« Des jugements, des appréciations de la vie, pour ou contre, ne peuvent en dernière instance jamais être vrais : ils n’ont d’autre valeur que d’être des symptômes – en soi, de tels jugements sont des stupidités. »
Friedrich NIETZSCHE, Le crépuscule des idoles
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GRILLE DE LECTURE
Quand nos idoles entrent dans leur phase crépusculaire… Qu’est-ce qui subsisterait ? Dieu est déjà mort. Nous n’avons plus que nos fantômes déifiés : nos opinions politiques érigées en vérités indépassables, nos pouvoirs absolus sur les autres, notre monopole de la guerre justement préventive, nos regards éclairés sur la vie morale de nos concitoyens, nos bannissements, nos fatwas, nos prêches moralisants, nos condamnations à la chaise électrique… toutes ces idoles auraient pu prétendre à l’éternité. Mais voilà que Nietzsche, envers et contre tous, a la certitude de leur mort inéluctable. En effet, le philosophe de la rupture pense que la valeur de la vie ne peut pas être appréciée, ni par un vivant par ce qu’il serait juge et partie, ni d’évidence par un mort.
Pour juger la vie (sans être juge et partie), il faudrait pouvoir adopter sur elle une situation d’extériorité ou de neutralité. Cela revient à poser en dehors de la vie les termes de référence et les principes auxquels nous nous adossons habituellement pour porter nos jugements. En religion, on pose un Au-delà, une transcendance idéale, un pôle de normativité, à partir desquels les représentations et les évaluations de la vie ont une signification et une crédibilité. Cette manière de faire traduit, selon Nietzsche, l’illusion d’une existence sans avenir. C’est l’illusion et la stupidité par excellence de la religion. Comment peut-on appartenir de plain-pied à la vie et dire quelque chose d’absolu sur la vie ? D’après Nietzsche, nos jugements sans ambages ne sont que les symptômes d’un certain type d’existence, une existence sans assise humaine.
On peut penser que la proposition nietzschéenne est assez sophistique : si on la considère comme « vraie », on contredit sa thèse, si on la considère comme un simple symptôme, toute prétention à la vérité serait interdite à Nietzsche lui-même. Il apparaît clairement que notre philosophe pose les jalons de toutes les remises en cause de la transcendance. Mais ce n’est pas tout. Il fait aussi le lit de toutes les gammes de permissivités et de réductionnismes que véhiculent désormais nos schèmes de pensée. Il n’y a plus « de métalangage, de discours supérieur au nom duquel il serait possible de décider du sens et de la valeur du monde où nous sommes plongés » (Luc Ferry). Dieu est mort, et on le sait, puisque sa putréfaction vient jusqu’à nous. Quant à se condamner au silence face à la vie, cette démission ne risque-t-elle pas de précipiter « la mort de l’homme » censée suivre immédiatement celle de Dieu ?