Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 14 août 19

« L’homme passe, non pas, comme on dit, un tiers de sa vie, mais presque toute sa vie à dormir de ce vrai sommeil de l’esprit. Et ce sommeil, qui est l‘inertie de la conscience a beau jeu de prendre l’homme dans ses pièges : car celui-ci, naturellement et presque irrémédiablement paresseux, voulait bien s’éveiller certes, mais comme l’effort lui répugne, il voudrait, et, naïvement il croit la chose possible, que cet effort une fois accompli le plaçât dans un état de  veille définitif ou au moins de quelque longue durée; voulant se reposer dans son éveil, il s’endort. De même qu’on ne peut pas vouloir dormir, car vouloir, quoi que ce soit, c’est toujours s’éveiller, de même on ne peut rester  éveillé que si on le veut à tout instant. »

René Daumal, Tu t’es toujours trompé


Pensée du 13 août 19

« La morale de notre temps est fixée dans ses lignes essentielles, au moment où nous naissons ; les changements qu’elle subit au cours d’une existence individuelle, ceux, par conséquent, auxquels chacun de nous peut participer sont infiniment restreints. Car les grandes transformations morales supposent toujours beaucoup de temps. De plus, nous ne sommes qu’une des innombrables unités qui y collaborent. Notre apport personnel n’est donc jamais qu’un facteur infime de la résultante complexe dans laquelle il disparaît anonyme. Ainsi, on ne peut pas ne pas reconnaître que, si la règle morale est œuvre collective, nous la recevons beaucoup plus que nous ne la faisons. Notre attitude est beaucoup plus passive qu’active. Nous sommes agis plus que nous n’agissons. Or, cette passivité est en contradiction avec une tendance actuelle, et qui devient tous les jours plus forte, de la conscience morale. En effet, un des axiomes fondamentaux de notre morale, on pourrait même dire l’axiome fondamental, c’est que la personne humaine est la chose sainte par excellence ; c’est qu’elle a droit au respect que le croyant de toutes les religions réserve à son dieu ; et c’est ce que nous exprimons nous-mêmes, quand nous faisons de l’idée d’humanité la fin et la raison d’être de la patrie. En vertu de ce principe, toute espèce d’empiètement sur notre for intérieur nous apparaît comme immorale, puisque c’est une violence faite à notre autonomie personnelle. Tout le monde, aujourd’hui, reconnaît, au moins en théorie, que jamais, en aucun cas, une manière déterminée de penser ne doit nous être imposée obligatoirement, fût-ce au nom d’une autorité morale. »

Emile DURKHEIM, Texte donné au bac en TES en 2010.

_____________________________________________________________________________________

Pensée du 12 août 19

“Le secret, ce n’est pas seulement quelque chose, un contenu qu’il y aurait à cacher ou à garder par-devers soi. Autrui est secret parce qu’il est autre. Je suis secret, je suis au secret comme un autre. Une singularité est par essence au secret. Maintenant, il y a peut-être un devoir éthique et politique à respecter le secret, un certain droit à un certain secret. La vocation totalitaire se manifeste dès que ce respect se perd. Toutefois, d’où la difficulté, il y a aussi des abus de secret, des exploitations politiques du “secret d’État” comme de la “raison d’État”, des archives policières et autres. Je ne voudrais pas me laisser emprisonner dans une culture du secret à laquelle pourtant je tiens, comme à cette figure du marrane, qui réapparaît dans tous mes textes. Certaines archives ne doivent pas rester inaccessibles, et la politique du secret appelle des responsabilités très différentes selon les situations. Encore une fois, on peut dire cela sans relativisme mais au nom d’une responsabilité qui doit être chaque fois singulière, exceptionnelle, et donc elle-même, comme le principe de toute décision, de quelque façon secrète.”

Jacques Derrida, Propos recueillis par Antoine Spire

___________________________________________________________________________________________________

Pensée du 11 août 19

« Vos coeurs connaissent en silence les secrets des jours et des nuits. Mais vos oreilles se languissent d’entendre la voix de la connaissance en vos coeurs. Vous voudriez savoir avec des mots ce que vous avez toujours su en pensée. Vous voudriez toucher du doigt le corps nu de vos rêves. Et il est bon qu’il en soit ainsi. La source secrète de votre âme doit jaillir et couler en chuchotant vers la mer, Et le trésor de vos abysses infinis se révéler à vos yeux. Mais qu’il n’y ait point de balance pour peser votre trésor inconnu, Et ne sondez pas les profondeurs de votre connaissance avec tige ou jauge, Car le soi est une mer sans limites ni mesures. Ne dites pas: « J’ai trouvé la vérité », mais plutôt: « J’ai trouvé une vérité ». Ne dites pas: « J’ai trouvé le chemin de l’âme ». Dites plutôt: « J’ai rencontré l’âme marchant sur mon chemin ». Car l’âme marche sur tous les chemins. L’âme ne marche pas sur une ligne de crête, pas plus qu’elle ne croit tel un roseau. L’âme se déploie, comme un lotus aux pétales innombrables. »

Khalil Gibran,  » La connaissance de soi »

Pensée du 10 août 19

« Apprendre à se connaître est très difficile […] et un très grand plaisir en même temps (quel plaisir de se connaître !) ; mais nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes : ce qui le prouve, ce sont les reproches que nous adressons à d’autres, sans nous rendre compte que nous commettons les mêmes erreurs, aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement. Par conséquent, à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même. Concluons : la connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami ; l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même. »

ARISTOTE
La Grande Morale, Livre II, Chap. XV


Pensée du 09 août 19

« Un honnête homme n’est pas obligé d’avoir vu tous les livres, ni d’avoir appris soigneusement tout ce qui s’enseigne dans les écoles ; et même ce serait une espèce de défaut en son éducation, s’il avait trop employé de temps en l’exercice des lettres. Il y a beaucoup d’autres choses à faire pendant sa vie, au cours de laquelle doit être si bien mesuré, qu’il lui en reste la meilleure partie pour pratiquer les bonnes actions, qui lui devraient être enseignées par sa propre raison, s’il n’apprenait rien que d’elle seule. Mais il est entré ignorant dans le monde et la connaissance de son premier âge n’étant appuyée que sur la faiblesse des sens et sur l’ autorité des précepteurs, il est presque impossible que son imagination ne se trouve remplie d’une infinité de fausses pensées, avant que cette raison en puisse entreprendre la conduite: de sorte qu’il a besoin par après d’un très grand naturel, ou bien des instructions de quelque sage, tant pour se défaire des mauvaises doctrines dont il est préoccupé, que pour jeter les premiers fondements d’une science solide, et découvrir toutes les voies par où il puisse élever sa connaissance jusqu’au plus haut degré qu’elle puisse atteindre ».

René Descartes, Discours de la Méthode

______________________________________________________________________

Pensée du 08 août 19

« L’attention seule commande : c’est elle qui fait l’univers. Je vais donc essayer de rendre ma main attentive ou plutôt de me rendre attentif à travers elle. Pour cela, il n’est à ma connaissance qu’un seul moyen : c’est de ne pas transporter les idées de ma tête jusque dans ma main. […/…] Eh bien, je le répète, nos idées ont souvent, ont presque toujours tort, non pas d’exister, mais de faire un métier qui n’est pas le leur, de se jeter dans nos jambes, de nous barrer le chemin, de se précipiter en tiers dans toutes nos rencontres ».

« Et maintenant qu’arriverait-il si tous les hommes étaient attentifs ? […/…] Affirmer la réalité extérieure c’est vider l’univers de sa substance. Sans la lumière que nous portons en nous, jamais nos yeux ne pourraient s’ouvrir sur les objets lumineux, sur les lumières du monde. Si la vibration fondamentale n’était pas en nous, jamais nous ne pourrions percevoir un son. Si l’amour n’était pas en nous, jamais nous ne pourrions être amoureux de cet être particulier que nous appelons, imprudemment peut-être, « notre amour ». Si Dieu n’était pas en nous, jamais nous ne pourrions espérer devenir des hommes ».

Jacques Lusseyran, Le monde commence aujourd’hui. Paris, Silène, 2012, p.403, 158-189.

__________________________________________________________________________________________________________________

Pensée du 07 août 19

« Il fallait vivre dans le présent, consommer chaque seconde jusqu’au bout, s’en rassasier. Pour cela, quand vous receviez votre ration de pain, ne pas l’économiser : la manger tout de suite et fortement, bouchée après bouchée, comme si chacun des morceaux était toute la nourriture du monde. Quand un rayon de soleil venait, s’ouvrir tout entier, le prendre jusqu’au fond de son corps, ne plus penser qu’une heure plus tôt on avait froid, qu’une heure plus tard on aurait froid, lui faire la fête …

S’accrocher à l’instant qui passe. Bloquer le mécanisme des souvenirs et des espoirs. Fait extraordinaire : aucune angoisse ne résistait longtemps à ce traitement. Enlevez à la souffrance sa double caisse de résonance – la mémoire et la peur -, la souffrance subsiste, mais elle est déjà à demi sauvée ».

Jacques Lusseyran, Le monde commence aujourd’hui. Paris, Silène, 2012, p.402-403.


Pensée du 06 août 19

Tu verras que les sens sont les premiers à nous avoir donné la notion du vrai et qu’ils ne peuvent être convaincus d’erreur. Car le plus haut degré de confiance doit aller à ce qui a le pouvoir de faire triompher le vrai du faux. Or quel témoignage a plus de valeur que celui des sens? Dira-t-on que s’ils nous trompent, c’est la raison qui aura mission de les contredire, elle qui est sortie d’eux tout entière? Nous trompent-ils, alors la raison tout entière est mensonge. La raison ne peut-elle expliquer pourquoi des objets carrés de près semblent ronds de loin? Il vaut mieux, dans cette carence de la raison, donner une explication fausse de la double apparence, que laisser échapper des vérités manifestes, rejeter la première des certitudes est ruiner les bases même sur lesquelles reposent notre vie et notre salut. Car ce n’est pas seulement la raison qui risquerait de s’écrouler tout entière, mais la vie elle-même périrait, si perdant confiance en son sens nous renoncions à éviter les précipices et tous les autres périls, ou à suivre ce qu’il est bon de suivre. Ainsi donc, il n’y a qu’un flot de vaines paroles dans tout ce qu’on reproche aux sens.

Lucrèce, De la Nature, livre I, 4, trad. H. Chouard, Garnier-Flammarion, 1964, p. 131-132.


Pensée du 05 août 19

« Les atomes descendent bien en droite ligne dans le vide, entraînés par leur pesanteur ; mais il leur arrive, on ne saurait dire où ni quand, de s’écarter un peu de la verticale, si peu qu’à peine peut-on parler de déclinaison. Sans cet écart, tous, comme des gouttes de pluie, ne cesseraient de tomber à travers le vide immense ; il n’y aurait point lieu à rencontres, à chocs, et jamais la nature n’eût pu rien créer. … Enfin, si tous les mouvements sont enchaînés dans la nature, si toujours d’un premier naît un second suivant un ordre rigoureux ; si, par leur déclinaison, les atomes ne provoquent pas un mouvement qui rompe les lois de la fatalité et qui empêche que les causes ne se succèdent à l’infini, d’où vient donc cette liberté accordée sur terre aux êtres vivants, d’où vient, dis-je, cette libre faculté arrachée au destin, qui nous fait aller partout où la volonté nous mène ? Nos mouvements peuvent changer de direction sans être déterminés par le temps ni par le lieu, mais selon que nous inspire notre esprit lui-même. Car, sans aucun doute, de tels actes ont leur principe dans notre volonté et c’est là que le mouvement se répand dans les membres. Ne vois-tu pas qu’au moment où s’ouvre la barrière, les chevaux ne peuvent s’élancer aussi vite que le voudrait leur esprit lui-même ? Il faut que de tout leur corps s’anime la masse de la matière qui, impétueusement portée dans tout l’organisme, s’unisse au désir et en suive l’élan. Tu le vois donc, c’est dans le coeur que le mouvement a son principe ; c’est de la volonté de l’esprit qu’il procède d’abord, pour se communiquer de là à tout l’ensemble du corps et des membres. C’est pourquoi aux atomes aussi nous devons reconnaître la même propriété : eux aussi ont une autre cause de mouvement que les chocs et la pesanteur, une cause d’où provient le pouvoir inné de la volonté, puisque nous voyons que rien de rien ne peut naître.

Lucrèce, De la Nature, livre II, trad. M. Conche, in Lucrèce, Seghers, 1967, pp. 144-146.