Pensée du 26 décembre 19

La course effrénée au travail -le vice propre au Nouveau Monde- commence déjà, par contagion, à rendre la vieille Europe sauvage et à répandre sur elle une absence d’esprit absolument stupéfiante. On a déjà honte, aujourd’hui, du repos; la méditation prolongée provoque presque des remords. On pense la montre en main, comme on déjeune, le regard rivé au bulletin de la Bourse, -on vit comme un homme qui constamment « pourrait râter » quelque chose. « Faire n’importe quoi plutôt que rien » -ce principe aussi est une corde qui permet de faire passer de vie à trépas toute éducation et tout goût supérieur. Et de même que cette course des gens qui travaillent fait visiblement périr toutes les formes, de même, le sens de la forme lui-même, l’oreille et l’oeil sensibles à la mélodie des mouvements, périssent également. (…) On n’a plus de temps ni de force pour les cérémonies, pour les détours dans l’obligeance, pour l’esprit dans la conversation et pour tout otium en général. (…)

Nietzsche, Le gai savoir, §329, 1882


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