Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 25 septembre 19

« En observant les hommes autour de nous, on s’aperçoit vite que le désir mimétique, ou imitation désirante, domine aussi bien nos gestes les plus infimes que l’essentiel de nos vies, le choix d’une épouse, celui d’une carrière, le sens que nous donnons à l’existence. Ce qu’on nomme désir ou passion n’est pas mimétique, imitatif accidentellement ou de temps à autre, mais tout le temps. Loin d’être ce qu’il y a de plus nôtre, notre désir vient d’autrui. Il est éminemment social… L’imitation joue un rôle important chez les mammifères supérieurs, notamment chez nos plus proches parents, les grands singes ; elle se fait plus puissante encore chez les hommes et c’est la raison principale pour laquelle nous sommes plus intelligents et aussi plus combatifs, plus violents que tous les mammifères. »

René GIRARD, Celui par qui le scandale arrive, p. 18-19.

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Pensée du 24 septembre 19

« Allez tranquillement parmi le vacarme et la hâte et souvenez-vous de la paix qui peut exister dans le silence. Sans aliénation, vivez, autant que possible en bons termes avec toutes les personnes. Dites doucement et clairement votre vérité. Écoutez les autres, même les simples d’esprit et les ignorants, ils ont eux aussi leur histoire. Évitez les individus bruyants et agressifs, ils sont une vexation pour l’esprit. Ne vous comparez avec personne : il y a toujours plus grands et plus petits que vous. Jouissez de vos projets aussi bien que de vos accomplissements. Ne soyez pas aveugle en ce qui concerne la vertu qui existe. Soyez vous-même. Surtout, n’affectez pas l’amitié. Non plus ne soyez pas cynique en amour car, il est, en face de tout désenchantement, aussi éternel que l’herbe. Prenez avec bonté le conseil des années en renonçant avec grâce à votre jeunesse. Fortifiez une puissance d’esprit pour vous protéger en cas de malheur soudain. Mais ne vous chagrinez pas avec vos chimères. De nombreuses peurs naissent de la fatigue et de la solitude. Au delà d’une discipline saine, soyez doux avec vous-même. Vous êtes un enfant de l’univers, pas moins que les arbres et les étoiles. Vous avez le droit d’être ici. Et, qu’il vous soit clair ou non, l’univers se déroule sans doute comme il le devait. Quels que soient vos travaux et vos rêves, gardez dans le désarroi bruyant de la vie, la paix de votre cour. Avec toutes ses perfidies et ses rêves brisés, le monde est pourtant beau. Tachez d’être heureux.
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Pensée du 23 septembre 19

« Essayez donc d’imaginer quelle calamité ce doit être d’avoir 300 millions de chômeurs, des millions et des millions d’hommes dont la situation se dégrade de jour en jour, faute de travail, et qui ont perdu tout amour-propre et toute foi en Dieu. Autant essayer de transmettre la parole de Dieu à un chien que de vouloir le faire auprès de ces millions d’affamés dont le regard a perdu tout éclat et dont le seul Dieu est le pain qu’ils attendent. La seule manière de leur parler de Dieu est de leur apporter ce qui, pour eux, est devenu sacré : un travail. Il est certes fort plaisant de parler de Dieu autour d’une table à l’occasion d’un bon déjeuner tout en sachant fort bien que le repas suivant sera encore plus savoureux. Mais comment s’y prendre pour parler de Dieu à des millions d’hommes qui n’ont pas leurs deux repas par jour ? Pour eux, Dieu ne peut évoquer que la possibilité de subsister… A un peuple qui meurt de faim et qui se morfond dans l’oisiveté, Dieu ne peut apparaître que sous la seule forme acceptable d’un travail, accompagné d’un salaire qui assurera la nourriture ».

GANDHI, Tous les hommes sont frères, Gallimard.

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Pensée du 20 septembre 19

« Bonheur et malheur se trouvent dans l’âme. Le bonheur ne consiste pas dans la possession de troupeaux et de l’or. C’est l’âme qui est le siège de la béatitude. Le meilleur pour l’homme est de vivre avec le maximum de joie et le minimum de tristesse. Or ce n’est pas impossible, si l’on ne place pas le plaisir dans les choses périssables. Les grandes joie proviennent de la contemplation des belles oeuvres. »

Démocrite, in Les penseurs grecs avant Socrate, p. 171

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Pensée du 22 septembre 19

« Qu’est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées. »

Pascal, Pensées

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Pensée du 21 septembre 19

« Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours; ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt: si imprudents, que nous errons dans des temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver. Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent; et, si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin: le passé‚ et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. ».

Blaise Pascal, Pensées.

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Pensée du 19 septembre 19

« … Le plaisir est le commencement et la fin d’une vie bienheureuse. Le plaisir est, en effet, considéré par nous comme le premier des biens naturels, c’est lui qui nous fait accepter ou fuir les choses, c’est à lui que nous aboutissons, en prenant la sensibilité comme critère du bien. Or, puisque le plaisir est le premier des biens naturels, il s’ensuit que nous n’acceptons pas le premier plaisir venu, mais qu’en certains cas, nous méprisons de nombreux plaisirs, quand ils ont pour conséquence une peine plus grande. D’un autre côté, il y a de nombreuses souffrances que nous estimons préférables aux plaisirs, quand elles entraînent pour nous un plus grand plaisir. Tout plaisir, dans la mesure où il s’accorde avec notre nature, est donc un bien, mais tout plaisir n’est pas cependant nécessairement souhaitable. De même, toute douleur est un mal, mais pourtant toute douleur n’est pas nécessairement à fuir. Il reste que c’est par une sage considération de l’avantage et du désagrément qu’il procure, que chaque plaisir doit être apprécié. En effet, en certains cas, nous traitons le bien comme un mal, et en d’autres, le mal comme un bien. »

Epicure, Lettre à Ménécée.

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Pensée du 18 septembre 19

Qu’appelez-vous richesse sociale ?
Une série de textes philosophiques du début du XIXe siècle m’ont beaucoup intéressée : c’est une controverse entre Malthus et Say sur la richesse, que Malthus rapporte dans Principes d’économie politique. Malthus dit : c’est l’ensemble des talents, des hommes en bonne santé, des œuvres de Shakespeare, qui constitue la richesse. Mais ce qui l’intéresse, c’est de calculer l’accroissement de cette richesse d’une année sur l’autre. Or l’augmentation de toutes ces qualités ne peut se mesurer. Si nous voulons que la science économique fasse des progrès, dit-il, il ne faut appeler richesse que ce que nous pouvons compter, donc les objets matériels et échangeables. Mais alors, on a oublié en chemin tout ce qui fait la richesse d’un individu et tout ce qui lie une société, qui est bon pour elle (la qualité de l’air, l’absence de violence, un haut niveau d’éducation… la capacité à être en paix et à promouvoir celle-ci), mais ne vient pas de l’échange économique.
C’est ce que nous montre notre comptabilité nationale, pour laquelle la richesse de notre pays se réduit au produit intérieur brut. C’est à mon avis beaucoup trop restrictif. Une société peut avoir un PIB important, mais être en train de se dissoudre sous le coup des inégalités et de la violence. C’est parce que nous avons une mauvaise représentation de la société et de la richesse sociale que nous n’arrivons pas à trouver d’autres solutions à nos maux que l’augmentation du travail ou l’occupation des gens.
Peut-on encore aujourd’hui demander quelque chose aux entreprises en matière d’emploi ou est-ce totalement vain ?
Il ne me semble pas que la tâche première des entreprises soit de donner de l’emploi. Elles sont faites pour produire des richesses de la façon la plus efficace et donc visent à rendre le facteur travail le plus efficient possible. On voit bien, historiquement, que l’on a trop « chargé la barque » du travail et de l’entreprise. Celle-ci ne peut pas, à elle seule, assumer l’ensemble du lien social. Dès lors, que faire ? Reconnaître notre héritage et donc la double dimension du travail, trop chargé d’illusions, certes, mais en même temps, dans notre société actuelle, absolument nécessaire à chacun. Il faut substituer à l’espèce de « partage » naturel qu’on observe aujourd’hui les gens étant exclus du marché du travail selon le hasard une redistribution volontaire et anticipée du travail sur l’ensemble de la population active, comme ce qui se passe par exemple en Allemagne. Ce pays est en avance dans la réflexion sur le travail, même si ce que j’appelle de mes vœux n’est pas encore présent dans les discours : c’est-à-dire réduire le travail au nom d’autre chose que les problèmes que nous rencontrons dans le travail, donc d’une manière enthousiaste et optimiste.

Méda (Dominique), Le Monde, Propos recueillis par Frédéric Lemaître, 13/02/1996


Pensée du 17 septembre 19

Vous reprochez aux hommes politiques de ne pas jouer leur rôle et d’être trop liés à l’économie…
Individuellement, ils n’y peuvent pas grand-chose. Cela est plutôt imputable à l’organisation de nos sociétés. Je reprends l’expression de Habermas, qui explique que le développement de l’économie va nécessairement de pair avec la dépolitisation des gens. Actuellement, il y a un discours économique dominant et les activités politiques sont inexistantes pour la majorité des individus. Mais il faut analyser cela, procéder à une généalogie critique de la place de l’économie dans notre société. On ne le fait pas assez. Il y a dans notre religion de l’économie une espèce de démission. On croit que l’économie nous dicte des lois naturelles, alors que celles-ci n’existent pas.
Vous dites que notre conception de l’Etat-providence est accidentelle. Qu’entendez-vous par là et ne pourrait-on essayer d’y remédier ?
C’est en effet un accident et une sorte de miracle que la théorie économique dominante de l’après-guerre (le keynésianisme) ait rencontré une certaine idée du social. Nous continuons aujourd’hui à vivre avec une pensée économique et une philosophie politique (je pense à Rawls, par exemple) qui restent enfermées dans une conception individualiste et contractualiste de la société : la société est considérée comme une « collection d’individus » qui ont dû abandonner quelque chose d’eux-mêmes en « rentrant » en société. Dès lors, on ne parvient pas à penser la société comme un tout, ni à avoir une conception adéquate de la richesse sociale. Ce que nous disent encore aujourd’hui nos indicateurs de « richesses », c’est que la richesse sociale n’est que ce qui est issu de l’échange marchand entre des individus, mais jamais de la qualité de ces individus eux-mêmes ou de la richesse constituée de leur être ensemble.
Notre Etat-providence est schizophrène parce qu’il accepte cette conception individualiste de la société léguée par le XVIIIe siècle, où la richesse n’est issue que de l’échange économique interindividuel, tout en promouvant un certain nombre d’actions (corrections des inégalités, protection) au nom d’une conception plus « collective » de la société, qui n’est pourtant pas théorisée. Notre Etat-providence n’a pas encore la philosophie politique qui le fonderait, c’est-à-dire qui penserait la société non pas comme une collection d’individus, mais comme une communauté ayant un bien propre. Comme il n’a pas de théorie politique cohérente, il vit sous une menace perpétuelle : que la théorie keynésienne soit remise en cause, et c’est le retour au néolibéralisme actuel (…)

Méda (Dominique), Le Monde, Propos recueillis par Frédéric Lemaître, 13/02/1996


Pensée du 16 septembre 19

« Vous n’êtes donc pas favorable à la notion de pleine activité ?
On peut faire deux critiques à l’idée de pleine activité. La première, c’est que, conçue d’une certaine manière, cette idée peut se révéler source de « dualisation » : il ne s’agit pas d’autre chose que de donner le nom de travail à des activités qui ne sont pas des emplois classiques et qui risquent d’être moins bien protégées, moins bien payées et de recouvrir souvent de la précarité. La deuxième critique, encore plus importante à mon avis, c’est que l’on ne sait pas penser l’activité humaine dans sa diversité. Chez ceux qui promeuvent cette idée, pleine activité veut dire plein travail. Ce que j’essaie de dire, c’est que l’activité humaine ne se réduit pas au seul travail.
Si le travail est une valeur en voie de disparition, par quoi la remplacer ?
On sait bien que les gens sont aujourd’hui de plus en plus attachés au travail, parce que celui-ci manque et parce que les autres supports du lien social sont aussi en voie de raréfaction. Je voudrais revenir sur la notion d’activité humaine. A relire Aristote ou Hannah Arendt, on peut distinguer au moins quatre grands types d’activités : les activités productives, qui recouvrent le travail, et doivent permettre de satisfaire les besoins des gens ; les activités politiques, qui contribuent tout autant à la cohésion de la société et qui, chez les Grecs, ou dans une certaine philosophie allemande, sont encore plus à même de faire lien social que les premières ; les activités culturelles ; et les activités familiales, amicales, amoureuses… Quand on dit que l’on vise la pleine activité, il faut entendre l’exercice de l’ensemble diversifié de ces activités et l’entendre à l’échelle de chaque individu, et non de la société prise en général. L’idéal régulateur que l’on pourrait donc se donner, pour parler comme Kant, c’est que chacun ait accès à la gamme entière de ces activités.
Tel est votre idéal ?
Ce n’est pas seulement mon idéal. C’est une des conditions pour qu’une société soit viable. Le seul lien économique ne suffit pas à rendre harmonieuse et liée une société. Au contraire. Toute une tradition allemande explique que si l’on compte sur le seul lien économique, cela conduit à l’atomisation et l’éclatement de la société. Il faut donc contenir le lien économique et l’inclure dans un lien plus large : le lien politique, qui est celui dans lequel les individus parlent, débattent, discutent des fins de la société et se mettent d’accord (ou pas) sur les choix et les moyens de les atteindre. » (…)

Méda (Dominique), Le Monde, Propos recueillis par Frédéric Lemaître, 13/02/1996