L’Atelier des concepts, par Prof. Jean Gobert TANOH
Semaine du 31 mai 2010
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INTRODUCTION
Un double constat, aujourd’hui, nous conduit à réfléchir sur la question du concept et de l’humanisme ; d’une part, une humanité de plus en plus soucieuse d’une éthique rigoureuse, pertinente et intégrale, à laquelle, rien de ce qui touche à la vie humaine, valeur sacrée ne demeure indiffèrent, d’où les nombreux aspects de l’éthique, politique, économique, scientifique, médicale, et d’autre part une indifférence quasi-totale à la pensée fondamentale, c’est-à-dire à la spéculation philosophique par laquelle s’obtient le concept. «L’affirmation que la pensée est en déclin n’est pas nouvelle » [1] Le concept, étant une expression générique, met en évidence l’unité essentielle par laquelle, outre les différences particulières, les étants du même genre sont reconnus identiques. Ainsi ni ce qu’il est, ni ce qui le produit ne peut être considéré de moindre importance sous prétexte que l’humanité a mieux à faire que de se préoccuper de ce qui est de l’ordre de l’abstraction. L’humanisme pensant, promouvant et sauvegardant ce qui est essentiel comme valeurs humaines se trouve, pour ainsi dire, dans une perspective fondamentale, qui ne peut être totale et parvenir à la clarté de soi qu’en se laissant fonder par ce qui exprime tout fondement, c’est-à-dire le concept. La nécessité d’un humanisme substantiel orienté et déterminé par le concept reste, de ce point de vue, indiscutable. Nul doute que c’est dans le profondeur de ce qui nous apparaît constamment que nous demeurons proprement nous-mêmes. L’humanisme est une ontologie fondamentale. C’est tout le sens de Lette sur l’humanisme de Heidegger. La question qui sous-tend alors notre thème est la suivante : Comment cette ontologie fondamentale parvient-elle à se rendre dynamique ? Autrement dit comment à partir du concept, l’humanisme en ses exigences parvient il à ébranler puissamment les facultés de notre esprit ? Aussi longtemps que les questions éthiques seront pensées dans une perspective purement historique sans référence nécessaire à ce qui est anhistorique, le risque d’une détermination inconsistante de l’humanité restera grand. C’est pourquoi il convient d’expliciter les deux points suivants qui constituent les grands axes de notre réflexion.
I/ Le concept comme expression dynamique de l’humanisme.
II/ Le recueillement comme fondement de la dynamique conceptuelle.
I Le Concept comme expression dynamique de l’humanisme
L’humanisme renvoie à cette tendance qui pense sérieusement les valeurs humaines pour une possibilisation authentique de l’existence.
Par ce titre, il faut entendre une réflexion sur le mode fondamental d’une part et d’autre part un rapport absolument dynamique à l’humanisme. En d’autres termes, il s’agit de voir comment la pensée sur l’humanisme peut nous engager dans une dynamique historique, afin d’éviter les intentions pieuses et les discours creux, qui restent sans répondants véritables sans notre agir quotidien.
Un humanisme vide de tout engagement substantiel s’explique par un enracinement superficiel, lequel est parfois déterminé par des motivations purement Idéologiques ou politiques. Parce que simplement orienté vers des buts spécifiques, afin de donner une certaine assise aux choix politiques ou idéologiques, l’humanisme de ‘’circonstance’’ se laisse ainsi vider de valeurs humaines, par ce qui justement fait qu’il est une pensée. A partir de l’instant où l’on pense de manière sectaire, sur fond de priorité culturelle, politique ou sociale, l’humanisme perd ,pour ainsi dire, l’élément de son dynamisme, car il ne peut être pleinement ce qu’il est qu’en fonction de ce qui échappe à toute détermination particulière.
Bien que ce ne soit pas tout à fait manifeste pour tous, les conflits multiformes que l’humanité connaît aujourd’hui, plus particulièrement en Afrique, témoignent d’une certaine idée de l’homme et de la société que l’on voudrait bien faire passer au niveau national ou international à travers le cadre politique ou économique. Ainsi même les conflits qui paraissent être seulement motivés par la quête du pouvoir politique ou économique, ne sont pas moins des conflits qui posent la question essentielle du sens de l’humanisme. L’exemple que nous pouvons prendre est le cas de la Côte d’Ivoire. Un conflit certes politique et économique, mais où il s’agit essentiellement de l’homme. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie qu’il pose la question du regard de l’homme sur l’homme. Qu’est-ce que l’homme ? Voilà sans doute la question des questions pour la pensée politique ivoirienne, et qui parce qu’elle est la question fondamentale et directrice de toute politique soucieuse de l’homme, ne saurait être mise de côté pour prendre en considération d’autres préoccupations qui en vérité, ne peuvent recevoir d’éclairage nécessaire qu’à partir d’une élucidation rigoureuse et pertinente de cette question.
La question qu’est ce que l’homme ? ne nous conduit point à une analyse culturelle, anthropologique ni encore moins biologique mais à ce qui est de toutes ces déterminations et sans quoi ni le culturel, ni l’anthropologique, ni même le biologique, ne peuvent être substantiellement systématisés. La question est une question de l’homme sur l’homme afin de le saisir dans la relation anhistorique. Elle nous permet de voir que la représentation de l’homme est avant tout son identité universelle. Les particularités culturelles, sociales, et politiques n’ont de sens que si non seulement elles se laissent intégrer dans le mouvement de l’universel, mais surtout si elles le manifestent de manière constante et permanente avec clarté. Une telle orientation de l’articulation entre l’universel et le particulier est justement ce que défend le Professeur Augustin DIBI dans son œuvre l’Afrique et son autre : la Différence libérée. L’auteur note « Il y a du sens au moment et au lieu où une communauté d’hommes, renonçant à l’immédiateté de la vie, vient éprouver la résistance et l’hostilité du monde, pour y faire advenir ce dont la durée n’est plus simplement naturelle : la raison et d’histoire. »[2] Et l’auteur de s’interroger : « Un espace humain ne présuppose t-il pas le désir d’inscrire le substantiel au cœur de ce qui a pour seule consistance d’être là naturellement, le désir de mourir à l’immédiateté première de soi et des choses ? »[3]
L’absolutisation du particulier par rapport à l’universel est dangereuse pour l’humanité, qu’il faut toujours le comprendre en sa vérité dans la dynamique de l’universel. Substituer un particulier à l’universel désarticule l’ordre des choses si bien que rien de ce qui ce devrait être fait convenablement, ne peut l’être ; sauf bien sûr si à l’expérience la prise en compte des seuls particuliers se révèle être une ruse de l’universel, par laquelle il parvient à sa totale manifestation. Ce qui suppose dans un tel cas que le particulier n’est pas chose irréductible, mais que nous emportant dans le fond,il nous montre une dimension irréductible, alors qu’il reste tout à fait réductible. Une telle méprise résulte soit d’une appréciation approximative soit d’une surévaluation. L’un ou l’autre cas montre que dans l’apparaître des choses, rien de ce qui leur appartient en propre ne parvient à une expression immédiate. Or il est évident que nous avons toujours besoin d’être dans le substantiel pour établir des rapports fiables,dans de ce qui participe authentiquement au devenir des peuples.
La détermination substantielle des choses, incontournable, constitue l’objet de notre être, non pas la simple satisfaction de cet être mais parce qu’il est en soi la fonction unitive du dispositif ontologique et ontique au cœur duquel l’humain en tant que chose vraie et réelle acquiert sens et consistance. C’est pourquoi, il est nécessaire de ne pas penser les diverses données de l’existence en dehors de ce principe de la substantialité. Mais, il ne faudrait pas croire qu’il est par là, question d’une diversité ramenée à une seule et unique chose, au point qu’il soit finalement impossible d’inscrire les choses diverses dans la marche de l’histoire, pour autant que dans leur diversité s’opère la synergie nécessaire au développement de l’homme et de la société ; il faudrait plutôt voir justement l’intelligibilité comme trait caractéristique de la diversité des choses. Lorsque celles-ci sont pensées à partir de cette intelligibilité, elles deviennent moins agressives, parce que nous ne nous laissons pas emporter par ce qui nous apparaît comme tel. Car prendre l’apparaître ce qui apparaît est une forme d’agression à la seule différence que ce n’est pas l’apparaître qui agresse mais l’homme qui se l’approprie comme vérité de la chose.
Ce qui est plus visible particulièrement au niveau de la macro action comme par exemple le champ de la politique, où au nom d’une conviction non-enracinante, l’homme parvient à la perversion de la substance politique. L’éthique politique qui en vérité, n’est qu’un aspect important de l’éthique substantielle, c’est-à-dire de la prise en compte radical de ce qui permet à toute éthique particularisée d’atteindre son sens plénier, devient alors une éthique personnalisée ou singularisée. Ce n’est plus le tout entier de l’homme et de la société qui est porté à la politique comme leur gestion, mais l’homme de la politique qui se porte lui-même dans ce qu’il croit être l’aspiration légitime et profonde de l’homme.
La macro action politique non pensée en fonction des données irréductibles de l’homme conduit à une désagrégation de l’homme pris en son individualité ; ce qui ne peut pas ne pas influencer la communauté humaine, car celle-ci est avant tout . Il faut nécessairement poser l’homme au-delà des contingences culturelles et historiques pour mieux l’apprécier dans ses rapports à la culture et à l’histoire. L’inverse est inconcevable, autant qu’absurde, dans la mesure où le culturel et l’historique réclament toujours un fondement non culturel et non historique. L’homme n’est un être de culture et d’histoire que parce qu’il se tient à l’origine dans ce qui n’a ni culture ni histoire. C’est dans cette perspective qu’, Emmanuel Housset dans son ouvrage intelligence de la pitié. Phénoménologie de la communauté, pense l’existence éthique. Pour lui l’existence éthique n’est possible que sur la base d’une appartenance première à une ‘’communauté de misère’’. La communauté des personnes relève sans doute à un niveau secondaire de la raison, mais la vie commune faite de joie et de souffrance précède la distinction des consciences réflexives.
Comprendre l’homme dans son être essentiel pour déterminer tout projet éthique relatif à son existence reste une exigence de la pensée fondamentale. Ceci permet d’éviter des confusions comme la politisation des valeurs humaines, au sens où Herbert Marcuse la voit dans le système soviétique : « La politisation des valeurs est un trait de l’éthique soviétique. Elle est concomitante à la nationalisation et , elle a la même fonction globale. »[4] Il ajoute ceci « Pour l’éthique occidentale, les effets de cette politisation sont particulièrement détestables dans les deux sphères regardées comme le sanctuaire de l’individu en tant que tel – à savoir le domaine privé de la pensée et de la conscience, et le domaine privé de la famille. »[5] Tout porte à penser qu’il s’agit de deux domaines irréductibles, alors qu’à strictement parler ni le domaine de la pensée ni celui de la famille ne peuvent être seulement des sanctuaires de l’homme, puisque celui-ci qu’il le veuille ou pas est toujours en relation constante, tant avec ses semblables qu’avec la société. Il est certes vrai que ces deux domaines relèvent dans une certaine mesure de l’initiative de l’homme en tant qu’il lui appartient d’orienter et de déterminer sa pensée et sa famille, mais cette initiative est vite limitée par l’interdépendance humaine.
De ce point de vue ce qui apparaît détestable, ce n’est pas le fait d’interférer dans ces domaines mais le fait de croire qu’il est possible de donner une orientation non consistante aux autres. Qu’on soit soucieux des autres est sans doute l’un des principes les plus essentiels de la société humaine dans la mesure où la vie sociétale exige un minimum d’attention à l’autre. D’ailleurs sans cela aucune société humaine ne peut subsister véritablement, il faut nécessairement servir l’autre sans le détruire dans sa liberté, lui apporter l’aide pour l’épanouissement plénier de son être. Et c’est à notre sens, ce que vise le concept dans la perspective de l’humanisme. Si le concept apparaît comme une dynamique pour l’humanisme, c’est moins par sa capacité à élever l’homme à son humanité. Qu’est-ce cela veut dire ? Cela veut dire simplement que si le concept en tant produit de la pensée fondamentale, n’est pas produit dans une intention purement intéressée, il nous introduit dans la dimension vivifiante des choses. Les choses, en effet, sont vivantes. Mais contrairement à l’homme qui a la conscience de la vie et qui peut la représenter, les choses elles ne peuvent pas elles-mêmes exprimer cette vie qui les anime ; c’est pourquoi il appartient à l’homme de rendre compte de cette vie au cœur des choses. Or la meilleure manière de rendre compte de cette vie n’est absolument pas un regard superficiel mais un regard de profondeur, lequel ne peut être porté à expression que dans le concept. Cependant en parlant ainsi des choses, nous ne faisons point allusion aux réalités extérieures à l’homme, bien au contraire, c’est de l’homme qu’il est essentiellement question, si tant est qu’il ne peut être sans les choses qui participent d’une façon totale à l’épanouissement de son être. Ce lien absolument indiscutable entre l’homme et les choses est malheureusement aujourd’hui mal perçu. Nous avons tendance à voir les choses simplement comme choses qui n’ont de sens véritable que pour l’utilité . Une chose n’est que si elle m’aide à satisfaire un besoin matériel. Nous ignorons qu’il y a un lien dynamique et vivant entre l’homme et son environnement de telle sorte qu’une attitude de légèreté envers les choses de son environnement l’influence négativement. Si donc l’humanisme comme pensée des valeurs humaines veut atteindre son sens profond, il doit alors intégrer dans la quête des valeurs le rapport vivant de l’homme aux choses.
Dans le concept comme dynamique de l’humanisme est à voir ce rapport vivant, car c’est en ayant conscience de ce rapport que non seulement nous pouvons porter l’ expression du concept de façon fondamentale et essentielle, mais surtout à donner aux valeurs humaines leur totale portée, en effet la relation de l’homme aux choses fait qu’il est impensable de croire un seul moment qu’une fois explicitées les valeurs humaines à elle seules déterminent toutes les données de l’existence humaine.
Ainsi le concept n’est concept d’un point vue philosophique que s’il est porteur de vie. Un concept pensé pour détruire la vie et l’homme ne saurait ètre un vrai concept. Mais la question qui se pose est à la suivante : Qu’est-ce qui peut bien fonder la dynamique des concepts ? Autrement dit comment parvenir à penser le concept d’une manière vivante et enrichissante pour l’humanisme ? Telle est la question laquelle, tente de répondre le second moment de notre réflexion.
II Le recueillement comme fondement de la dynamique conceptuelle
Qu’est ce que le recueillement ? Sommes nous aujourd’hui dans l’aporie de ne pas entendre ce que ce mot veut dire ? Sans nul doute, car le mot peut nous entraîner sur le champ religieux, ou plus exactement nous pouvons l’entendre seulement d’une oreille religieuse. Et pourtant, à bien observer les choses, le mot et ce qu’il veut dire sont la raison, sans laquelle le philosopher ne peut être possible. Il ne faut donc pas, a priori, l’entendre dans un sens religieux. Parce qu’il est en soi la condition même de toute relation sérieuse avec l’absolu, la religion soucieuse de cette relation, l’intègre d’une manière nécessaire dans ses principes, si bien que le mot donne à entendre comme une exigence de Dieu, et ne laisserait voir qu’une attitude silencieuse sur un prie – dieu.
Loin d’être spécifiquement religieux une attitude de silence dans un lieu de culte, le recueillement est l’âme de la pensée fondamentale. C’est aux époques où il a été perçu dans toute splendeur, que la pensée fondamentale a atteint une formulation rigoureuse et lumineuse. D’Héraclite d’Ephèse jusqu’au père de la philosophie moderne, c’est -à -dire Descartes, les grandes figures de la pensée philosophique ont su donner au recueillement tout son sens et toute sa place dans l’activité de synthèse du diverse sensible. Une pensée ne parvient à sa claire expression que lorsqu’elle se laisse guider par le recueillement. Toute la pensée cartésienne en demeure la preuve éloquente, et son œuvre essentielle Discours de la méthode manifeste très clairement cette nécessité du recueillement pour saisir les choses dans leur intimité. La pensée moderne issue de Descartes trouve son fondement dans le recueillement. Des figures comme Kant et Hegel constituent, pour ainsi dire, cette continuité de la modernité illuminée par le recueillement. D’où vient alors que notre époque résultant de cette modernité, ne veuille plus rien saisir du recueillement ? Sinon comment comprendre que la pensée de l’être en tant que pensée fondamentale soit devenue problématique, au point où Marie-Dominique Philippe peut s’interroger ainsi : « Une philosophie de l’être est-elle encore possible »[6]Titre d un de ses ouvrages. Cette question présuppose que la question de l’être a perdu de son importance, et que l’humanité actuelle n’a point d’intérêt pour elle. Mais en parlant d’humanité actuelle, il ne s’agit vraisemblablement pas de tous les hommes qui habitent cette terre, plutôt de ceux qui doivent penser. Ainsi en posant la question, Marie Dominique Philippe montre que même les penseurs contemporains ne font plus de la question de l’être une exigence.
La source de cette situation est sans doute cette tendance à calquer la pensée sur les exigences de la science. N’est pensée vraie et nécessaire que ce qui prend en compte les données de la science en vue de contribuer à l’épanouissement social et matériel de l’homme. « Soumise par les néo-positivistes au « principe de vérification », la métaphysique est déclarée ‘’dépourvue de sens, puisque ses assertions ne sont ni des tautologies ni des propositions empiriques »[7]. L’essor de la science et de la technologique étant impressionnant, des épistémologues comme Carnap Karl Popper et Ayer voient dans le discours métaphysique, un ensemble de propositions non fondées. « Parler de l’être est un discours qui n’a pas signification propre.»[8] Mais comment pouvons nous arriver à comprendre le sens du discours métaphysique si nous le cherchons, là où nous ne devons pas le chercher ? Nous ne pouvons pas partir des données de la science pour définir et orienter la pensée fondamentale qu’est la métaphysique. C’est comme si nous utilisons la voiture pour passer sur l’eau au lieu du bateau.
Nous nous enfoncerons, incapables d’atteindre le lieu visé au risque de nous noyer.
Que la pensée fondamentale de l’être n’ait plus de sens aujourd’hui est la preuve que le recueillement a perdu sa force. Et cela peut s’expliquer par le fait que nous vivions à l’époque de la « mort de Dieu », c’est-à-dire en l’absence de tout principe absolu. Le dernier livre de Georges Steiner, Essai sur la création chez le penseur et l’artiste, le montre bien. Ce livre est une méditation sur la création entendue au sens le plus fort, c’est-à-dire dans la mesure où elle s’apparente à l’acte divin qui donne naissance au monde. La comparaison entre les deux gestes, celui de l’artiste et celui de Dieu, est menée plus loin encore. Georges Steiner affirme que « l’éclipse du messianisme[9] qui caractérise notre époque explique la raréfaction, voire la disparition des œuvres majeures. La « mort de Dieu », ou plutôt son absence serait cette déperdition d’énergie créatrice. L’écrivain, le penseur ou l’artiste ne serait plus porté par l’assurance de répéter un geste fondateur. Il serait enclin à baisser les bras, à faire silence comme l’y invite Wittgenstein à la fin du Tractatus logico philosophique, ou à pratiquer la dérision, qui est le champ le mieux labouré de l’art moderne.
La référence à Dieu dans l’acte d’une création essentielle n’est pas une apologie théologique pour poser Dieu comme le principe des principes dans l’œuvre intellectuelle, principe auquel il faudrait nécessairement se conformer pour penser profondément ; elle témoigne plutôt de la mesure de notre intériorisation quand il s’agit de penser d’une manière fondamentale. Moins nous sommes proches de Dieu, plus nous vivons dans la superficialité des choses, si tant est que par Dieu, il faut entendre toute relation de l’homme à l’absolu. A partir du moment où Dieu meurt ou qu’on le tient pour absent, le monde déclare superflu tout absolu et proclame l’absolu du relativisme. Dans cette perspective notre saisie essentielle des choses perd de sa consistance. C’est pourquoi le recueillement comme attitude déterminante de la pensée fondamentale n’a plus de sens aujourd’hui.
Se recueillir, revenir à soi, mais pour comprendre que le soi ne se découvre lui-même qu’en découvrant dans son rapport aux choses leur sens profond. Et c’est bien ce sens qui est porté dans le concept, produit de la pensée véritable. Si la pensée est la connaissance par concepts alors le recueillement par le quel le concept est perçu et déterminé dans toute sa splendeur devient, pour ainsi dire, le principe sans lequel aucune pensée sérieuse ne peut être exprimée. Le recueillement conduit les pensées là où elles demeurent proprement comme le souligne Munier : ‘’ les pensés sont indestructibles si elles demeurent où elles sont à jamais rassemblées’’[10]. Comment les pensées peuvent elles demeurer là où elles sont à jamais rassemblées sans une attitude profonde du sujet envers ce lieu ? Sans aucun doute, c’est par et dans le recueillement que la pensée atteint sa ferme expérience. Ainsi en parlant de l’absence de Dieu, George Steiner nous montre que nous n’avons plus l’habitude du recueillement ; cette attitude par laquelle l’indicible parvient au dicible. Aussi nous permet-il de nous rendre compte du dynamisme qui détermine l’indicible par soi, porté au concept. En même temps que nous exprimons cela, nous traduisons toute l’exigence de notre rapport à ce qui parvient à la détermination conceptuelle. Or il est évident que l’humanisme véritable, en tant que prenant et pensant les valeurs humaines de façon radicale, n’a de pertinence que lorsqu’il est porté à travers le concept comme le dire essentiel des choses. Et c’est dans la perspective de ce dire essentiel que nous comprenons mieux cette pensée de Heidegger à propos du recueillement : « tout recueillement de bon aloi se retrouve aussitôt, et à chacun de ses pas, de plus en plus inextricablement dans le domaine de ce qui est digne de question »[11]. Ce qui est digne de question est bien l’être. Le concept n’a de sens que lorsqu’il est porté par l’être, c’est à dire l’exprime. Autrement dit, c’est dans la lumière de l’être que le concept doit être pensé et fondé. Si donc le concept est fondé par l’être et que l’humanisme se trouve être porté par le concept, il est alors clair que l’humanisme soit déterminé par l’être en tant que ce qui est digne de question. Cependant une conception de l’être ne peut se faire sans recueillement. Le recueillement nous introduit à la vérité inaltérable des choses. On comprend, dès lors tout le développement que Heidegger fait à propos de l’humanisme dans Lettre sur l’humanisme. Ce qui est à la fois essentiel et primordial est moins une détermination des valeurs humaines que leur véritable fondement. Car, si le fondement de l’humanisme est bien compris, il est tout à fait clair que les valeurs humaines non seulement seront substantiellement définies, mais surtout s’installeront dans la durée des choses. Lettre sur l’humanisme pense fondamentalement l’éthique à partir d’un recueillement sur la question de l’être, d’où cette idée de Heidegger : « L’essence de l’homme repose dans l’ek-sistence »[12].
Que signifie ek-sistence ? Elle signifie garde de l’être par le recueillement constant et permanent que l’être provoque en nous. Par cette attitude, ce qui, pour ainsi dire, se tient en retrait parvient à sa manifestation. Or une telle manifestation ne peut se faire sans concept. Il nous faut nécessairement porter le retrait au concept. Dans cette portée, il n’y a point de construction du sujet, mais un sujet qui se laissant construire, devient apte à dire le retrait recueillant dans le concept. Apte signifie être pleinement porté par le dynamisme du retrait recueillant venant à la clarté du jour dans le concept. C’est tout le sens de la pensée qui nous distingue des animaux. Depuis Kant, nous savons clairement que penser, c’est la connaissance par concepts. Cette connaissance par concepts exige que nous habitions dans la vérité de l’être: « la pensée travaille à construire la maison de l’Etre, maison par quoi l’être, en tant que ce qui joint, enjoint à chaque fois à l’essence de l’homme conformément au destin d’habiter dans la vérité de l’être »[13].
Dans l’exigence du recueillement comme fondement dynamique du concept et donc de l’humanisme, se trouve en arrière-fond, la question de l’être. Car une pensée véritable de l’être se meut absolument dans le recueillement, si tant est que l’homme est requis par l’être pour s’exprimer, et qu’en cette expression celui-ci acquiert le sens authentique que de son être : « la pensée ne porte au langage, dans son dire, que la parole inexprimée de l’être »[14]. Par là, nous percevons le même sens du recueillement comme dynamisme du concept, car comment l’inexprimé peut-il venir au langage sans une attention intériorisée. C’est dans le recueillement que ce qui est digne de question parvient à se faire formuler dans la vérité de ce qu’il est : « Ce qui est digne de question – auquel il est seulement rendu hommage dans le questionnement qui médite en accompagnement, remet au recueillement les questions qui, de leur propre poids, pèsent plus lourdement que tout ce qui est seulement ‘’en question’’ ainsi que les questions qui s’orientent sur lui, sur ce qui est digne de question »[15].
L’humanisme en sa détermination essentielle est la pensée. Autrement dit la forme de la valeur des valeurs est précisément la pensée. La pensée est la plus haute des valeurs humaines sans laquelle les autres valeurs pour lesquelles l’on se dévoue tant, ne peuvent avoir de sens. C’est pourquoi, tout humanisme sérieux est d’abord pensée de la pensée afin de s’enquérir de l’enracinement véritable de ce doit être dit. Dans cet enracinement, c’est l’homme en tant que projet historique qui est porté à sa totale réalité. Le recueillement apparaît comme la possibilité pour l’homme de demeurer constamment dans cet enracinement. Si Heidegger a consacré une bonne partie de sa pensée à la poésie, c’est bien parce que la poésie manifeste fort clairement cette nécessité du recueillement qui porte à la clarté totale et à la consistance le dire prenant issue de lui-même. Alors note-t-il en citant Holderlin : « Plein de mérite, pourtant c’est poétiquement que l’homme habite la terre »[16]. L’habiter poétique est l’habiter fondamental en tant que ce qui accorde séjour à la durée de toute chose, et donc du besoin des valeurs que l’existence humaine manifeste.
CONCLUSION
La question des valeurs humaines étant nécessaire, sa réponse exige que nous rendions compte de notre sens essentiel d’être, lequel ne peut se laisser déterminer par des réflexions ou de pensées sans rapport avec ce qui fonde ce sens. En d’autres termes l’identité essentielle de l’homme comme être pensant par laquelle il détermine d’importantes préoccupations comme les valeurs de son être, n’acquiert du sens tout autant que de la consistance, qu’en se remplissant de la pleine vérité de sa dépendance à l’être. De ce point de vue le concept comme manifestation de cette essence doit permettre à l’homme de se saisir tout autant que les choses avec clarté, et ainsi de fonder suffisamment sa projection historiale qui intègre, de toute évidence, les valeurs fondamentales de son existence. Dans l’articulation absolument nécessaire du concept et de l’humanisme se trouve sans aucun doute un possible être de l’homme africain, se réalisant comme sujet de raison et d’histoire. Car dans le devenir de tout peuple doit nécessairement dominer la dimension pensante et historique de l’homme.
© Prof. Jean Gobert TANOH
Département de Philosophie -Université de BOUAKE COTE D’ IVOIRE
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Philosophie
24 juin 2007
[1] D’hombres (Dominique). La pensée crépusculaire de George Steiner, Monde vendredi 20 Juillet 2001, P. 27.
[2] DIBI (Augustin). L’Afrique et son autre : la différence libérée (Abidjan, Ed strateca diffusion, 1994), P. 8.
[3] Ibid, P. 8.
[4] Marcuse (Herbert). Le marxisme soviétique, Trad : Bernard Cazes (Paris, coll. idées –Gallimard, 1963), P. 287.
[5] Ibid, P. 288.
[6] Marie Dominique Philippe. Une philosophie de l’être est-elle encore possible ? (Paris, Tégni, 1982)
[7] Ibidem, p. 12.
[8] Steiner (Georges), Grammaire de la création. (Paris, Gallimard ,2001) p. 20.
[9] Steiner (Georges), Grammaire de la création (Paris, Gallimard 2001) page 20
[10] Munier (Roger) , le su et l’insu (Paris, Gallimard, 2005), p.45.
[11] Heidegger (Martin). Achèvement de la métaphysique et poésie.
Trad. Adeline F., (Paris, Gallimard, 2005), p. 160.
[12] Heidegger (Martin), Question I et II, p. 105.
[13] Ibidem, p.120.
[14] Ibidem, p. 124.
[15] Heidegger (Martin), Achèvement de la métaphysique et pensée, p.163.
[16] Heidegger (Martin), Approche de Holderlin Trad. (Paris, Gallimard) p. 113.
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