Pensée du 26 novembre 10

« Pour peu qu’on considère avec des yeux attentifs le milieu du siècle où nous vivons, les événements qui nous agitent ou du moins qui nous occupent, nos mœurs, nos ouvrages et jusqu’à nos entretiens, il est bien difficile de ne pas apercevoir qu’il s’est fait à plusieurs égards un changement bien remarquable dans nos idées. »

D’Alembert, in Ernst Cassirer, La philosophie des Lumières, Fayard, p. 141.

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GRILLE DE LECTURE

Ce fragment de d’Alembert est tiré de son essai sur les éléments de philosophie de l’esprit humain. Le siècle dont il est question ici est le Siècle des Lumières. Celui-ci a considérablement marqué les esprits, les mœurs et les entretiens notamment par le changement apporté dans les idées. Une mutation profonde a commencé à toucher la manière de penser des contemporains de d’Alembert. C’est ainsi que vit le jour une nouvelle manière de philosopher et de manipuler les idées qui se démarquait nettement des canons édifiés par la scolastique médiévale. Au sortir du théocentrisme scolastico-cartésien, le XVIIIe siècle arrivait comme le héraut du logocentrisme. Le culte de la raison était très prégnant tout comme la foi dans les prouesses des seules facultés humaines. Un nouvel esprit de connaissance émergea par opposition à l’esprit traditionnel, il soumit toute chose à un examen critique de la raison. Mais le nouvel ordre intellectuel entretenu par la philosophie ne se limitait pas à la libéralisation de la faculté de juger, à l’éducation des masses et à l’introduction d’un changement dans les idées et les mœurs.

L’esprit qui traverse le mouvement des Lumières est profondément créateur, car il développait une ferme confiance dans la rénovation du monde. Le mouvement des idées était désormais lié au progrès des sciences. D’après Dominique Assalé, la conception encyclopédiste de la philosophie chez d’Alembert était l’indice d’un réel essor des sciences. La nouvelle manière de philosopher des Lumières était tributaire de l’enthousiasme qui accompagnait les découvertes scientifiques dans la mesure où le spectacle de l’univers produisait en l’homme une certaine « élévation d’idées ». En fait, le progrès de la philosophie dans le Siècle ne s’appréciait mieux qu’à l’aune de « l’essor de la science de la nature, de la géométrie, de la physique, et de toutes les autres sciences qui ont pris une nouvelle forme dans l’esprit du changement qui s’impose dans tous les domaines de la recherche » (Dominique Assalé, L’idée d’une logique de l’expérience dans la phénoménologie de Husserl, p. 31). Cassirer faisait observer que toutes ces causes scientifiques excitaient dans l’esprit une fermentation comparable à un fleuve qui a brisé ses digues.

En conséquence, l’opinion commune de toute la philosophie des Lumières était de « se dresser contre toute tentative de chercher dans un monde transcendant un point d’appui pour le levier de la connaissance. »  C’est ainsi que se sécularisa progressivement ce qui était considéré comme d’origine divine chez Descartes, Malebranche, Leibniz, Locke… La philosophie en quête d’autonomie voulait dorénavant s’en tenir au domaine phénoménal. La phénoménalisation de la connaissance au Siècle des Lumières sous la houlette de d’Alembert visait à établir une métaphysique du cosmos qui dévoilerait l’en-soi des choses. Il s’ensuit « la relativisation des vérités prétendument révélées et affranchies par décret divin de toute remise en question » (op. cit., p. 34).

Emmanuel AVONYO, op

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