« L’authenticité d’une interprétation se mesure aux possibilités nouvelles que, dans l’œuvre, elle met au jour, menant ainsi cette œuvre comme au-delà d’elle-même. »
Alphonse de Waelhens, in Kant et le problème de la métaphysique, Introduction, Paris, Gallimard, 1953.
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GRILLE DE LECTURE
Le propre d’une interprétation est d’ouvrir un dialogue avec le philosophe, l’artiste ou le poète qu’elle interprète. Ce dialogue a la particularité d’être créateur ou recréateur d’une œuvre. Le dialogue avec un auteur est créateur ou recréateur de son œuvre parce qu’il n’est authentique que s’il renouvelle radicalement le sens de cette œuvre littéraire ou artistique en cours. Dans un mouvement impitoyable d’échange d’interrogations et de réponses, l’interprète fait entrer avec une certaine violence l’œuvre de son auteur dans une nouvelle histoire, celle de son (ses) lecteur(s). C’est peut-être à cette condition que l’œuvre atteindra sa véritable existence littéraire, celle d’échapper définitivement à son auteur. Pour entrer dans l’intelligence interprétative de la pensée d’Alphonse de Waelhens, faisons maintenant trois observations.
Selon la première, il y a un triple mouvement qui s’entrecroise dans toute interprétation : un mouvement entrant, de l’interprète vers le texte, un mouvement local du texte dans le texte et un mouvement sortant, du texte vers un au-delà du texte. De toute évidence, l’échange et la compréhension mutuelle réclament distinction et distance, en ce sens que le dialogue engagé avec une œuvre suppose que l’interprète y fasse prévaloir son propre point de vue. L’étonnement philosophique qu’une œuvre suscite en nous finit par rencontrer une espèce d’assentiment intérieur qui coïncide avec l’affirmation de notre propre point de vue. Ce premier mouvement personnel va vers le mouvement local qui consiste à investir son propre regard dans la justification de l’œuvre, à montrer que la naissance et l’existence de celle-ci étaient historiquement nécessaires, à retrouver le fondement qui porte l’œuvre tout entière et lui prête sa signification historique.
Deuxièmement, autant l’interprète ne doit pas se borner à son propre regard, autant il ne doit pas boucler l’horizon d’un texte lors de son explicitation justificative. L’étonnement philosophique fait sauter en quelque sorte les barrières constitutives du texte – c’est la condition première du dialogue littéraire – pour ensuite faire épanouir son sens latent. Ainsi, la force d’une interprétation réside dans sa vocation à mener l’objet interprété au-delà de lui-même, à faire comprendre un texte plus que son propre auteur ne l’ait compris et à conduire sa lecture et sa compréhension le plus loin possible. L’interprétation est une relecture, une reprise créatrice ou une répétition qui dépasse l’objet lu en le conservant. L’idée de reprise ou de répétition vise à souligner l’importance du mouvement local. C’est dans une œuvre que des possibilités nouvelles doivent naître.
Troisièmement, la recréation d’une œuvre par l’interprétation ne consiste pas à violenter au sens propre celle-ci, mais à lui ouvrir de nouvelles perspectives, à lui créer un avenir. C’est pourquoi écrire l’histoire d’une pensée équivaut à la réinterpréter, à en recommencer l’entreprise. L’interprète qui s’obstine à s’en tenir au sens manifeste d’un texte, le détruit en le privant de son mouvement dynamique et créateur. Selon Alphonse de Waelhens, il est caractéristique de toutes les grandes œuvres humaines d’être comprises de diverses manières, de fournir une issue à toutes les voies par lesquelles on s’efforce de les pénétrer : « elles peuvent ainsi vivre au travers des siècles, non parce qu’elles sont équivoques ou obscures, mais parce que leur richesse est si grande qu’elles rendent légitimes et fécondes les perspectives multiples sous lesquelles elles sont abordées… »
Emmanuel AVONYO, op