Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 06 janvier 18

« Les œuvres de l’architecture, contrairement à celles des autres arts, n’ont que très rarement une destination purement esthétique ; elles sont soumises à d’autres conditions étrangères à l’art, tout utilitaires ; par suite, le grand mérite de l’artiste consiste à poursuivre et atteindre le but esthétique, tout en tenant compte d’autres nécessités ; pour arriver à cette conciliation, il lui faut tâcher d’accorder par divers moyens les fins esthétiques avec les fins utilitaires ; il lui faut déterminer avec sagacité quel est le genre de beauté esthétique et architectonique qui se prête, qui convient la construction d’un temple, d’un palais, d’un arsenal. A mesure que la rigueur du climat multiplie les exigences et les besoins de la pratique, à mesure qu’elle les rend étroites et impérieuses, la recherche du beau en architecture se renferme dans un champ plus restreint. […] Toutes ces nécessités de la pratique sont, pour l’architecture, autant d’entraves ; pourtant elles lui procurent, d’autre part, un puissant point d’appui ; car, vu les dimensions et le prix de ses ouvrages, vu la sphère restreinte de son activité esthétique, elle ne pourrait subsister uniquement comme art, si, en sa qualité de profession indispensable, elle n’obtenait en même temps une place sûre et honorable parmi les métiers. »

Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, 1819, Livre troisième, § 43, tr. A. Burdeau, PUF, p. 279.

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Pensée du 05 janvier 18

 « Éveiller l’âme : tel est, dit-on, le but final de l’art, tel est l’effet qu’il doit chercher à obtenir. C’est de cela que nous avons à nous occuper en premier lieu. En envisageant le but final de l’art sous ce dernier aspect, en nous demandant notamment quelle est l’action qu’il doit exercer, qu’il peut exercer et qu’il exerce effectivement, nous constatons aussitôt que le contenu de l’art comprend tout le contenu de l’âme et de l’esprit, que son but consiste à révéler à l’âme tout ce qu’elle recèle d’essentiel, de grand, de sublime, de respectable et de vrai. Il nous procure, d’une part, l’expérience de la vie réelle, nous transporte dans des situations que notre expérience personnelle ne nous fait pas, et ne nous fera peut-être jamais connaître : les expériences des personnes qu’il représente, et, grâce à la part que nous prenons à ce qui arrive à ces personnes, nous devenons capables de ressentir plus profondément ce qui se passe en nous-mêmes. D’une façon générale, le but de l’art consiste à rendre accessible à l’intuition ce qui existe dans l’esprit humain, la vérité que l’homme abrite dans son esprit, ce qui remue la poitrine humaine et agite l’esprit humain. C’est ce que l’art a pour tâche de représenter, et il le fait au moyen de l’apparence qui, comme telle, nous est indifférente, dès l’instant où elle sert à éveiller en nous le sentiment et la conscience de quelque chose de plus élevé. C’est ainsi que l’art renseigne sur l’humain, éveille des sentiments endormis, nous met en présence des vrais intérêts de l’esprit. Nous voyons ainsi que l’art agit en remuant, dans leur profondeur, leur richesse et leur variété, tous les sentiments qui s’agitent dans l’âme humaine, et en intégrant dans le champ de notre expérience ce qui se passe dans les régions intimes de cette âme. « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » : telle est la devise qu’on peut appliquer à l’art ».

Hegel, Esthétique (1832), Introduction, Champs Flammarion, 1979, pp. 41-42.

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Pensée du 04 janvier 18

 « L’art doit surtout et avant tout embellir la vie, nous rendre donc supportables et, si possible, agréables aux autres : cette tâche sous les yeux, il nous modère et nous tient en bride, crée des formes de civilité, lie des êtres sans éducation à des lois de convenance, de propreté, de courtoisie, leur apprend à parler et se taire au bon moment. L’art doit ensuite dissimuler ou réinterpréter toute laideur, chaque trait pénible, horrible, dégoûtant, qui ne cessera de reparaître en dépit de tous les efforts, conformément à l’origine de la nature humaine ; il doit surtout procéder ainsi au sujet des passions, des douleurs et des angoisses de l’âme, il doit, dans la laideur inévitable ou insurmontable, laisser transparaître son côté significatif. Après cette grande, cette trop grand tâche de l’art, ce qui se dit proprement l’art, celui des oeuvres, n’est qu’un appendice. Un homme qui sent en soi une surabondance de ces vertus d’embellissement, d’occultation et de réinterprétation, cherchera finalement à se décharger encore de ce superflu dans des oeuvres d’art ; dans certaines circonstances, tout un peuple fera de même. – Mais d’ordinaire, on prend maintenant l’art par l’autre bout, on se raccroche à sa queue, et on se figure que l’art des oeuvres d’art est le vrai, que c’est à partir de lui qu’il faudra améliorer et transformer la vie – fous que nous sommes ! À commencer notre repas par le dessert et à savourer douceurs sur douceurs, quoi d’étonnant si nous nous gâtons l’estomac et même l’appétit pour la bonne chère solide et nourrissante, à laquelle l’art nous convie ! ».

Nietzsche, Humain, trop humain (1878), II, Opinions et sentences mêlées, § 174, trad. R. Rovini, p. 91-92.

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Pensée du 03 janvier 18

  « Nous n’interdisons pas toujours à notre oeil d’arrondir, de parachever par l’imagination : et ce n’est plus alors l’éternelle imperfection que nous transportons sur le fleuve du devenir – nous pensons alors porter une déesse et nous accomplissons ce service avec de la fierté et une innocence enfantine. [… ] Nous devons de temps en temps nous reposer de nous-mêmes en jetant d’en haut un regard sur nous-mêmes, et, avec un éloignement artistique en riant sur nous-mêmes ou en pleurant sur nous-mêmes ; nous devons découvrir le héros et de même le bouffon qui se cachent dans notre passion de connaissance, nous devons quelquefois nous réjouir de notre folie pour pouvoir continuer à éprouver de la joie à notre sagesse ! Et c’est précisément parce que nous sommes en dernière instance des hommes lourds et sérieux, et plutôt des poids que des hommes, que rien ne nous fait tant de bien que le bonnet de bouffon : nous en avons besoin à l’égard de nous-mêmes – nous avons besoin de tout art insolent, planant dans les airs, dansant, moqueur, enfantin et bienheureux pour ne pas perdre cette liberté qui se tient au-dessus des choses que notre idéal exige de nous. Ce serait pour nous une rechute que de tomber, en raison précisément de notre probité susceptible, au beau milieu de la morale et par amour pour des exigences excessivement sévères que nous nous imposons à cet égard, de nous transformer en monstres et en épouvantails de vertu. Nous devons aussi pouvoir nous tenir au-dessus de la morale – et pas seulement nous tenir avec la raideur anxieuse de celui qui craint à chaque instant de glisser et de tomber, mais aussi planer et jouer au-dessus d’elle ! Comment pourrions-nous pour ce nous passer de l’art, tout comme du bouffon ?

 

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1882), Livre II, § 107, trad. P. Wotling, Éd. Flammarion, coll. « GF », 1997, p. 158-159

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Pensée du 02 janvier 18

« L’écrivain consomme et ne produit pas, même s’il a décidé de servir par la plume les intérêts de la communauté. Ses œuvres restent gratuites, donc inestimables ; leur valeur marchande est arbitrairement fixée. À certaines époques on le pensionne, à d’autres il touche un pourcentage sur le prix de vente de ses livres. Mais pas plus qu’entre le poème et la pension royale sous l’ancien régime, il n’y a, dans la société actuelle, de commune mesure entre l’ouvrage de l’esprit et sa rémunération au pourcentage. Au fond on ne paie pas l’écrivain: on le nourrit, bien ou mal selon les époques. Il ne peut en aller différemment, car son activité est inutile : il n’est pas du tout utile, il est parfois nuisible que la société prenne conscience d’elle-même. Car, précisément, l’utile se définit dans dans les cadres d’une société constituée et par rapport à des institutions, des valeurs et des fins déjà fixées. »
Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?, 1948, Folio essais, 2011, p. 88-89.
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Pensée du 01 Janvier 18

« Parmi les objets qui donnent à l’artifice humain la stabilité sans laquelle les hommes n’y trouveraient point de patrie, il y en a qui n’ont strictement aucune utilité et qui en outre, parce qu’ils sont uniques, ne sont pas échangeables et défient par conséquent l’égalisation au moyen d’un dénominateur commun tel que l’argent ; si on les met sur le marché, on ne peut fixer leur prix qu’arbitrairement. Bien plus, les rapports que l’on a avec une oeuvre d’art ne consistent certainement pas à « s’en servir » ; au contraire, pour trouver sa place convenable dans le monde, l’oeuvre d’art doit être soigneusement écartée du conteste des objets d’usage ordinaires. Elle doit être de même écartée des besoins et des exigences de la vie quotidienne, avec laquelle elle a si peu de contacts que possible. Que l’oeuvre d’art ait toujours été inutile, ou qu’elle ait autrefois servi aux prétendus besoins religieux comme les objets d’usage ordinaires servent aux besoins ordinaires, c’est une question hors de propos ici. Même si l’origine de l’art était d’un caractère exclusivement religieux ou mythologique, le fait est que l’art a glorieusement résisté à sa séparation d’avec la religion, la magie et le mythe ».

 

Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, 1958, Chapitre IV, tr. G. Fradier, Pocket, p. 223

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Pensée du 31 décembre 17

« Dieu gouverne le monde ; le contenu de son gouvernement, l’accomplissement de son plan est l’histoire universelle. Saisir ce plan, voilà la tâche de la philosophie de l’histoire, et celle-ci présuppose que l’Idéal se réalise, que seul ce qui est conforme à l’Idée est réel. A la pure lumière de cette Idée divine, laquelle n’est pas un simple idéal, s’évanouit l’apparence que le monde est un devenir insensé. La philosophie veut connaître le contenu, la réalité de l’idée divine et justifier la réalité méprisée. Car la Raison est l’intellection de l’oeuvre divine. Ce qu’on appelle « réalité » est sujet à caution aux yeux de la philosophie : elle le considère comme quelque chose qui peut paraître, mais qui n’est pas en soi et pour soi réel. On pourrait interpréter cette conception comme une sorte de consolation face à l’image qu’on se fait du malheur absolu et de la folie qui règnent par le monde. Mais la consolation est une compensation factice d’un mal qui n’aurait pas dû se produire ; son domaine est celui des choses finies. Aussi bien la philosophie n’est pas une consolation, elle est quelque chose de plus. Elle réconcilie ; elle transfigure le réel qui paraît injuste et l’élève jusqu’au rationnel, en montrant qu’il est fondé sur l’Idée elle-même et en mesure de donner satisfaction à la raison. Car c’est dans la Raison que réside le Divin. »

F. HEGEL, La raison dans l’histoire

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Pensée du 30 décembre 17

« La sauvagerie, force et puissance de l’homme dominé par les passions, […] peut être adoucie par l’art, dans la mesure où celui-ci représente à l’homme les passions elles-mêmes, les instincts et, en général, l’homme tel qu’il est. Et en se bornant à dérouler le tableau des passions, l’art alors même qu’il les flatte, le fait pour montrer à l’homme ce qu’il est, pour l’en rendre conscient. C’est […] en cela que consiste son action adoucissante, car il met ainsi l’homme en présence de ses instincts, comme s’ils étaient en dehors de lui, et lui confère de ce fait une certaine liberté à leur égard. Sous ce rapport, on peut dire de l’art qu’il est un libérateur. Les passions perdent leur force, du fait même qu’elles sont devenues objets de représentations, objets tout court. L’objectivation des sentiments a justement pour effet de leur enlever leur intensité et de nous les rendre extérieurs, plus ou moins étrangers. Par son passage dans la représentation, le sentiment sort de l’état de concentration dans lequel il se trouvait en nous et s’offre à notre libre jugement. »

HEGEL, Esthétique

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Pensée du 29 décembre 17

« La plus haute signification de l’art est celle qui lui est commune avec la religion et la philosophie. Comme celles-ci, il est un mode d’expression du divin, des besoins et exigences plus élevés de l’esprit. Nous l’avons dit plus haut : les peuples ont déposé dans l’art leurs idées les plus hautes, et il constitue souvent pour nous le seul moyen de comprendre la religion d’un peuple. Mais il diffère de la religion et de la philosophie par le fait qu’il possède le pouvoir de donner de ces idées élevées une présentation sensible qui nous les rend accessibles. La pensée pénètre dans les profondeurs d’un monde suprasensible… elle cherche en toute liberté à satisfaire son besoin de connaître, en s’élevant au-dessus de la réalité finie. Mais cette rupture, opérée par l’esprit, est suivie d’une conciliation, oeuvre également de l’esprit ; il crée de lui-même les oeuvres des beaux-arts qui constituent le premier anneau intermédiaire destiné à rattacher l’extérieur, le sensible et le périssable à la pensée pure… Si l’art sert à rendre l’esprit conscient de ses intérêts, il est loin d’être le mode d’expression le plus élevé de la vérité. […] Pour le moment, contentons-nous de rappeler que, même par son contenu, l’art se heurte à certaines limitations, qu’il opère sur une matière sensible, de sorte qu’il ne peut avoir pour contenu qu’un certain degré spirituel de la vérité. L’Idée a en effet une existence plus profonde qui ne se prête plus à l’expression sensible : c’est le contenu de notre religion et de notre culture. Ici, l’art revêt un autre aspect que celui qu’il avait à des époques antérieures. Et cette Idée plus profonde, dont la pointe extrême est représentée par le christianisme, échappe totalement à l’expression sensible… Dans la hiérarchie des moyens servant à exprimer l’absolu, la religion et la culture issue de la raison occupent le degré le plus élevé, bien supérieur à celui de l’art. »

Hegel, Esthétique

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Pensée du 28 décembre 17

La vie est sans pourquoi et cela parce qu’elle ne tolère en soi aucun hors de soi auquel elle devrait de se manifester et ainsi d’être ce qu’elle est – auquel elle aurait à demander pourquoi elle est ce qu’elle est – pourquoi, à dessein de quoi elle est la vie. Seulement, si la vie ne laisse hors de soi aucune réalité extérieure à elle, à laquelle elle aurait à quémander la raison de sa manifestation et ainsi de son être, aucun horizon d’intelligibilité à partir duquel il lui faudrait revenir sur soi pour se comprendre et se justifier elle-même, c’est uniquement parce qu’elle porte en elle ce principe ultime d’intelligibilité et de justification. C’est parce qu’elle se révèle elle-même de telle façon que dans cette révélation pathétique immanente de soi, c’est elle aussi qui est révélée. L’auto-révélation de la vie est son auto-justification. Si la vie est sans pourquoi, si elle ne demande rien ni à personne, ni à aucun savoir ek-statique, à aucune pensée intentionnelle en quête d’un sens quelconque, à aucune science, le pourquoi de sa vie, c’est parce que, s’éprouvant elle-même, ce n’est pas seulement ni d’abord ce qu’elle éprouve quand elle s’éprouve elle-même, mais le fait de s’éprouver soi-même, le bonheur de cette épreuve est sa jouissance de soi qui lui dit quelle est bonne ».

Michel Henry, Incarnation , Seuil, p. 320.

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