Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 14 janvier 18

« Il est bon de redire que l’homme ne se forme jamais par l’expérience solitaire. Quand par métier il serait presque toujours seul et aux prises avec la nature inhumaine, toujours est-il qu’il n’a pu grandir seul et que ses premières expériences sont de l’homme et de l’ordre humain, dont il dépend d’abord directement; l’enfant vit de ce qu’on lui donne, et son travail c’est d’obtenir, non de produire. Nous passons tous par cette expérience décisive, qui nous apprend en même temps la parole et la pensée. Nos premières idées sont des mots compris et répétés. L’enfant est comme séparé du spectacle de la nature, et ne commence jamais par s’en approcher tout seul; on le lui montre et on le lui nomme. C’est donc à travers l’ordre humain qu’il connaît toute chose; et c’est certainement de l’ordre humain qu’il prend l’idée de lui-même, car on le nomme, et on le désigne à lui-même, comme on lui désigne les autres. »

Alain, Eléments de philosophie, 1916

__________________________________________________________

 

Pensée du 13 janvier 18

« Si donc la connaissance scientifique consiste bien en ce que nous avons posé, il est nécessaire aussi que la science démonstrative parte de prémisses qui soient vraies, premières, immédiates, plus connues que la conclusion, antérieures à elle, et dont elles sont les causes. C’est à ces conditions, en effet, que les principes de ce qui est démontré seront aussi appropriés à la conclusion. Un syllogisme peut assurément exister sans ces conditions, mais il ne sera pas une démonstration, car il ne sera pas productif de science. Les prémisses doivent être vraies, car on ne peut pas connaître ce qui n’est pas, par exemple la commensurabilité de la diagonale. Elles doivent être premières et indémontrables, car autrement on ne pourrait les connaître faute d’en avoir la démonstration, puisque la science des choses qui sont démontrables, s’il ne s’agit pas d’une science accidentelle, n’est pas autre chose que d’en posséder la démonstration. Elles doivent être les causes de la conclusion, être plus connues qu’elle, et antérieures à elle : causes, puisque nous n’avons la science d’une chose qu’au moment où nous en avons connu la cause ; antérieures, puisqu’elles sont des causes ; antérieures aussi au point de vue de la connaissance, cette préconnaissance ne consistant pas seulement à comprendre de la seconde façon que nous avons indiquée, mais encore à savoir que la chose est. »

 Aristote, Seconds Analytiques

____________________________________________________________________________

Pensée du 12 janvier 18

Dire que le travail et l’artisanat étaient méprisés dans l’antiquité parce qu’ils étaient réservés aux esclaves, c’est un préjugé des historiens modernes. Les Anciens faisaient le raisonnement inverse : ils jugeaient qu’il fallait avoir des esclaves à cause de la nature servile de toutes les occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie. C’est même par ces motifs que l’on défendait et justifiait l’institution de l’esclavage. Travailler, c’était l’asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvaient se libérer qu’en dominant ceux qu’ils soumettaient de force à la nécessité. La dégradation de l’esclave était un coup du sort, un sort pire que la mort, car il provoquait une métamorphose qui changeait l’homme en un être proche des animaux domestiques. C’est pourquoi si le statut de l’esclave se modifiait, par exemple par l’affranchissement, ou si un changement des conditions politiques générales élevait certaines occupations au rang d’affaires publiques, la “nature” de l’esclave changeait automatiquement. L’institution de l’esclavage dans l’antiquité (…) fut une tentative pour éliminer des conditions de la vie le travail. Ce que les hommes partagent avec les autres animaux, on ne le considérait pas comme humain. C’était d’ailleurs aussi la raison de la théorie grecque, si mal comprise, de la nature non humaine de l’esclave. Aristote, qui exposa si explicitement cette théorie et qui, sur son lit de mort, libéra ses esclaves, était sans doute moins inconséquent que les modernes ont tendance à le croire. Il ne niait pas que l’esclave fût capable d’être humain; il refusait de donner le nom d’ “hommes” aux membres de l’espèce humaine tant qu’ils étaient totalement soumis à la nécessité. »

Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne

_____________________________________________________________________________

Pensée du 11 janvier 18

« Le sociologue (…) établit logiquement et expérimentalement, que plaît ce dont on a le concept, ou, plus exactement, que seul ce dont on a le concept peut plaire; que, par suite, le plaisir esthétique en sa forme savante suppose l’apprentissage et, dans le cas particulier, l’apprentissage par l’accoutumance et l’exercice, en sorte que, produit artificiel de l’art et de l’artifice, ce plaisir qui se vit ou entend se vivre comme naturel est en réalité un plaisir cultivé. (…) S’il est vrai que la culture ne s’accomplit qu’en se niant comme telle, c’est-à-dire comme artificielle et artificiellement acquise, on comprend que les virtuoses du jugement de goût semblent accéder à une expérience de la grâce esthétique si parfaitement affranchie des contraintes de la culture et si peu marquée par la longue patience des apprentissages dont elle est le produit, que le rappel des conditions et des conditionnements sociaux qui l’ont rendue possible apparaît à la fois comme une évidence et comme un scandale. (…) Ainsi la sacralisation de la culture et de l’art (…) remplit une fonction vitale en contribuant à la consécration de l’ordre social (…).

Accorder à l’œuvre d’art le pouvoir d’éveiller la grâce de l’illumination esthétique en toute personne, si démunie soit-elle culturellement, et de produire elle-même les conditions de sa propre diffusion (…), c’est s’autoriser à attribuer dans tous les cas aux hasards insondables de la grâce ou à l’arbitraire des « dons » des aptitudes qui sont le produit d’une éducation inégalement répartie, donc à traiter comme vertus propres de la personne, à la fois naturelles et méritoires, des aptitudes héritées. »

Pierre Bourdieu, L’amour de l’art, 1969

__________________________________________________________________________

Pensée du 10 janvier 18

« Une vie dialogique n’est pas une vie dans laquelle on a beaucoup affaire avec des gens, mais une vie dans laquelle on a vraiment affaire avec les gens avec lesquels on est en rapports. Ce n’est pas du solitaire qu’on doit dire qu’il vit dans le monologue : c’est de celui qui n’est pas capable de réaliser en son essence la société où son destin le fait mouvoir. Dans la solitude seulement se révèle le fond même de l’opposition. A celui qui vit dialogiquement, quelque chose est dit dans le cours habituel des heures, et il sent qu’on exige de lui une réponse; et jusque dans la vaste marge que laisse, par exemple, une excursion en montagne sans compagnon, le vis-à-vis aux multiples métamorphoses ne l’abandonnera pas. Celui qui vit dans le monologue, par contre, ne prend jamais garde à ce qui est autre que lui comme à une chose qui n’est absolument pas lui, et avec laquelle néanmoins, il est en communication. »
Martin Buber, La vie en dialogue, 1959
____________________________________________________________________________

Pensée du 09 janvier 18

25. Les deux aspects de la conscience de soi, celui qui pose et celui qui supprime, sont donc liés l’un à l’autre de façon immédiate. La conscience de soi se pose par négation de l’altérité et elle est conscience pratique. Ainsi, alors que, dans la conscience proprement dite, appelée aussi théorique, les déterminations de cette conscience et celles de l’objet se modifiaient en elles mêmes, c’est maintenant la conscience même qui, par son activité, produit pour elle-même cette modification. Elle a conscience que c’est à elle qu’incombe cette activité supprimante. Le concept de conscience de soi contient la détermination de la différence non encore réalisée. Dans la mesure ou cette différence, absolument parlant, se manifeste en elle, elle a le sentiment d’une altérité en elle-même, d’une négation d’elle-même, c’est-à-dire le sentiment d’un manque, un besoin. 26. Ce sentiment qu’elle a de son altérité contredit à son égalité avec elle-même. La tendance est la nécessité sentie de supprimer cette contradiction. La négation ou altérité se représente à elle comme conscience, comme une réalité extérieure, distincte d’elle, mais déterminée par la conscience de soi, 1° comme conforme à la tendance, et 2° comme une réalité en elle même négative et dont la subsistance doit être supprimée par le soi et posée dans l’égalité avec lui. 27. Ainsi l’activité du désir supprime l’altérité de l’objet, sa subsistance, absolument parlant, et elle l’unit au sujet, ce qui entraîne la satisfaction du désir. Par conséquent, 1° ce désir est conditionné par un objet extérieur qui, en face de lui, subsiste indifférent, c’est-à-dire par la conscience, — 2° son activité ne produit la satisfaction »

Hegel, Propédeutique philosophique, Premier degré.

_________________________________________________________

Pensée du 08 janvier 18

C’est dans le mot que nous pensons. Le mot en tant que sonore disparaît dans le temps ; il se montre donc dans le temps comme négativité abstraite, cad seulement anéantissante. Mais la négativité vraie, concrète, du signe linguistique est l’intelligence, parce que, moyennant celle-ci, le signe est, de quelque chose d’extérieur, changé en quelque chose d’intérieur, et conservé dans cette forme modifiée. Ainsi les mots deviennent un être-là vivifié par la pensée. Cet être-là est absolument nécessaire à nos pensées. Nous n’avons conscience de nos pensées, nous n’avons des pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et que par suite nous les marquons de la forme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractère de l’activité interne la plus haute. C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensée. Mesmer en fit l’essai, et, de son propre aveu, il en faillit perdre la raison. Et il est également absurde de considérer comme un désavantage et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut c’est l’ineffable. Mais c’est là une opinion superficielle et sans fondement : car en réalité l’ineffable c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi, le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. Sans doute on peut se perdre dans un flux de mots sans saisir la chose. Mais la faute en est à la pensée imparfaite, indéterminée et vide, elle n’en est pas au mot. Si la vraie pensée est la chose même, le mot l’est aussi lorsqu’il est employé par la vraie pensée. Par conséquent, l’intelligence, en se remplissant de mots, se remplit aussi de la nature des choses. »

Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques

________________________________________________________

 

Pensée du 07 janvier 18

« Lorsqu’on considère un objet fabriqué, comme par exemple un livre ou un coupe-papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s’est inspiré d’un concept ; il s’est référé au concept de coupe-papier, et également à une technique de production préalable qui fait partie du concept, et qui est au fond une recette. Ainsi, le coupe-papier est à la fois un objet qui se produit d’une certaine manière et qui, d’autre part, a une utilité définie, et on ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l’objet va servir. Nous dirons que, pour le coupe-papier, l’essence -c’est-à-dire l’ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire et de le définir -précède l’essence. »

Jean-Paul Sartre, L’Existentialisme est un humanisme

_____________________________________________________________________

Pensée du 06 janvier 18

« Les œuvres de l’architecture, contrairement à celles des autres arts, n’ont que très rarement une destination purement esthétique ; elles sont soumises à d’autres conditions étrangères à l’art, tout utilitaires ; par suite, le grand mérite de l’artiste consiste à poursuivre et atteindre le but esthétique, tout en tenant compte d’autres nécessités ; pour arriver à cette conciliation, il lui faut tâcher d’accorder par divers moyens les fins esthétiques avec les fins utilitaires ; il lui faut déterminer avec sagacité quel est le genre de beauté esthétique et architectonique qui se prête, qui convient la construction d’un temple, d’un palais, d’un arsenal. A mesure que la rigueur du climat multiplie les exigences et les besoins de la pratique, à mesure qu’elle les rend étroites et impérieuses, la recherche du beau en architecture se renferme dans un champ plus restreint. […] Toutes ces nécessités de la pratique sont, pour l’architecture, autant d’entraves ; pourtant elles lui procurent, d’autre part, un puissant point d’appui ; car, vu les dimensions et le prix de ses ouvrages, vu la sphère restreinte de son activité esthétique, elle ne pourrait subsister uniquement comme art, si, en sa qualité de profession indispensable, elle n’obtenait en même temps une place sûre et honorable parmi les métiers. »

Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, 1819, Livre troisième, § 43, tr. A. Burdeau, PUF, p. 279.

____________________________________________________________________

Pensée du 05 janvier 18

 « Éveiller l’âme : tel est, dit-on, le but final de l’art, tel est l’effet qu’il doit chercher à obtenir. C’est de cela que nous avons à nous occuper en premier lieu. En envisageant le but final de l’art sous ce dernier aspect, en nous demandant notamment quelle est l’action qu’il doit exercer, qu’il peut exercer et qu’il exerce effectivement, nous constatons aussitôt que le contenu de l’art comprend tout le contenu de l’âme et de l’esprit, que son but consiste à révéler à l’âme tout ce qu’elle recèle d’essentiel, de grand, de sublime, de respectable et de vrai. Il nous procure, d’une part, l’expérience de la vie réelle, nous transporte dans des situations que notre expérience personnelle ne nous fait pas, et ne nous fera peut-être jamais connaître : les expériences des personnes qu’il représente, et, grâce à la part que nous prenons à ce qui arrive à ces personnes, nous devenons capables de ressentir plus profondément ce qui se passe en nous-mêmes. D’une façon générale, le but de l’art consiste à rendre accessible à l’intuition ce qui existe dans l’esprit humain, la vérité que l’homme abrite dans son esprit, ce qui remue la poitrine humaine et agite l’esprit humain. C’est ce que l’art a pour tâche de représenter, et il le fait au moyen de l’apparence qui, comme telle, nous est indifférente, dès l’instant où elle sert à éveiller en nous le sentiment et la conscience de quelque chose de plus élevé. C’est ainsi que l’art renseigne sur l’humain, éveille des sentiments endormis, nous met en présence des vrais intérêts de l’esprit. Nous voyons ainsi que l’art agit en remuant, dans leur profondeur, leur richesse et leur variété, tous les sentiments qui s’agitent dans l’âme humaine, et en intégrant dans le champ de notre expérience ce qui se passe dans les régions intimes de cette âme. « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » : telle est la devise qu’on peut appliquer à l’art ».

Hegel, Esthétique (1832), Introduction, Champs Flammarion, 1979, pp. 41-42.

____________________________________________________________________