Pensée du 13 juin 11

« La métaphysique est la science qui contient les premiers fondements de ce qui est saisi par la connaissance humaine. »

Martin Heidegger, Kant et le problème de la métaphysique, Paris, Gallimard, 1953.

____________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Nous conviendrons que l’histoire du concept scolaire de métaphysique a connu trois principales modulations épistémologiques. Chez Aristote (dans l’œuvre des Aristotéliciens), il était d’abord une simple dénomination classificatrice devant aider à désigner l’ensemble des traités d’Aristote faisant matériellement suite à ceux du groupe de la physique, aux côtés de la logique et de l’éthique. La métaphysique est comprise dans un deuxième temps comme ontologie, comme la connaissance fondamentale de l’étant comme tel en sa totalité. Sa détermination traditionnelle comme ontologie s’étendra jusqu’à la scolastique et alimentera les trois ruptures épistémologiques modernes de ce concept.

Ces modulations du concept tiennent à trois distinctions essentielles. La première consiste dans la distinction faite entre la métaphysique traditionnelle et la métaphysique spéciale qui s’occupe des trois composantes de la totalité de l’étant que sont Dieu, le monde et l’homme. La deuxième rupture est celle du dépassement de l’identification traditionnelle de l’ontologie à la métaphysique. Troisièmement, faire de la métaphysique, c’est réfléchir à ce qui fonde la métaphysique de l’être : c’est la métaphysique de la réalité humaine. Il n’est donc pas étonnant que Kant définisse la métaphysique comme la science qui étudie ce qui rend possible la connaissance humaine. Cette dernière modulation semble être le point d’arrivée de Kant et le point de départ de Heidegger.

La définition de la métaphysique que nous propose ici Heidegger n’est pas la sienne propre. C’est une reprise par Kant d’une formule de Baumgarten, formule qui rend compte de l’horizon dans lequel Kant voulait situer la métaphysique. En fait, pour Heidegger, la métaphysique kantienne prend la forme de l’instauration du fondement de la métaphysique. Elle demeure dans la ligne de la métaphysique traditionnelle tout en se démarquant d’elle. Selon Kant, la métaphysique a pour objet l’étant en général, l’étant suprême. Cependant, il faut encore  entreprendre de refonder, après Hume, la métaphysique sur des bases solides. La « reine des sciences » passe donc pour la science de la raison pure, indépendante de l’expérience contingente car son mode de connaissance est parfaitement rigoureux et absolument contraignant.

Pour ce travail philosophique de refondation scientifique, Kant déplace le centre de gravité de la métaphysique traditionnelle vers la métaphysique spéciale en accordant un intérêt particulier à l’homme. La réflexion sur l’étant suprême implique l’étude des premiers fondements (et des limites) de ce qui est connaissable par l’homme. Le déplacement d’accent s’explique d’abord par le fait que l’homme devient le centre de tout élan de connaissance, ensuite parce que l’homme ne peut connaître que ce qui se manifeste sous ses sens, et enfin parce que la science n’est possible que dans la sphère phénoménale. Le problème de l’être et celui de l’homme deviennent si étroitement liés que la métaphysique de Kant se présente désormais comme celle qui pense le fondement d’une métaphysique conforme à la nature de l’homme.

Emmanuel AVONYO, op

Laisser un commentaire