« L’essence de l’art est de montrer – ou plus énergiquement, de rendre manifeste – comment le sens ad-vient à la réalité dans le monde. Cet advenir est l’instauration du sens, laquelle définit la beauté. »
Jean Granier, Art et vérité.
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GRILLE DE LECTURE
Les propos de Jean Granier sur l’art sont des plus saisissants. Remarquons tout d’abord que l’esthétique est au confluent de plusieurs regards philosophiques : la philosophie de l’art, la métaphysique, la phénoménologie, l’herméneutique… La philosophie s’interroge sur tout ce qui est, y compris l’univers artistique. Elle devient phénoménologie lorsqu’elle prend en charge le problème central du statut du sens et du fondement des significations qui forment le monde naturel et culturel. La science de l’interprétation intervient en esthétique pour aider la philosophie à déchiffrer le sens caché sous les apparences sensibles relevées par la phénoménologie, et pour voir en quoi ce sens peut construire l’homme. Étudier le comment de l’ad-venir du sens, c’est aussi faire de l’interprétation. Cette introduction faite, revenons à l’essentiel : l’essence de l’art est de dire le comment de l’instauration du sens dans le monde.
L’art n’est pas un dérivatif d’ennuis, l’art n’est pas le domaine de l’aléatoire, il n’est pas un exutoire pour une âme désolée. L’émotion esthétique est une convocation de l’être au sens. L’art est un support essentiel du sens de l’être monde, il est la traduction des significations que les choses du monde prennent pour une conscience singulière incarnée qui passe pour le berger de l’être. L’art est un point de rencontre entre l’être et le paraître, entre l’essence et l’apparence sensible. L’art nous fait entrevoir quelque chose qui dépasse l’apparence (Hegel). C’est pourquoi Jean Granier affirmait que la vocation de l’art est de transfigurer le sensible, de sorte qu’il devienne le médiateur de la pensée elle-même. Ce que l’art a encore de particulier, c’est qu’il instaure le sens dans (de) l’existence, mais ce sens s’incruste dans la beauté, qui n’est pas qu’une apparence belle, mais le reflet de cela (le sens) qui la précède (qui ad-vient).
La beauté est la clé de tout le système herméneutique, pourrait-on dire. Elle est le meilleur témoin de l’enracinement du sens dans le monde de la vie. Dans la beauté artistique, se réalise la fusion entre le matériel sensible et le sens spirituel. Un bel objet est un objet sensible sensibilisé, un matériel spiritualisé, au sens de imprégné du sens de l’être. La beauté devient l’habitacle du sens provenu du vécu éclairé par l’être, une pauvre demeure métaphysique que l’on n’apprécie guère que superficiellement, puisque l’on s’arrête souvent à l’apparaître immédiat du regard phénoménologique. Au vrai, si l’instauration du sens fait advenir le sens dans la beauté de l’œuvre d’art, la beauté d’une œuvre est le référentiel de l’événement du sens. L’œuvre d’art qui apparaît comme belle est la transfiguration des éléments sensibles et des indicateurs formels d’interprétation du réel. Elle hausse les données de la perception immédiate à la splendeur de l’être.
En cela, l’art s’affirme essentiellement comme le réconciliateur métaphysique qui procure une haute délectation ontologique, un face-à-face poétique entre le sensible et la vérité. L’instauration du sens dans la beauté fait comprendre comment la beauté, parachèvement du sens dans le sensible, a le mérite d’être saluée comme le mode original par lequel se manifeste le vrai dans le domaine de l’art. Nietzsche affirmait à tort que le propre de l’art est de mentir et de refléter faussement le réel. Que le réel lui-même soit faux, c’est un fait. L’art ne prétend pas procurer un savoir objectif sur le réel, mais il fait advenir la vérité de l’être, il manifeste dans le beau comment le sens se prête à une instauration comme vérité. C’est la beauté qui est le dépositaire de l’essence de l’art, elle est le portail qui rend compte de l’inscription de l’homme dans l’être et l’antécédence du sens de l’être à la figure artistique.
Emmanuel AVONYO, op
Posted by Dès l'aurore on mars 17, 2010 at 7:54 am
Que signifie « op » ?
Posted by guy karl on mars 17, 2010 at 9:51 am
Je ne suis pas sûr, quant à moi, que la beauté soit directement en rapport avec le sens. Le sens est une construction seconde, issue du désir et rafistolée par l’intellect. La beauté comme manifestation du non-sens, voire de l’in-signifiance est parfaitement possible. C’est peut-être même la plus radicale. En quoi, comme le dit Rilke dans les Elegies, « le beau n’est que le commencement du terrible, qu’à ce degré nous supportons à peine ». Le beau est encore supportable parce qu’il reste en conformité, au moins apparente, avec les constructions du moi, qu’il menace cependant par son excès, lequel triomphe absolument dans le terrible, et je dirais, le sublime. Par le Beau nous sommes confrontés à ce qui nous dépasse, quand le sublime nous déchire complètement. L’art n’a rien de confortable, et les artistes en témoignent abondamment, dans l’expérience de la déchirure. Je crains que les philosophes ne se trompent complètement en voulant récupérer l’art sous le concept, mais cela s’explique si le philosphe n’ a pas d’expérience pratique de la création artistique, ce qui est très souvent le cas. Platon est plus vrai quand il dit que c’est la « mania » érotique ou poétique, ou mystérique ou prophétique, qui est la vraie origine de la philosophie, ce que les modernes ont complètement oublié.
Posted by L'Academie de Philosophie on mars 17, 2010 at 12:09 pm
Votre analyse et les ouvertures qu’elle offre sont lumineuses ; elles appellent donc à faire encore chemin. Un chemin de sens pour se laisser visiter par le sens. Plusieurs points de votre intervention méritent qu’on s’y appesantisse, pour l’intérêt du débat.
Premièrement, c’est tout à fait concevable que la beauté ait une relation seconde avec le sens, nous le comprenons. Mais toute compréhension est précédée par une précompréhension et une donation. Toute saisie du beau est précédée par une adéquation entre le sentiment qui interprète le dire de l’objet d’art et le sens profond qu’il recèle. Lorsqu’on interprète le sens d’un objet posé artistiquement, on voit le sens jaillir en second. De cette manière, le sens suit l’interprétation (il procède de la construction). Mais l’interprétation ne fait que dévoiler ce qui est, ce qui se dit dans l’objet, c’est-à-dire que l’observation du beau et la saisie du sens ont été précédées par l’incrustation du sens dans l’objet. En d’autres mots, l’inscription du beau dans l’être est antérieure à la connaissance du beau. Créer (poétiquement), c’est inventer, c’est parfois reproduire (idée de pâle copie), mais c’est surtout faire être ce qui a toujours été, et le faire advenir sous un nouveau jour, à partir de sa propre émotion esthétique. Sous ces rapports, le sens précède ce que j’appelle « beau ». Le sens n’est reconstitué que lors de l’observation, il est reconstruit différemment, mais ces reconstructions n’ont rien à voir avec le sens originaire qui est donné. L’homme se surprend de l’inhabitation toujours-dejà dans le sens. Le non sens n’est pas originaire. Le non sens est une herméneutique pratique du sens. Puisque ce qui est non sens pour nous peut être plénitude de sens pour l’autre.
Deuxièmement, le beau nous dépasse, mais plus encore le sublime. Nous souscrivons complètement à cela. « Par le Beau nous sommes confrontés à ce qui nous dépasse, quand le sublime nous déchire complètement ». Important en effet, de distinguer le beau et le sublime. A l’école de Kant, « la nuit est sublime et le jour est beau. Ceux qui possèdent le sentiment du sublime sont portés aux sentiments élevés de l’éternité et de l’amitié. Le beau inspire un sentiment de joie. Le sublime émeut, le beau charme ». En interprétant ces mots de Kant, on peut dire que le beau est né du sublime, c’est le sublime rené. Mais tout deux nous dépassent. L’art évoque certes le terrible, mais il peut être une oasis confortable, dans la mesure le sentiment du sublime et du beau, tantôt s’accompagnent de tristesse et d’effroi, tantôt d’admiration pour une auguste beauté. Lorsque le sens vrai nous advient dans le beau, rien n’empêche en effet que l’on puisse être le témoin d’un transport au-delà de l’agréable, au ciel de la jouissance pleine.
Troisièmement, vous avez raison de vous appuyer sur Platon. N’oublions pas qu’il a renvoyé les poètes de sa Cité. Qu’est-ce que la mania et la poiesis seules pourraient apporter de bon sans la raison, sans les concepts ? Platon lui-même disait dans le Cratyle que toute connaissance requiert un objet stable. Le concept chez Hegel est premier. C’est la seule chose qui soit véritablement, tout le reste n’en est qu’une incarnation historique ou matérielle. C’est encore Kant qu’il faut inviter. La mania, c’est la sensibilité pure. Certes, sans la sensibilité, rien ne nous est donné à « connaître », à créer dans l’art… ; Sans l’entendement, rien non plus ne serait pensé, admiré, communiqué. Sans l’entendement, l’art serait vraiment le domaine du non sens. Si des pensées sans matière, sans sensibilité, sont vides, des intuitions sans concepts seront aussi aveugles (Critique Raison pure, PUF, p. 76). Les modernes paraissent avoir récupéré l’art sous le concept, mais la philosophie ne peut pas ne pas s’intéresser à l’art qui produit du sens. L’art n’est pas seul à être récupéré. C’est l’ensemble de notre pouvoir et savoir qui est passé au crible du concept.
Emmanuel AVONYO, op
Posted by L'Academie de Philosophie on mars 17, 2010 at 12:27 pm
Merci cher lecteur de vouloir comprendre « op ». C’est une signature. Permettez-moi de vous en dire davantage par mail, pour ne pas me raconter ici.
Posted by guy karl on mars 18, 2010 at 10:24 am
Notre différence d’appréciation tient de ce que vous partez de l’hypothèse d’un sens préalable à toute capture de sens, alors que moi je pars métaphysiquement de l’absence de sens : l’Apeiron d’Anaximandre, ou l' »abîme » de Démocrite, inconcevable, et origine sans détermination. Je crains que cette opposition ne soit indépassable. Que cela ne nous empêche pas de dialoguer !
Posted by L'Academie de Philosophie on mars 18, 2010 at 12:12 pm
Oui, nos approches ont des fondements opposés, qui paraissent indépassables. Je prends toutefois au sérieux la source antique qui permet de renouveler, toujours, notre regard trop « éclairé » par la modernité. Puisque nous nous comprenons, c’est une richesse de partager des vues différentes. Je dois avouer que malgré l’insistance sur Kant, je m’inscris, comme vous l’avez compris, dans une approche de la phénoménologie herméneutique post husserlienne. Les nouvelles approches de la phénoménologie de la donation (Jean-Luc Marion, Ricoeur et je crois, Claude Romano) insistent sur le caractère originaire de la donation. La notion de l’antéprédicatif traverse la philosophie de Merleau-Ponty aussi. Le sens pourrait donc être originairement reçu d’une instance donatrice ou des données elles-mêmes. C’est ce regard que j’applique à l’art, en tant qu’oeuvre de culture, en espérant tenir philosophiquement la route.
Posted by guy karl on mars 19, 2010 at 9:40 am
Je suis bien d’accord pour estimer que l’homme est pour ainsi condamné à chercher du sens ou à en avoir la prénotion, mais j’attribue cela à sa structure psycho-physiologique. Un vivant quel qu’il soit se situe dans un environnement où il puise nourriture, stimulation etc. Chaque espèce, l’homme y compris, vit dans un « monde « une Umwelt », se donne naturellemnt un sens, par les sens justement, selon une « orientation » biologique et psychique, par quoi il peut maintenir ou développer la vie. C’est la vie qui donne sens, originairement. Mais pour l’homme, je pense qu’il peut suspendre, momentanément cette prédétermination, par la réflexion et la méditation, ou être parfois dépossédé de tout sens dans des états très particuliers d’anxiété, de dépersonnalisation, ou peut-être lors d’expériences mystiques, dans lesquels il s’aperçoit brusquement du caractère très relatif et conventionnel de ses représentations. C’est la brèche, ou la béance. Pour moi la pensée se trouve alors à la fois suspendue dans ses prétentions, renvoyée à sa caducité, et en même temps resituée dans sa véritable origine. Le « famaux étonnement philosophique » est peut-être surtout un moment cataleptique d’effroi devant le monde et sa radicale in-signifiance.
Je sais que ces vues surprennent toujours, déroutent ou angoissent, mais moi je ne peux plus penser autrement, alors que je croyais autrefois penser, dans l’orbe de la représentation commune.
Pour autant je ne monterai pas au bûcher pour témoigner d’une vérité que je sais peu communicable.
Posted by L'Academie de Philosophie on mars 19, 2010 at 12:13 pm
Je respecte la démarche explicative et la pertinence philosophique du propos. Mon approche à moi se veut moins psychologique, malgré l’intime connexion (contestée par certains) entre la phénoménologie et la psychologie. L’homme créé l’histoire, mais il est aussi le produit de l’histoire. Le sens de la vie transcende la vie. L’éternité solennise le temps et le marque d’un sens irréfutable.
En fait, la vie donne sens, et je suis d’accord. toute l’entreprise existentielle de l’homme est porteuse de sens. Voilà qui justifie les choix éthiques que nous faisons. Si l’éthique est fondamentalement un itinéraire du sens, la praxis qui en découle, le discours, la métaphore, véhiculent du sens ; la tradition et la communauté humaine sont garantes de la transmission, de l’actualisation, et même de la création du sens. Mais la vie n’est pas l’originaire, elle est un surgissement. La vie repose sur une substrat signifiant comme ce qui la sous-tend et la motive structurellement, ontologiquement et sémantiquement. Le sens que génère la vie reste tributaire d’un « pourquoi » sans « parce que définitif » qui renvoie à l’originaire.
L’homme pourrait bien suspendre phénoménologiquement un certain sens pour rechercher du sens. Mais cette mise en épochè est d’ordre purement méthodologique. Puisqu’il faut qu’il interprète les résultats de sa démarche à partir d’un pôle normatif qu’il se donne librement et d’une sagesse pratique acquise : tout l’ensemble est toujours conditionné par un cadre initial : celui de l’inscription dans l’être, qui est l’instance instauratrice du sens. L’étonnement philosophique pourrait être un ébranlement radical de la conscience devant le bel l’ordonnancement de la nature. C’est ainsi que la nature incline dejà à l’éthique. Sinon, d’où vient-il que tout dans la vie dispose à une recherche de sens, si un sens originaire voilé à la conscience ne nous mettait pas en mouvement et ne nous en inspirait le goût ? L’arc herméneutique de la vie décrit l’homme à la recherche de ses racines, afin de rendre raison de la totalité de son être.
Sans une donation originaire de sens, le sens que nous avons de la vie n’a plus toute sa texture et son dynamisme. L’idée même de précompréhension ne serait pas consistante. Le sens de la vie est le sens originaire en travail de soi, l’unité différenciée du sens, le déploiement du réel dans ses harmoniques éthiques. Nos représentations relatives sont un processus de réflexion et de réconciliation du présent surgi de l’intemporalité profonde. La quête de sens philosophique est une poursuite d’une unité dispersée et d’un fondement universel. Je me récapitule, la vie n’est donc que la recherche de l’intemporalité d’un être provenu. Il y a un sens caché que nulle logique de l’existence historique n’épuise, mais qui fonde la vie éthique et politique. La vérité de l’histoire en dépend. L’angoisse vitale de la contingence et l’angoisse métaphysique du non-sens se régénèrent au gré de l’affirmation originaire du sens.