« La béatitude ultime et parfaite ne peut être que dans la vision de l’essence divine. »
Thomas d’Aquin, Somme de théologie
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GRILLE DE LECTURE
La philosophie pratique fondée par Aristote considère le bonheur comme le but ultime de l’action. Il écrit dans sa Métaphysique que « L’activité divine l’emporte par sa félicité. » Ainsi, l’activité contemplative et intellective assure à l’homme la participation à ce « Suprême Désirable ». Thomas d’Aquin, son interprète, établit qu’aucune des fins visées par l’homme ne le comble définitivement. Il se demande quel bonheur peut saturer le désir de l’homme. Il reprend la béatitude ou la félicité d’Aristote qu’il définit comme un bien parfait, capable d’apaiser entièrement le désir ; sans quoi, et s’il restait encore quelque chose à désirer, elle ne pourrait être la fin ultime. Par béatitude, Thomas d’Aquin entend donc le bonheur suprême tel que rien n’y manque. La béatitude est appelée bonheur parfait de l’homme parce qu’elle consiste en l’acquisition ou la jouissance du souverain bien, du bonheur qui apaise totalement. C’est pour cette raison que le bonheur plénier de l’homme ne peut résider ni dans la richesse, ni dans la gloire et les honneurs, ni dans le plaisir, ni dans la science ou la vertu, mais dans la vision de l’essence divine.
Pour justifier son affirmation, Thomas se livre à une démonstration serrée. Il dit de considérer deux choses. La première est que l’homme ne saurait être parfaitement heureux tant qu’il lui reste quelque chose à désirer et à chercher. La seconde est que la perfection d’une faculté doit être appréciée d’après la nature de son objet. Or “ l’objet de l’intelligence est « ce qu’est » la chose, son essence ”, dit Aristote. D’où il résulte que la perfection de l’intellect se mesure à sa connaissance de l’essence d’une chose. Donc, si un intellect connaît dans son essence un certain effet, mais de telle sorte que par cet effet il ne puisse parvenir à la connaissance de la cause dans son essence même et savoir d’elle « ce qu’elle est », on ne peut pas dire que cet intellect atteigne purement et simplement à l’essence de la cause, bien que, par l’effet envisagé, il sache de cette cause « qu’elle est ». Voilà pourquoi, pour Thomas d’Aquin, l’homme garde naturellement le désir, quand il connaît un effet et l’existence de sa cause, de savoir en outre, au sujet de cette cause, « ce qu’elle est ».
C’est là un désir d’admiration ou d’étonnement qui provoque la recherche, dit Aristote au début de sa Métaphysique. Par exemple quelqu’un, voyant une éclipse de soleil, comprend qu’elle doit avoir une cause, et parce qu’il ignore ce qu’elle est, s’étonne, et son étonnement le pousse à chercher. Et son investigation n’aura pas de repos avant qu’il soit parvenu à connaître l’essence de cette cause. Donc, si l’intellect humain, connaissant l’essence d’un effet créé, ne connaît de l’Etre rien d’autre que son existence, il n’est pas assez parfait pour atteindre véritablement à la cause première ; mais il garde le désir naturel de découvrir cette cause. Aussi n’est-il pas encore parfaitement heureux. Il est donc requis pour la parfaite béatitude que l’intellect atteigne à l’essence même de la cause première. Et ainsi il possédera la perfection en s’unissant à l’Etre comme à son objet, en qui seul consiste la béatitude.
Emmanuel AVONYO, op
Posted by annbourgogne on mars 26, 2010 at 6:48 am
C’est donc le chemin plus que le but qui est intéressant. Le chemin, le questionnement, l’insatisfaction motivent et donnent de l’énergie.
Recherchons donc la béatitude en souhaitant ne l’atteindre jamais.
Amitiés
Posted by L'Academie de Philosophie on mars 26, 2010 at 11:00 am
Oui, le chemin importe en philosophie, le questionnement et l’insatisfaction donnent un élan toujours renouvelé à la recherche. Mais à mon sens, Thomas n’insinue pas qu’il faut chercher la béatitude pour la forme. Il dit que personne n’est « parfaitement heureux », et que le « bonheur parfait » n’est accessible que dans la vision béatifique.
Lorsque la béatitude sera atteinte, il n’y aura plus de recherche, plus de questionnement. Elle saturera pour ainsi dire définitivement le désir. Tant qu’il manquera quelque chose à notre bonheur, il ne saurait être dit parfait. Seul l’essence divine contemplée en elle-même peut combler complètement le désir de l’homme. La vision d’une perfection est celle qui rend parfait celui qui voit. Car la perfection de l’intellect humain réside dans la connaissance de l’essence divine. La gloire, la renommée, le plaisir, la richesse et tout ce que l’homme atteint, ne sont que des effets de la cause recherchée. La recherche de l’homme sera toujours active tant qu’il n’aura pas atteint le Suprême désirable.
Il convient de mentionner pour plus de clarté, que Thomas D’Aquin distingue trois natures en l’homme : la nature sensible, la nature rationnelle et la nature intellectuelle. La nature sensible ne peut pas s’élever jusqu’à la fin en laquelle consiste la béatitude. La nature rationnelle dépasse la nature sensible quant à l’objet de la connaissance, car le sens ne peut nullement connaître l’universel. La nature rationnelle qui procède par raisonnement, par la raison, n’aboutit que faiblement à ce que l’intellect saisit pleinement. La nature intellectuelle est la seule à accéder à l’essence divine. C’est donc l’activité intellective ou la contemplation qui donne accès la vision de l’essence.
Quant au contenu de cette vision béatifique, quant à ce en quoi consiste la béatitude issue de la contemplation et plus précisément, ce qu’est l’essence divine, il me semble qu’ils échappent à la portée de mon discours philosophique qui ne saurait les épuiser par des définitions. La détermination claire de la béatitude divine peut être un chemin de recherche perpétuelle pour la philosophie.
Emmanuel AVONYO