Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 14 février 18

« Le jour arrivera peut-être où le reste de la création animale acquerra les droits que seule une main tyrannique a pu leur retirer. Les français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’était pas une raison pour abandonner un homme au caprice de ses persécuteurs sans lui laisser aucun recours. Peut-être admettra-t-on un jour que le nombre de pattes, la pilosité ou la terminaison de l’os sacrum sont des raisons tout aussi insuffisantes d’abandonner un être sentant à ce même sort. Quel autre critère doit permettre d’établir une distinction tranchée ? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être la faculté de parler ? Mais un cheval ou un chien adulte est un être incomparablement plus rationnel qu’un nourrisson âgé d’un jour, d’une semaine ou même d’un mois – il a aussi plus de conversation. Mais à supposer qu’il n’en soit pas ainsi, qu’en résulterait-il ? La question n’est pas : « peuvent-ils raisonner ? », ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir ? ». »

Bentham (Jeremy), Introduction aux principes de la morale et de la législation, chap. XVII, 1789

_________________________________________________________________________________

Pensée du 13 février 18

« La subjectivité dont nous traitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme « sujet ». (…) Or nous tenons que cette « subjectivité », qu’on la pose en phénoménologie ou en psychologie, comme on voudra, n’est que l’émergence dans l’être d’une propriété fondamentale du langage. Est ego qui dit « ego ». Nous trouvons là le fondement de la « subjectivité », qui se détermine par le statut linguistique de la « personne ». La conscience de soi n’est possible que si elle s’éprouve par contraste. Je n’emploie je qu’en m’adressant à quelqu’un, qui sera dans mon allocution un tu. C’est cette condition de dialogue qui est constitutive de la personne, car elle implique en réciprocité que je deviens tu dans l’allocution de celui qui à son tour se désigne par je. Le langage n’est possible que parce que chaque locuteur se pose comme sujet, en renvoyant à lui-même comme je dans son discours. De ce fait, je pose une autre personne, celle qui, toute extérieure qu’elle est à « moi », devient mon écho auquel je dis tu et qui me dit tu. »

Benveniste (Émile), Problèmes de linguistique générale, 1966

_________________________________________________________________________________

Pensée du 12 février 18

« Appliquée au monde animal, la notion de langage n’a cours que par un abus de termes. On sait qu’il a été impossible jusqu’ici d’établir que des animaux disposent, même sous une forme rudimentaire, d’un mode d’expression qui ait les caractères et les fonctions du langage humain. Toutes les observations sérieuses pratiquées sur les communautés animales, toutes les tentatives mises en œuvre au moyen de techniques variées pour provoquer ou contrôler une forme quelconque de langage assimilable à celui des hommes ont échoué. Il ne semble pas que ceux des animaux qui émettent des cris variés manifestent, à l’occasion de ces émissions vocales, des comportements d’où nous puissions inférer qu’ils se transmettent des messages « parlés ». Les conditions fondamentales d’une communication proprement linguistique semblent faire défaut dans le monde des animaux même supérieurs. »

Benveniste (Émile), Problèmes de linguistique générale, 1966

______________________________________________________________________________________

Pensée du 11 février 18

« Le repos, la détente, l’évasion, la distraction sont peut-être des « besoins » : mais ils ne définissent pas en eux-mêmes l’exigence propre du loisir, qui est la consommation du temps. Le temps libre, c’est peut-être toute l’activité ludique dont on le remplit, mais c’est d’abord la liberté de perdre son temps, de le « tuer » éventuellement, de le dépenser en pure perte. (C’est pourquoi dire que le loisir est « aliéné » parce qu’il n’est que le temps nécessaire à la reconstitution de la force de travail est insuffisant. L ’ « aliénation » du loisir est plus profonde : elle ne tient pas à sa subordination directe au temps de travail, elle est liée à L’IMPOSSIBILITÉ MÊME DE PERDRE SON TEMPS). La véritable valeur d’usage du temps, celle qu’essaie désespérément de restituer le loisir, c’est d’être perdu. Les vacances sont cette quête d’un temps qu’on puisse perdre au sens plein du terme, sans que cette perte n’entre à son tour dans un processus de calcul, sans que ce temps ne soit (en même temps) de quelque façon « gagné ». Dans notre système de production et de forces productives, on ne peut que gagner son temps : cette fatalité pèse sur le loisir comme sur le travail. On ne peut que « faire valoir » son temps, fût-ce en en faisant un usage spectaculairement vide. »

Baudrillard, La société de consommation, 1970

_________________________________________________________________________________

Pensée du 10 février 18

« (…) Les objets de consommation constituent un lexique idéaliste de signes, où s’indique dans une matérialité fuyante le projet même de vivre. Ceci explique qu’il n’y ait pas de limites à la consommation. Si elle était ce pour quoi on la prend naïvement: une absorption, une dévoration, on devrait arriver à une saturation. Si elle était relative à l’ordre des besoins, on devrait s’acheminer vers une satisfaction. Or, nous savons qu’il n’en est rien : on veut consommer de plus en plus. Cette compulsion de consommation n’est pas due à quelque fatalité psychologique (qui a bu boira, etc.) ni à une simple contrainte de prestige. Si la consommation semble irrépressible, c’est justement qu’elle est une pratique idéaliste totale qui n’a plus rien à voir (au-delà d’un certain seuil) avec la satisfaction de besoins ni avec le principe de réalité. C’est qu’elle est dynamisée par le projet toujours déçu et sous-entendu dans l’objet. Le projet immédiatisé dans le signe transfère sa dynamique existentielle à la possession systématique et indéfinie d’objets/signes de consommation. Celle-ci ne peut dès lors que se dépasser, ou se réitérer continuellement pour rester ce quelle est : une raison de vivre. Le projet même de vivre, morcelé, déçu, signifié, se reprend et s’abolit dans les objets successifs. « Tempérer » la consommation ou vouloir établir une grille de besoins propre à la normaliser relève donc d’un moralisme naïf ou absurde. »

Baudrillard, Le Système des objets, 1968

_________________________________________________________________________________

Pensée du 09 février 18

« Le propre de notre société est que les autres systèmes de reconnaissance s’y résorbent progressivement au profit exclusif du code du « standing ». Ce code s’impose évidemment plus ou moins selon le cadre social et le niveau économique, mais la fonction collective de la publicité est de nous y convertir. Ce code est moral, puisqu’il est sanctionné par le groupe et que toute infraction à ce code est plus ou moins culpabilisée. Ce code est totalitaire, nul n’y échappe : y échapper à titre privé ne signifie pas que nous ne participions pas chaque jour à son élaboration sur le plan collectif. (…) Toute personne se qualifie par ses objets. (…) Pour devenir objet de consommation, il faut que l’objet devienne signe. (…) Les objets de consommation constituent un lexique idéaliste de signes, où s’indique dans une matérialité fuyante le projet même de vivre. Ceci explique qu’il n’y ait pas de limites à la consommation. »

Baudrillard, Le Système des objets, 1968

________________________________________________________________________________

Pensée du 08 février 18

« Je pose en principe un fait peu contestable: que l’homme est l’animal qui n’accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent un monde nouveau, le monde humain. L’homme parallèlement se nie lui-même, il s’éduque, il refuse par exemple de donner à la satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre, auquel l’animal n’apporte pas de réserve. Il est nécessaire encore d’accorder que les deux négations que, d’une part, l’homme fait du monde donné et, d’autre part, de sa propre animalité, sont liées. Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l’une ou à l’autre, de chercher si l’éducation (qui apparaît sous la forme des interdits religieux) est la conséquence du travail, ou le travail la conséquence d’une mutation morale. Mais en tant qu’il y a homme, il y a d’une part travail et de l’autre négation par interdits de l’animalité de l’homme. »

Bataille, L’érotisme, 1957

______________________________________________________________________________________

Pensée du 07 février 18

« Nous pensons que la politique, nécessairement révolutionnaire, du prolétariat, doit avoir pour objet immédiat et unique la destruction des États. Nous ne comprenons pas qu’on puisse parler de la solidarité internationale lorsqu’on veut conserver les États, – à moins qu’on ne rêve l’État universel, c’est-à-dire l’esclavage universel, comme les grands empereurs et les papes, l’État par sa nature même étant une rupture de cette solidarité et par conséquent une cause permanente de guerre. Nous ne concevons pas non plus qu’on puisse parler de la liberté du prolétariat ou de la délivrance réelle des masses dans l’État et par l’État. État veut dire domination, et toute domination suppose l’assujettissement des masses et par conséquent leur exploitation au profit d’une minorité gouvernante quelconque. Nous n’admettons pas, même comme transition révolutionnaire, ni les Conventions nationales, ni les Assemblées constituantes, ni les gouvernements provisoires, ni les dictatures soi-disant révolutionnaires ; parce que nous sommes convaincus que la révolution n’est sincère, honnête et réelle que dans les masses, et que, lorsqu’elle se trouve concentrée entre les mains de quelques individus gouvernants, elle devient inévitablement et immédiatement la réaction. Telle est notre croyance, ce n’est pas ici le moment de la développer. »

Bakounine, Lettre à la rédaction de « La Liberté », 5 Octobre 1872

_________________________________________________________________________________

Pensée du 06 février 18

« Il est inutile de chercher à persuader qui que ce soit tant que l’on n’a pas évacué une bonne fois les causes générales et spéciales de l’ignorance et de l’erreur humaines. Pour ne parler ici que de la malignité et du poison vénéneux des causes générales, je dirai qu’il y a trois causes qui font obstacle à ce que devrait être la vision du vrai : les exemples dont l’autorité est fragile ou indigne de ce nom; le poids des habitudes; le gros bon sens des foules sans expérience. Le premier (obstacle) conduit à l’erreur; le deuxième paralyse; le troisième rassure indûment. L’autorité ne doit jamais être prise sans examen ni discernement. Aristote lui-même nous incite (à la critique) quand il écrit dans l’Ethique : « Vérité et amitié nous sont chères l’une et l’autre, mais c’est pour nous un devoir sacré d’accorder la préférence à la vérité. » De même, La vie d’Aristote rapporte que Platon aurait dit :  » Je suis l’ami de Socrate, mais davantage celui de la vérité », phrase qu’Aristote aurait à son tour appliquée à Platon. »

Bacon (Roger), Compendium studii theologiae, 1292

_________________________________________________________________________________

Pensée du 05 février 18

« Au nombre des instances prérogatives, nous placerons au quatorzième rang les Instances de la Croix, en empruntant le mot aux croix qui, dressées aux bifurcations, indiquent et signalent la séparation des chemins. (…) Voici en quoi elles consistent. Lorsque dans l’étude d’un phénomène, l’entendement est placé dans un état d’équilibre, ne sachant auquel de deux phénomènes (ou parfois d’un plus grand nombre) doit être attribuée ou assignée la cause du phénomène étudié, en raison du concours répété et ordinaire de nombreux phénomènes, les instances de la croix montrent que le lien de l’un de ces phénomènes (avec le phénomène étudié) est étroit et indissoluble, et celui de l’autre variable et susceptible d’être rompu; ce qui met un terme à la question, le premier phénomène étant alors retenu comme cause, l’autre étant écarté et répudié. Ainsi, les instances de cette sorte répandent la plus grande lumière. »

Bacon (Francis), Novum Organum, 1620

_________________________________________________________________________________