Pensée du 13 novembre 10

Du SUJET PHILOSOPHE

« Ce n’est pas moi qu’il faut écouter, mais à travers moi, qui le révèle, le Logos universel ». C’est en substance le discours d’Héraclite, sa parole à la fois intime et universelle. Son ambition n’est pas d’exprimer quelque opinion subjective et singulière mais de coïncider le plus parfaitement possible au Logos dont il se fait le fidèle interprète. Il se pose comme le médiateur entre le Divin et les hommes, l’herméneute, en lieu et place des interprètes traditionnels de la mythologie et du culte religieux. Lui qui selon ses propres termes « s’est cherché lui même » se découvre en effet dans la proximité extrême du dieu, selon l’injonction delphique. La parole annule la distance – la séparation de l’homme et du dieu – dans une affirmation symbolisante, réunificatrice : « Il est sage que ceux qui ont écouté, non moi, mais le Logos, conviennent que tout est un ». Le sujet parlant est le sujet du Tout dont il affirme l’unité à travers le multiple, y compris sa propre existence singulière, idiotique, réabsorbée dans le Logos universel : « alors que le Logos est universel, les nombreux vivent en ayant la pensée comme chose particulière ». Le particulier, en se posant comme opinion, s’égare dans l’illusion et le mensonge, méconnaissant le fondement qui les fait naître, penser, agir, et périr. Seul le Sage, s’élevant à la conscience cosmique, peut parler en vérité. Le vrai sujet c’est le dieu « qui seul est sage« .

Ce positionnement du sujet de la philosophie, à travers des variantes considérables, restera longtemps exemplaire. Dans la tradition chrétienne apparaîtra un balancement entre l’idée de Dieu, seul véritable sujet de l’histoire du monde et de sa rédemption, et les balbutiements d’une conscience séparée, individualisée, déchirée entre le désir du bien et l’attrait du mal, conscience malheureuse qui voit son seul salut dans l’amour inconditionnel de son créateur. La subjectivité, fort étrangère à l’esprit antique, fait son apparition sous les espèces de la douleur, de l’esseulement  et de la culpabilité. Les conséquences, pour l’histoire de l’esprit, sont considérables. On peut suivre ce creusement dramatique de la séparation à travers les siècles, en passant par Montaigne  (« je suis moi-même la matière de mon livre »), Descartes (je doute, je pense, je suis »), Pascal (effroi, angoisse, divertissement, conversion), Kierkegaard (stade esthétique, stade « éthique »  stade religieux), Sartre (« je me pose en m’opposant à autrui »), jusqu’aux bouffeneries lacaniennes ( « le sujet est un signifiant pour d’autres signifiants »), phrase asymptotique qui achève la pulvérisation du sujet dans le dés-ordre du langage.

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