Archive for the ‘HERMENEUTIQUE’ Category

Pensée du 27 février 20

«Le texte dit quelque chose, mais cette activité du texte est due en définitive à l’action de l’interprète. Ils y ont part l’un et l’autre. […] En ce sens, il ne s’agit certainement pas, dans la compréhension, d’une “compréhension historique” qui reconstruirait ce qui correspond exactement au texte; ce que l’on propose au contraire de comprendre, c’est le texte lui-même. Or, cela signifie que les idées propres à l’interprète participent toujours, elles aussi et dès le début, au réveil du sens du texte. Ainsi l’horizon personnel de l’interprète est déterminant, il ne l’est pas cependant, lui non plus, à la manière d’un point de vue personnel que l’on maintient ou impose, mais plutôt comme une opinion ou une possibilité que l’on fait jouer et que l’on met en jeu, et qui contribue pour sa part à une appropriation véritable de ce qui est dit dans le texte. Nous avons décrit cela plus haut comme une fusion d’horizons. Nous y reconnaissons maintenant la forme sous laquelle se réalise le dialogue, grâce auquel accède à l’expression une chose qui n’est pas seulement la mienne, ni celle de mon auteur, mais qui nous est commune».

Gadamer, Vérité et méthode, p. 410.

____________________________________________________________________________________________________

Pensée du 26 février 20

«Y a-t-il ici deux horizons distincts, l’horizon dans lequel vit celui qui comprend et celui, propre à chaque époque, dans lequel il se replace? Est-ce que l’on dépeint de manière correcte et suffisante l’art de la compréhension historique en s’initiant à la démarche grâce à laquelle on se replace dans des horizons étrangers? Existe-t-il en fait des horizons fermés, en ce sens? […] L’horizon de notre propre présent est-il à ce point fermé, et peut-on concevoir une situation historique dont l’horizon soit ainsi fermé? […] De même que l’individu n’est jamais un individu isolé parce que toujours il s’entend déjà avec d’autres, de même l’horizon fermé qui circonscrirait une civilisation est-il une abstraction. La mobilité historique du Dasein humain est précisément constituée par le fait qu’elle n’est pas absolument attachée à un lieu, et qu’elle n’a donc jamais un horizon véritablement clos. L’horizon est au contraire quelque chose en quoi nous pénétrons progressivement et qui se déplace avec nous. Pour qui se meut, l’horizon change. De même l’horizon de passé, dont vit toute existence humaine, et qui est présent sous forme de tradition qui se transmet, est-il lui aussi toujours en mouvement. […] Quand notre conscience historique se transporte dans des horizons historiques, cela ne signifie pas qu’elle s’évade dans des mondes étrangers sans rapport avec le nôtre. Au contraire, tous ensemble, ces mondes forment l’unique et vaste horizon, de lui-même mobile, qui, au-delà des frontières de ce qui est présent, embrasse la profondeur historique de la conscience que nous avons de nous-mêmes. C’est donc en réalité un seul horizon qui englobe tout ce que la conscience historique contient»

Gadamer, Vérité et méthode, p. 325-326.


Pensée du 25 février 20

««[I]l y a entre l’interprète et l’auteur une différence insurmontable résultant de la distance historique qui les sépare. Toute époque comprend nécessairement à sa manière le texte transmis […]. Le véritable sens d’un texte, tel qu’il s’adresse à l’interprète, ne dépend précisément pas de ces données occasionnelles que représentent l’auteur et son premier public. Du moins il ne s’y épuise pas. […] [U]n auteur ne connaît pas nécessairement le vrai sens de son texte; l’interprète par conséquent peut et doit le comprendre plus que lui. Ce qui est d’une importance fondamentale. Le sens d’un texte dépasse son auteur, non pas occasionnellement, mais toujours. C’est pourquoi la compréhension est une attitude non pas uniquement reproductive, mais aussi et toujours productive».».

Gadamer, Vérité et méthode, p. 318.


Pensée du 24 février 20

«Une conscience formée à l’herméneutique doit […] être ouverte d’emblée à l’altérité du texte. Mais une telle réceptivité ne présuppose ni une “neutralité” quant au fond, ni surtout l’effacement de soi-même, mais inclut l’appropriation qui fait ressortir les préconceptions du lecteur et les préjugés personnels. Il s’agit de se rendre compte que l’on est prévenu, afin que le texte lui-même se présente en son altérité et acquière ainsi la possibilité d’opposer sa vérité, qui est de fond, à la pré- opinion du lecteur».

Gadamer, Vérité et méthode, p. 290.   

_____________________________________________________________________________________________ 

Pensée du 29 mai 19

« (…) Sous le titre de subjectivité nous attendons quelque chose de plus grave que la bonne subjectivité de l’historien ; nous attendons que l’histoire soit une histoire des hommes et que cette histoire des hommes aide le lecteur, instruit par l’histoire des historiens, à édifier une subjectivité de haut rang, la subjectivité non seulement de moi-même, mais de l’homme. Mais cet intérêt, cette attente d’un passage – par l’histoire – de moi à l’homme, n’est plus exactement épistémologique, mais proprement philosophique : car c’est bien une subjectivité de réflexion que nous attendons de la lecture et de la méditation des oeuvres d’historien ; cet intérêt ne concerne déjà plus l’historien qui écrit l’histoire, mais le lecteur – singulièrement le lecteur philosophique -, le lecteur en qui s’achève tout livre, toute oeuvre, à ses risques et périls. Tel sera notre parcours : de l’objectivité de l’histoire à la subjectivité de l’historien ; de l’une et de l’autre à la subjectivité philosophique (pour employer un terme neutre qui ne préjuge pas de l’analyse ultérieure) »

Paul RICOEUR, Histoire et Vérité, éd. du Seuil, p. 24.


Pensée du 30 novembre 18

« Les sciences de l’esprit (Geisteswissenschaften) ont le droit de déterminer elles-mêmes leur méthode en fonction de leur objet. Les sciences doivent partir des concepts les plus universels de la méthodologie, essayer de les appliquer à leurs objets particuliers et arriver ainsi à se constituer dans leur domaine propre des méthodes et des principes plus précis, tout comme ce fut le cas pour les sciences de la nature. Ce n’est pas en transportant dans notre domaine les méthodes trouvées par les grands savants que nous nous montrons leurs vrais disciples, mais en adaptant notre recherche à la nature de ses objets et en nous comportant ainsi envers notre science comme eux envers la leur (…) »

Wilhelm Dilthey, Idées descriptives

_______________________________________________________________________

Pensée du 03 juillet 18

« Et voilà de quoi ébranler sans doute une autre doctrine, si souvent enseignée naguère. “L’historien ne saurait choisir les faits. Choisir ? de quel droit ? au nom de quel principe ? Choisir, la négation de l’oeuvre scientifique…” Mais toute l’histoire est choix. Elle l’est, du fait même du hasard qui a détruit ici, et là sauvegardé les vestiges du passé. Elle l’est du fait de l’homme : dès que les documents abondent, il abrège, simplifie, met l’accent sur ceci, passe l’éponge sur cela. Elle l’est du fait, surtout, que l’historien crée ses matériaux ou, si l’on veut, les recrée : l’historien, qui ne va pas rôdant au hasard à travers le passé, comme un chiffonnier en quête de trouvailles, mais part avec, en tête, un dessein précis, un problème à résoudre, une hypothèse de travail à vérifier. Dire : “ce n’est point attitude scientifique”, n’est-ce pas montrer, simplement, que de la science, de ses conditions et de ses méthodes, on ne sait pas grand-chose ? L’histologiste mettant l’œil à l’oculaire de son microscope, saisirait-il donc d’une prise immédiate des faits bruts ? L’essentiel de son travail consiste à créer, pour ainsi dire, les objets de son observation, à l’aide de techniques souvent fort compliquées. Et puis, ces objets acquis, à “lire” ses coupes et ses préparations. Tâche singulièrement ardue; car décrire ce qu’on voit, passe encore; voir ce qu’il faut décrire, voilà le plus difficile. (…) »

Febvre (Lucien), Combats pour l’histoire, 1952

_______________________________________________________________

Pensée du 25 juin 18

«  Si une passion ne se fonde pas par une fausse supposition et si elle ne choisit pas des moyens impropres à atteindre la fin, l’entendement ne peut ni la justifier ni la condamner. Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt. Il n’est pas contraire à la raison que je choisisse de me ruiner complètement pour prévenir le moindre malaise d’un Indien ou d’une personne complètement inconnue de moi. Il est aussi peu contraire à la raison de préférer à mon plus grand bien propre un bien reconnu moindre. Un bien banal peut, en raison de certaines circonstances, produire un désir supérieur à celui qui naît du plaisir le plus grand et le plus estimable ; et il n’y a là rien de plus extraordinaire que de voir, en mécanique, un poids d’une livre en soulever un autre de cent livres grâce à l’avantage de sa situation. Bref, une passion doit s’accompagner de quelque faux jugement pour être déraisonnable ; même alors ce n’est pas la passion qui est déraisonnable, c’est le jugement. »

David Hume, Traité de la nature humaine

_________________________________________________________________

Pensée du 22 mai 18

Les concordances que nous pouvons enregistrer dans le domaine social restent quant au nombre, à la signification et à la précision, bien loin derrière celles que nous constatons dans la nature en partant de la base solide des rapports dans l’espace et des propriétés du mouvement. Le mouvement des astres – non seulement dans notre système planétaire, mais même celui d’étoiles dont la lumière ne parvient à nos yeux qu’après des années et des années – se révèle soumis à la loi, pourtant bien simple, de la gravitation, et nous pouvons le calculer longtemps à l’avance. Les sciences sociales ne pourraient apporter à l’intelligence de pareilles satisfactions. Les difficultés que pose la connaissance d’une simple entité psychique se trouvent multipliées par la variété infinie, les caractères singuliers de ces entités, telles qu’elles agissent en commun dans la société, de même que par la complexité des conditions naturelles auxquelles leur action est liée, par l’addition des réactions qui s’amassent au cours de nombreuses générations – addition qui nous empêche de déduire directement de la nature humaine, telle que nous la connaissons aujourd’hui, les traits qui étaient propres à des temps antérieurs, ou de déduire logiquement l’état actuel de la société de certains caractères généraux de la nature humaine. Pourtant ces difficultés se trouvent plus que compensées par une constatation de fait : moi qui, pour ainsi dire, vis du dedans ma propre vie, moi qui me connais, moi qui suis un élément de l’organisme social, je sais que les autres éléments de cet organisme sont du même type que moi et que, par conséquent, je puis me représenter leur vie interne. Je suis à même de comprendre la vie de la société.

Dilthey, Introduction à l’étude des sciences humaines (1883)

___________________________________________________________________

Pensée du 21 avril 18

Nous appelons compréhension le processus par lequel nous connaissons un « intérieur » à l’aide de signes perçus de l’extérieur par nos sens. C’est l’usage de la langue (…). La compréhension de la nature – interpretatio naturae – est une expression figurée. Mais nous appelons aussi, assez improprement, compréhension l’appréhension de nos états particuliers. Je dis par exemple : « Je ne comprends pas comment j’ai pu agir de la sorte » et même : « Je ne me comprends plus ». J’entends par là qu’une manifestation de moi-même qui s’est intégrée dans le monde sensible me semble venir d’un étranger et que je ne suis pas capable de l’interpréter en tant que telle, ou, dans le second cas, que je suis entré dans un état que je regarde comme étranger. Ainsi donc, nous appelons compréhension le processus par lequel nous connaissons quelque chose de psychique à l’aide de signes sensibles qui en sont la manifestation. Cette compréhension va de l’intelligence des balbutiements enfantins à celle d’Hamlet ou de la Critique de la raison pure. Par les pierres, le marbre, la musique, les gestes, la parole et l’écriture, par les actions, les règlements économiques et les constitutions, c’est le même esprit humain qui s’adresse à nous et demande à être interprété. »

Dilthey, Le monde de l’esprit, 1926 (posthume)

_________________________________________________________________________________