Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 19 octobre 17

« La satisfaction, le bonheur, comme l’appellent les hommes, n’est au propre et dans son essence rien que de négatif , en elle, rien de positif. Il n’y a pas de satisfaction qui, d’elle-même et comme de son propre mouvement, vienne à nous , il faut qu’elle soit la satisfaction d’un désir. Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or, avec la satisfaction cesse le désir, et par conséquent la jouissance aussi. Donc la satisfaction, le contentement, ne sauraient être qu’une délivrance à l’égard d’une douleur, d’un besoin , sous ce nom, il ne faut pas entendre en effet seulement la souffrance effective, visible, mais toute espèce de désir qui, par son importunité, trouble notre repos, et même cet ennui qui tue, qui nous fait de l’existence un fardeau. Maintenant, c’est une entreprise difficile d’obtenir, de conquérir un bien quelconque , pas d’objet qui ne soit séparé de nous par des difficultés, des travaux sans fin , Sur la route, à chaque pas, surgissent des obstacles. Et la conquête une fois faite, l’objet atteint, qu’a-t-on gagné ? (…) »

SHOPENHAUER

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Pensée du 18 octobre 17

 » Il arrive qu’un asservissement total de l’être aimé tue l’amour de l’amant. Le but est dépassé : l’amant se retrouve seul si l’aimé s’est transformé en automate. Ainsi l’amant ne désire-t-il pas posséder l’aimé comme on possède une chose , il réclame un type spécial d’appropriation. Il veut posséder une liberté comme liberté. Mais d’autres part, il ne saurait se satisfaire de cette forme éminente de la liberté qu’est l’engagement libre et volontaire. Qui se contenterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ?Qui accepterez de s’entendre dire : » Je vous aime parce que je me suis librement engagé à vous aimer et que je ne veux pas me dédire , je vous aime par fidélité à moi même » ? Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment. Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre. Il veut à la fois que la liberté de l’Autre se détermine elle même à devenir amour – et cela, non point seulement au commencement de l’aventure mais à chaque instant – et, à la fois, que cette liberté soit captivée « par elle même  » ( en italique ) qu’elle se retourne sur elle même, comme dans la folie, comme dans le rêve sans vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains. Ce n’est pas le déterminisme passionnel que nous désirons chez autrui, dans l’amour, ni une liberté hors d’atteinte, mais c’est une liberté qui joue le déterminisme passionnel et qui se prend à son jeu. « 

Sartre

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Pensée du 17 octobre 17

« Il me semble que la philosophie n’a pas seulement la tâche de rendre compte dans un autre discours que scientifique de la rela-tion d’appartenance entre ce que nous sommes et telle région d’être que telle science élabore en objet par des procédures méthodiques appropriées. Elle doit aussi être capable de rendre compte du mouvement de distanciation par lequel cette relation d’appartenance exige la mise en objet, le traitement objectif et objectivant des sciences et donc le mouvement par lequel explication et compréhen-sion s’appellent sur le plan proprement épistémologique. »

Paul RICOEUR, Du texte à l’action, Essais d’herméneutique, Paris, Le Seuil, 1986, p. 181.

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Pensée du 16 octobre 17

« Qu’est-ce que la pensée ? A quel moment commençons-nous à penser? Quand vous irez plus loin, vous verrez que votre pensée part de la pensée. Cette pensée-ci n’est que réaction, rien d’autre. Mais vous connaissez aussi une autre façon de penser; cette pensée-là part du silence. La pensée qui a son point de départ dans la pensée est un cercle vicieux, ce n’est que répétition. Mais la pensée qui part du silence est pensée créatrice, vie, action et perception créatrice. La véritable pensée rompt avec la pensée, aussi, affranchissez-vous de la pensée. »

Jean Klein, Transmettre la lumière.

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Pensée du 15 octobre 17

« Lorsqu’un tel individu proclame comme sienne une opinion aussi rapide, sans pertinence, que n’étaye aucune expérience, ni aucune réflexion, il lui confère – même s’il la limite apparemment – et par le fait qu’il la réfère à lui-même en tant que sujet, une autorité qui est celle de la profession de foi. Et ce qui transparaît, c’est qu’il s’implique corps et âme; il aurait donc le courage de ses opinions, le courage de dire des choses déplaisantes qui ne plaisent en vérité que trop. Inversement, quand on a affaire à un jugement fondé et pertinent mais qui dérange, et qu’on n’est pas en mesure de réfuter, la tendance est tout aussi répandue à le discréditer en le présentant comme une simple opinion. […]

Theodor ADORNO, Modèles critiques, « Opinion, illusion, société » tr. fM. Jimenez & E. Kaufholzz, Payot, Paris, 1984.

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Pensée du 14 octobre 17

« La conscience n’est pas immédiate. Je pense, et puis je pense que je pense, par quoi je distingue Sujet et Objet, Moi et le monde. Moi et ma sensation. Moi et mon sentiment. Moi et mon idée. C’est bien le pouvoir de douter qui est la vie du moi. Par ce mouvement, tous les instants tombent au passé. Si l’on se retrouvait tout entier, c’est alors qu’on ne se reconnaîtrait pas. Le passé est insuffisant, dépassé. Je ne suis plus cet enfant, cet ignorant, ce naïf. A ce moment-là même j’étais autre chose, en espérance, en avenir. La conscience de soi est la conscience d’un devenir et d’une formation de soi irréversible, irréparable. Ce que je voulais, je le suis devenu. Voilà le lien entre le passé et le présent, pour le mal comme pour le bien. »

ALAIN

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Pensée du 13 octobre 17

« D’où vient mon être ? Si j’avais vécu avant le créateur de ce monde, je connaîtrais le commencement de ma vie et de ma conscience de moi-même. Qui m’a crée ? Me suis-je créé de mes propres mains ? Mais je n’existais pas avant d’être créé. Si je dis que mon père et ma mère m’ont créé, alors je dois chercher le créateur de mes parents et des parents de mes parents jusqu’à ce qu’ils arrivent aux premiers qui ne furent pas créés comme nous, mais qui vinrent en ce monde de quelque autre manière sans être engendrés. Car si eux-mêmes ont été créés, je ne sais rien de leur origine à moins que j’admette cette vérité. Celui qui les a créés de rien doit être une essence incréée qui est et qui sera pour tous les siècles à venir, le Seigneur et maître de toutes choses, sans commencement et sans fin, immuable dont on ne peut compter les années. »

Summer Cl., Sagesse éthiopienne, Paris, Editions Recherches sur les Civilisations, 1983, p. 63.

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Pensée du 12 octobre 17

« Il est vrai qu’il y a des tas de choses tout à fait estimables qui ne servent à rien. La musique, l’amour, le plaisir, en un sens, ne servent à rien. Et le bonheur, à quoi sert-il ? A rien, bien sûr ! Cela n’empêche pourtant pas que l’on fasse de la musique, que l’on fasse l’amour, ou que l’on tente d’être heureux… Mais c’est qu’on recherche le plaisir, l’amour ou le bonheur pour eux-mêmes : l’agrément qu’il y a à jouir, à aimer, à être heureux se suffit à lui-même. Est-ce le cas de philosophie ? Soyons franc : elle frappe par sa difficulté plutôt que par son agrément. Elle est fatigante, ennuyeuse, angoissante parfois. À tel point que si, vraiment, elle ne servait à rien, on en déconseillerait la tentative à tout un chacun. Plutôt qu’un plaisir ou un art, la philosophie est d’abord un travail. Elle n’est pas que cela. Mais je crois qu’elle est avant tout un travail, avec tout ce que le travail a de pénible et souvent d’ingrat. Comme tout travail doit servir à quelque chose, la question devient : à quoi sert la philosophie ? A-t-elle un enjeu pratique ? Je crois que oui. La philosophie sert à vivre, simplement. Son but est à mes yeux le bien-vivre ou le mieux-vivre, c’est-à-dire le bonheur, ou qui peut nous en rapprocher.

ANDRE COMTE-SPONVILLE, “A quoi sert la philosophie ?”

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Pensée du 11 octobre 17

« En faisant du bonheur le but de la philosophie, je m’appuie sur une tradition fort ancienne et multiforme, et d’abord sur la tradition grecque. J’en extrairais volontiers la belle définition de la philosophie que donnait Épicure, et qui va à l’encontre de l’opinion reçue selon laquelle on ne pourrait définir ce qu’est la philosophie. « La philosophie,  disait Épicure, est une activité qui, par des discours et des raisonnements  nous procure la vie heureuse. » J’aime tout, dans cette définition. Que la philosophie y soit une activité, et pas seulement une théorie. Qu’elle procède par discours et raisonnements, et pas seulement par intuitions et visions. Qu’elle tende au bonheur ! Je donnerai pour ma part la même définition quant au fond, formulée dans un langage peut-être plus moderne : la philosophie est une activité discursive, qui a la vie pour objet, la raison pour moyen et le bonheur pour but. Je pense répondre ainsi aux deux questions : « Qu’est-ce que la philosophie et à quoi sert-elle ? » Car ces deux questions n’en font qu’une. Inutile de préciser que cette définition est mienne. Elle ne prétend pas valoir pour toutes les philosophies. Mais cela même est philosophique. »

ANDRE COMTE-SPONVILLE, “A quoi sert la philosophie ?”

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Pensée du 10 octobre 17

« L’intelligence universelle est la faculté intime la plus réelle et la plus propre, la partie la plus efficace de l’âme du monde. C’est la même intelligence qui remplit tout, illumine l’univers et dirige convenablement la nature et la production de ses espèces; elle est à la production des choses naturelles ce que notre esprit est à la production ordonnée des espèces rationnelle. Les Pythagoriciens l’appellent le Moteur et l’agitateur de l’univers… Les Platoniciens la nomment forgeron du monde. Ce forgeron, disent-ils, procède du monde supérieur, qui est tout unité, du monde sensible, qui est multiple et où règne, non seulement l’amitié, mais aussi la discorde, grâce à la séparation des parties. Cette intelligence, insérant et apportant du sien dans la matière, demeurant elle-même quiète et immobile, produit tout. Les Mages la disent très féconde en semences, ou plutôt, le semeur, parce que c’est lui qui imprègne la matière de toutes les formes et qui, suivant leur destination ou leur condition, les figure, les forme, les combine dans des plans si admirables qu’on ne les peut attribuer si au hasard, ni à aucun principe qui ne sait pas distinguer et ordonner.

Bruno Giordano, Cause, principe et unité, Edtions d’aujourd’hui, p.89-90.

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