Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 29 janvier 19

« Enfin, il est peut-être temps de dire que le « secret » d’une bonne vie, c’est de se moquer du bonheur : ne jamais le chercher en tant que tel, l’accueillir sans se demander s’il est mérité ou contribue à l’édification du genre humain ; ne pas le retenir, ne pas regretter sa perte ; lui laisser son caractère fantasque qui lui permet de surgir au milieu des jours ordinaires ou de se dérober dans les situations grandioses. Bref le tenir toujours et partout pour secondaire puisqu’il n’advient jamais qu’à propos d’autre chose. Au bonheur proprement dit, on peut préférer le plaisir comme une brève extase volée au cours des choses, la gaieté, cette ivresse légère qui accompagne le déploiement de la vie, et surtout la joie qui suppose surprise et élévation. Car rien ne rivalise avec l’irruption dans notre existence d’un événement ou d’un être qui nous ravage et nous ravit. Il y a toujours trop à désirer, à découvrir, à aimer. Et nous quittons la scène sans avoir à peine goûté au festin ».

Pascal Bruckner, L’Euphorie perpétuelle, Essai sur le devoir de bonheur , Livre de poche, 2002, pp. 270-271.

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Pensée du 28 janvier 19

« Ce qu’il y a de plus frappant dans la conception que l’homme – le mâle – se fait du bonheur, c’est que cette conception n’existe pas. Il y a, d’Alain, un livre intitulé Propos sur le bonheur. Mais à aucun endroit de ce livre, il n’est question du bonheur. Cela est tout à fait significatif. La plupart des hommes n’ont pas de conception du bonheur. […] le bonheur s’obtient en n’y pensant pas. Un jour, on fait réflexion sur soi-même, on se rend compte qu’on n’a pas trop d’ennuis : on se dit alors qu’on est heureux. Et on dresse en règle de conduite ce fameux poncif, que le bonheur ne s’obtient qu’à condition de ne pas le rechercher ».

Montherlant, Les jeunes filles, 1936, Folio, 1972, p. 121.

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Pensée du 27 janvier 2019

« Chacun sait, ou l’expérience le lui apprend avec l’âge, que le bonheur semble d’autant plus s’éloigner qu’on cherche ardemment à l’atteindre. On ne peut pas lui courir après. On ne peut pas le chercher, parce qu’on ne peut pas le reconnaître de loin et qu’il ne se dévoile que soudain, lorsqu’il est là. Le bonheur ? Ce sont ces quelques minutes dans une vie où le monde devient tout à coup parfait, par un concours de circonstances imperceptibles. La chaleur d’une main, la vue d’une eau cristalline ou le chant d’un oiseau : comment pourrait-on « chercher à atteindre » des choses de ce genre ? Mais ce ne sont pas non plus toutes ces choses qui comptent, mais seulement la disposition d’âme (seelische Bereitschaft) qu’elles rencontrent. Ce qui importe c’est que l’âme soit capable de vibrer au bon moment, que ses cordes n’aient pas été détendues par les sons qui en ont été tirés jusque-là, que les accès aux joies les plus élevées ne soient pas encrassés (durch Schmutz verstopft). Mais l’homme peut veiller à tout cela, à la réceptivité, à la pureté (Reinheit) de l’âme. Il ne peut pas attirer le bonheur, mais il peut disposer toute son existence de manière à être prêt, à tout moment, à le recevoir quand il vient ».

Moritz Schlick, Questions d’éthique (1930), VIII, 10, Trad. C. Bonnet, Paris, P.U.F., 2000, p. 168.

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Pensée du 26 janvier 19

« Nous voyons avant tout que l’art relève de l’ordre de la gratuité. Est gratuit, ce qui n’est pas simplement un moyen en vue d’une autre chose, c’est ce qui s’accomplit en son essence, du fait simplement d’être là ; ce qui est simplement chez soi dans un apparaître n’exigeant pas de pourquoi ; est gratuit ce qui dans un instant sans temps a déjà trouvé la raison de son être dans le simple fait de venir s’offrir là. Pour cette raison, la gratuité ne pose pas immédiatement la question de sa cause. Il lui suffit d’être simplement effet s’éclatant dans l’être-là. Peut-être, est-ce pour cette raison que nous ne pouvons pas a priori donner du beau une définition matérielle. Il n’est pas de détermination objective aux contours bien arrêtés à partir desquels peut se dire matériellement le beau. Ces circonstances ne signifient point que le beau n’est pas ; ou qu’il serait simplement vapeur se dissolvant dans l’air. Il est mais ne se laisse pas définir dans une description matérielle réifiante. »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 25 janvier 19

« Dans les dernières lignes de ses Leçons sur l’Esthétique, Hegel souligne que dans l’art, il ne s’agit pas d’un simple jeu utile ou agréable. Il est question de l’esprit se libérant du contenu et de la forme de la finitude. En l’art, il s’agit de l’esprit s’efforçant d’avoir accès à ce qu’il est en se ressouvenant de sa provenance. Qu’est-ce que la provenance sinon ce lieu de l’appartenance réciproque de l’être et de la parole ? Ce lieu où l’être s’est déjà pressé vers la parole comme son épreuve, sa propre épreuve. Si l’être comme le souligne Aristote, se dit en plusieurs façons, l’œuvre d’art n’est-il pas une modalité de se dire ? Certes, cette modalité ne saurait épuiser l’être. En elle, l’esprit est seulement intuitionné. Il n’est pas appréhendé en tant que ce qui se pose soi-même et est le mouvement de son propre poser. L’esprit n’est pas encore saisi en tant que la substance qui est aussi sujet, c’est-à-dire en infinie médiation de soi. Ici ne se trouve-t-il pas la limite de l’art ?

Son royaume est bien l’esprit mais en lui le tout de l’esprit n’est pas posé comme un tout. Le tout de l’esprit n’est pas posé en son concept. Cette limite n’a pas la signification d’un moindre être, de ce qui aurait dû ne pas être. Au fond, ne constitue-t-il pas la beauté même de l’art en un certain sens ? Peut-être, est-il heureux que par l’art, les choses soient simplement manifestées en leur rayonnement. Simplement ne renvoie pas ici à une pauvreté, mais à ce qui conduit à une surabondance gracieuse. L’œuvre d’art laisse simplement l’étant être en son rayonnement pour inviter le regard, peut-être, à aller vers ce lieu où le voir et l’entendre s’originent et sont relayés par autre chose. Que peut être ce regard, sinon le regard philosophique ? »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 24 janvier 19

« La recherche (scientifique) obéit d’abord au désir de connaître, ensuite seulement à celui d’être utile. En outre, l’histoire de la science montre que c’est toujours au moment où les chercheurs n’obéissaient qu’à la curiosité intellectuelle qu’ils ont fait les découvertes les plus utiles. Mais ils ne cherchaient pas l’utilité au point de départ. Il existe donc une sorte de détachement dans la recherche scientifique, qui est une forme de sagesse »

J.-Fr. Revel et M. Ricard, Le moine et le philosophe, Nil éd., 1997, p. 259.

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Pensée du 23 janvier 19

« Nous avons trois moyens de connaître : l’autorité, le raisonnement et l’expérience ; mais l’autorité ne nous fait pas savoir si elle ne nous donne pas la raison de ce qu’elle affirme : elle ne fait rien comprendre, elle fait seulement croire, et l’on ne saurait dire en vérité que nous savons par cela seul que nous croyons ; le raisonnement de son côté ne peut distinguer le sophisme de la démonstration, à moins d’être vérifié dans ses conclusions par les œuvres certificatrices de l’expérience »

Roger Bacon († 1294), Compendium Philosophiae, London, Brewer, 1859, p. 397.

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Pensée du 22 janvier 19

« Le bon chercheur doit prendre une attitude très humble et attentive, accueillante a priori pour ce qu’il va observer, mais qu’il ne connaît pas encore. Il ignore, en effet, ce qu’il découvrira, mais il doit être prêt à recevoir et à comprendre toutes les indications qui se présenteront à lui. Celui qui trouve ce qu’il cherche fait en général un bon travail d’écolier ; pensant à ce qu’il désire, il néglige souvent les signes, parfois minimes, qui apportent autre chose que l’objet de ses prévisions. Le vrai chercheur doit savoir faire attention aux signes qui révéleront l’existence d’un phénomène auquel il ne s’attend pas »

L. Leprince-Ringuet, Des atomes et des hommes, Fayard, 1957, p. 57.

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Pensée du 21 janvier 19

« Plus proche, également décisif peut-être, voici un autre événement non moins menaçant. C’est l’avènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité. Là, encore, c’est un aspect fondamental de la condition humaine qui est en jeu, mais la révolte, le désir d’être délivré des peines du labeur, ne sont pas modernes, ils sont aussi vieux que l’histoire. Le fait même d’être affranchi du travail n’est pas nouveau non plus ; il comptait jadis parmi les privilèges les plus solidement établis de la minorité. A cet égard, il semblerait que l’on s’est simplement servi du progrès scientifique et technique pour accomplir ce dont toutes les époques avaient rêvé sans jamais pouvoir y parvenir.

Cela n’est vrai, toutefois, qu’en apparence. L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. Le souhait se réalise donc, comme dans les contes de fées, au moment où il ne peut que mystifier. C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. Même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire. »

Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958

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Pensée du 20 janvier 19

« Nous avons coutume aujourd’hui de ne voir dans l’amitié qu’un phénomène de l’intimité, où les amis s’ouvrent leur âme sans tenir compte du monde et de ses exigences. […] Aussi nous est-il difficile de comprendre l’importance politique de l’amitié. Lorsque, par exemple, nous lisons chez Aristote que la philia, l’amitié entre citoyens, est l’une des conditions fondamentales du bien-être commun, nous avons tendance à croire qu’il parle seulement de l’absence de factions et de guerre civile au sein de la cité. Mais pour les Grecs, l’essence de l’amitié consistait dans le discours. Ils soutenaient que seul un « parler-ensemble » constant unissait les citoyens dans une polis. Avec le dialogue se manifeste l’importance politique de l’amitié, et de son humanité propre. Le dialogue (à la différence des conversations intimes où les âmes individuelles parlent d’elles-mêmes), si imprégné qu’il puisse être du plaisir pris à la présence de l’ami, se soucie du monde commun, qui reste « inhumain » en un sens très littéral, tant que des hommes n’en débattent pas constamment. Car le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue. Quelque intensément que les choses du monde nous affectent, quelque profondément qu’elles puissent nous émouvoir et nous stimuler, elles ne deviennent humaines pour nous qu’au moment où nous pouvons en débattre avec nos semblables. Tout ce qui ne peut devenir objet de dialogue peut bien être sublime, horrible ou mystérieux, voire trouver voix humaine à travers laquelle résonner dans le monde, mais ce n’est pas vraiment humain. Nous humanisons ce qui se passe dans le monde en nous parlant, et, dans ce parler, nous apprenons à être humains. »

Arendt, Vies politiques, 1974