […] le bonheur s’obtient en n’y pensant pas. Un jour, on fait réflexion sur soi-même, on se rend compte qu’on n’a pas trop d’ennuis : on se dit alors qu’on est heureux. Et on dresse en règle de conduite ce fameux poncif, que le bonheur ne s’obtient qu’à condition de ne pas le rechercher ».

Montherlant, Les jeunes filles, 1936, Folio, 1972, p. 121.

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Pensée du 27 janvier 2019

« Chacun sait, ou l’expérience le lui apprend avec l’âge, que le bonheur semble d’autant plus s’éloigner qu’on cherche ardemment à l’atteindre. On ne peut pas lui courir après. On ne peut pas le chercher, parce qu’on ne peut pas le reconnaître de loin et qu’il ne se dévoile que soudain, lorsqu’il est là. Le bonheur ? Ce sont ces quelques minutes dans une vie où le monde devient tout à coup parfait, par un concours de circonstances imperceptibles. La chaleur d’une main, la vue d’une eau cristalline ou le chant d’un oiseau : comment pourrait-on « chercher à atteindre » des choses de ce genre ? Mais ce ne sont pas non plus toutes ces choses qui comptent, mais seulement la disposition d’âme (seelische Bereitschaft) qu’elles rencontrent. Ce qui importe c’est que l’âme soit capable de vibrer au bon moment, que ses cordes n’aient pas été détendues par les sons qui en ont été tirés jusque-là, que les accès aux joies les plus élevées ne soient pas encrassés (durch Schmutz verstopft). Mais l’homme peut veiller à tout cela, à la réceptivité, à la pureté (Reinheit) de l’âme. Il ne peut pas attirer le bonheur, mais il peut disposer toute son existence de manière à être prêt, à tout moment, à le recevoir quand il vient ».

Moritz Schlick, Questions d’éthique (1930), VIII, 10, Trad. C. Bonnet, Paris, P.U.F., 2000, p. 168.

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Pensée du 24 janvier 19

« La recherche (scientifique) obéit d’abord au désir de connaître, ensuite seulement à celui d’être utile. En outre, l’histoire de la science montre que c’est toujours au moment où les chercheurs n’obéissaient qu’à la curiosité intellectuelle qu’ils ont fait les découvertes les plus utiles. Mais ils ne cherchaient pas l’utilité au point de départ. Il existe donc une sorte de détachement dans la recherche scientifique, qui est une forme de sagesse »

J.-Fr. Revel et M. Ricard, Le moine et le philosophe, Nil éd., 1997, p. 259.

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Pensée du 23 janvier 19

« Nous avons trois moyens de connaître : l’autorité, le raisonnement et l’expérience ; mais l’autorité ne nous fait pas savoir si elle ne nous donne pas la raison de ce qu’elle affirme : elle ne fait rien comprendre, elle fait seulement croire, et l’on ne saurait dire en vérité que nous savons par cela seul que nous croyons ; le raisonnement de son côté ne peut distinguer le sophisme de la démonstration, à moins d’être vérifié dans ses conclusions par les œuvres certificatrices de l’expérience »

Roger Bacon († 1294), Compendium Philosophiae, London, Brewer, 1859, p. 397.

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Pensée du 22 janvier 19

« Le bon chercheur doit prendre une attitude très humble et attentive, accueillante a priori pour ce qu’il va observer, mais qu’il ne connaît pas encore. Il ignore, en effet, ce qu’il découvrira, mais il doit être prêt à recevoir et à comprendre toutes les indications qui se présenteront à lui. Celui qui trouve ce qu’il cherche fait en général un bon travail d’écolier ; pensant à ce qu’il désire, il néglige souvent les signes, parfois minimes, qui apportent autre chose que l’objet de ses prévisions. Le vrai chercheur doit savoir faire attention aux signes qui révéleront l’existence d’un phénomène auquel il ne s’attend pas »

L. Leprince-Ringuet, Des atomes et des hommes, Fayard, 1957, p. 57.

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Pensée du 21 janvier 19

« Plus proche, également décisif peut-être, voici un autre événement non moins menaçant. C’est l’avènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité. Là, encore, c’est un aspect fondamental de la condition humaine qui est en jeu, mais la révolte, le désir d’être délivré des peines du labeur, ne sont pas modernes, ils sont aussi vieux que l’histoire. Le fait même d’être affranchi du travail n’est pas nouveau non plus ; il comptait jadis parmi les privilèges les plus solidement établis de la minorité. A cet égard, il semblerait que l’on s’est simplement servi du progrès scientifique et technique pour accomplir ce dont toutes les époques avaient rêvé sans jamais pouvoir y parvenir.

Cela n’est vrai, toutefois, qu’en apparence. L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. Le souhait se réalise donc, comme dans les contes de fées, au moment où il ne peut que mystifier. C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. Même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire. »

Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958

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Pensée du 20 janvier 19

« Nous avons coutume aujourd’hui de ne voir dans l’amitié qu’un phénomène de l’intimité, où les amis s’ouvrent leur âme sans tenir compte du monde et de ses exigences. […] Aussi nous est-il difficile de comprendre l’importance politique de l’amitié. Lorsque, par exemple, nous lisons chez Aristote que la philia, l’amitié entre citoyens, est l’une des conditions fondamentales du bien-être commun, nous avons tendance à croire qu’il parle seulement de l’absence de factions et de guerre civile au sein de la cité. Mais pour les Grecs, l’essence de l’amitié consistait dans le discours. Ils soutenaient que seul un « parler-ensemble » constant unissait les citoyens dans une polis. Avec le dialogue se manifeste l’importance politique de l’amitié, et de son humanité propre. Le dialogue (à la différence des conversations intimes où les âmes individuelles parlent d’elles-mêmes), si imprégné qu’il puisse être du plaisir pris à la présence de l’ami, se soucie du monde commun, qui reste « inhumain » en un sens très littéral, tant que des hommes n’en débattent pas constamment. Car le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue. Quelque intensément que les choses du monde nous affectent, quelque profondément qu’elles puissent nous émouvoir et nous stimuler, elles ne deviennent humaines pour nous qu’au moment où nous pouvons en débattre avec nos semblables. Tout ce qui ne peut devenir objet de dialogue peut bien être sublime, horrible ou mystérieux, voire trouver voix humaine à travers laquelle résonner dans le monde, mais ce n’est pas vraiment humain. Nous humanisons ce qui se passe dans le monde en nous parlant, et, dans ce parler, nous apprenons à être humains. »

Arendt, Vies politiques, 1974