Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 28 août 17

« Originairement, tout au début de la vie psychique, le moi se trouve investi par les pulsions et en partie capable de satisfaire ses pulsions sur lui-même. Nous appelons cet état narcissisme, et nous qualifions d’auto-érotique cette possibilité de satisfaction. Le monde extérieur, à ce moment, n’est pas investi par l’intérêt (dans le sens général du terme), il est indifférent pour ce qui est de la satisfaction. À cette époque, le moi-sujet coïncide avec ce qui est plaisant, le monde extérieur avec ce qui est indifférent (éventuellement avec ce qui, comme source d’excitation, est déplaisant). Si, pour commencer nous définissons l’amour comme relation du moi à ses sources de plaisir, la situation dans laquelle il n’aime que lui-même et est indifférent au monde éclaire la première des oppositions dans laquelle nous avons trouvé « aimer ». Le moi n’a pas besoin du monde extérieur pour autant qu’il est auto-érotique, mais il reçoit de celui-ci des objets et par suite des expériences que connaissent les pulsions de conservation du moi, et il ne peut éviter de ressentir des excitations pulsionnelles internes, pour un temps, comme déplaisantes. Alors, sous la domination du principe de plaisir, s’accomplit un nouveau développement dans le moi. Il prend en lui, dans la mesure où ils sont source de plaisir, les objets qui se présentent, il les introjecte (selon l’expression de Ferenczi) et, d’un autre côté, expulse hors de lui ce qui, à l’intérieur de lui-même provoque le déplaisir ».

Freud, Métapsychologie, « Pulsions et destins des pulsions », pp. 37-38.

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Pensée du 27 août 17

« Le discours de la libération sexuelle a culpabilisé l’amour en tant que vécu, et l’a démodé comme écriture. S’il y a un romantisme aujourd’hui, il est libidinal et non plus sentimental. A la place de la passion, le désir; au lieu du cœur, le sexe. C’est à l’antique machinerie du corps et de l’âme que s’en sont prises les diverses idéologies du plaisir… Le désir peut se prévaloir du droit de revanche: en faisant taire l’amour, il rend tout simplement la monnaie de sa pièce à son ancien censeur. Car la sentimentalité ne semble avoir eu pour rôle que de travestir, voire d’empêcher le libre essor des pulsions. A l’heure où la répression sexuelle est jugée sous tous ses aspects, l’amour est au banc des accusés pour complicité de meurtre. Comment oserions-nous parler d’amour? Le cœur nous manque… On ne peut se faire l’avocat du cœur dans le procès qui lui est intenté, ni réinstaller l’amour sur le trône dont la révolution sexuelle vient de le faire descendre. On peut tout juste s’interroger sur la pertinence qu’il y a à être révolutionnaire dans le domaine de l’affectivité. Renverser les valeurs, en effet, c’est rester tributaire de l’idéalisme dont, par ce bouleversement, on prétend se dégager. En condamnant la sentimentalité au nom du désir, nous ne sommes pas sortis de l’opposition de l’âme et du corps… Que sont les nouveaux viveurs? Des puritains à l’envers. »

Alain Finkielkraut & Pascal Bruckner, Le Nouveau Désordre amoureux, Point, p.145-146.

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Pensée du 26 août 17

« Croirez-vous qu’après qu’elle a poussé ici sa fécondité jusqu’à l’excès, elle a été pour toutes les autres planètes d’une stérilité à n’y rien produire de vivant ? Ma raison est assez bien convaincue, dit la Marquise, mais mon imagination est accablée de la multitude infinie des habitants de toutes ces planètes, et embarrassée de la diversité qu’il faut établir entre eux; car je vois bien que la nature, selon qu’elle est ennemie des répétitions, les aura tous faits différents; mais comment se représenter tout cela ? Ce n’est pas à l’imagination à prétendre se le représenter, répondis-je, elle ne peut aller plus loin que les yeux. On peut seulement apercevoir d’une certaine vue universelle la diversité que la nature doit avoir mise entre tous ces mondes. Tous les visages sont en général sur un même modèle; mais ceux de deux grandes nations, comme des Européens, si vous voulez, et des Africains ou des Tartares, paraissent être faits sur deux modèles particuliers, et il faudrait encore trouver le modèle des visages de chaque famille. Quel secret doit avoir eu la nature pour varier en tant de manières une chose aussi simple qu’un visage ? Nous ne sommes dans l’univers que comme une petite famille, dont tous les visages se ressemblent; dans une autre planète, c’est une autre famille, dont les visages ont un autre air. »

Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, troisième soir.

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Pensée du 25 août 17

« (…) Nul ne pouvant être heureux dans un monde malheureux, les conjoints recracheraient à l’intérieur de la cellule conjugale tout ce qu’ils emmagasinent au-dehors de haine, de fatigue, de peur ou d’indifférence. Le couple est un miroir fidèle ou se réfléchit la détresse que le capitalisme apporte à la société… Le couple n’est pas tant un renoncement qu’une fuite: il reste l’institution la plus accessible à tous ceux que tourmente, sinon le grand idéal passionnel, du moins le besoin de sécurité – le désir de déconnexion. « Nous » cela se conçoit d’abord pour se défendre « d’eux ». Plus la société est hostile, plus le couple est nécessaire aux individus: bien loin de se désagréger, il se renforce de la dureté des rapports. Ce qui spécifie l’autre comme conjoint, c’est qu’il ne marchande pas mon existence, c’est qu’il m’attend, qu’il est là, à portée de main, qu’il émane de lui de la durée, c’est enfin, qu’il est lui pour moi et moi pour lui une valeur acquise. Mais, si le couple n’est pas tant contaminé que consolidé par la misère sociale, au moins est-il malade de lui-même… L’amour libéré ne tient pas la distance. Il s’engage sans cesse au-delà de ce qu’il sait, de ce qu’il peut: le couple contemporain est le désastre engendré par ce pari stupide… D’où cette idée neuve… qu’il faut abandonner d’un même élan de fuite, l’ordre domestique et le romantisme qui, après l’avoir longtemps défié, lui sert aujourd’hui de fondement. Car on est sûr de se faire bien vite rattraper si l’on déserte le mariage, tout en restant attaché au langage qui conforme l’affectivité aux finalités propres de cette institution ».

Alain Finkielkraut & Pascal Bruckner, Le Nouveau Désordre amoureux, Pointp.168-169, 170

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Pensée du 24 août 17

« C’est pitié qu’il faut avoir, pitié du mal. Il faut voir dans l’homme qui te frappe, soit un instrument divin, soit un instrument aveugle, toujours un instrument. Tout homme est malade, sa maladie, c’est son mauvais moi, ennemi acharné de l’autre moi. Ne pas s’irriter contre l’homme; avoir compassion de lui comme de toi-même. La vie n’est qu’une longue méprise, un long malentendu avec Dieu et les autres. Le seul ennemi, c’est le mal; les hommes sont tes frères; ils sont à aimer en raison même de leur méchanceté, comme une mère enveloppe de plus de tendresse l’enfant mal conformé ».

Henri Frédéric Amiel, Journal intime, 4 juin 1849, p. 470.

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Pensée du 23 août 17

 « Il y a un charme indéfinissable à se sentir vivre quand tout repose; on se devient transparent à soi-même, le tumulte de la vie extérieure et de la pensée s’apaise, et à travers ses vagues qui s’aplanissent et qui se taisent, on aperçoit transparaître le fond paisible et silencieux du coeur. C’est l’heure du recueillement intérieur ».

Henri Frédéric Amiel, Lettre à Jules Vuy.

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Pensée du 22 août 17

 » Dans la publicité commerciale… un vendeur privé (par exemple de cigarettes, d’alcool, de voitures très rapides, etc.) vous propose une satisfaction ou un plaisir privés, strictement et immédiatement individuels. Le message publicitaire tend à établir une complicité entre le vendeur et l’acheteur potentiel, en suggérant que l’un et l’autre ne poursuivent que leur avantage privé et ont intérêt l’un et l’autre à écarter toute considération qui le transcende: le seul but du vendeur est de procurer à l’acheteur potentiel un plaisir qui l’incite à un achat auquel rien ne l’oblige, et le seul but de l’acheteur doit être d’obtenir le plus grand plaisir possible. Les biens et les services compensatoires ne sont donc pas, par définition, des biens et services nécessaires ou simplement utiles. Ils se présentent toujours comme contenant un élément de luxe, de superflu, de rêve qui, désignant l’acquéreur comme un « heureux privilégié », le protège contre les pressions de l’univers rationalisé et l’obligation de se conduire de façon fonctionnelle. Les biens compensatoires sont donc convoités pour leur inutilité autant – ou même plus – que pour leur valeur d’usage; car c’est l’élément d’inutilité (les gadgets et ornements superflus) qui symbolisent l’évasion de l’acheteur de l’univers collectif vers une niche de souveraineté privée ».

André Gorz, Métamorphoses du Travail, 1988

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Pensée du 21 août 17

 » L’organisation du travail la plus rationnelle du point de vue économique… devait rendre le coût et la productivité du travail rigoureusement prévisibles et programmables. A cette fin, elle avait décomposé le travail en « gestes » répertoriés et chronométrés au centième de seconde près. La rationalité du travail devait de la sorte reposer sur une base organisationnelle autonome et ne plus dépendre en rien des dispositions subjectives de la main-d’oeuvre. L’usine devait fonctionner d’autant mieux que son fonctionnement n’avait plus besoin de l’esprit de coopération des ouvriers. L’hétérogénéité de la conduite de ceux-ci devait être obtenue « scientifiquement » par ces contraintes totalement anonymes en apparence qu’étaient les exigences impérieuses de la machinerie. Or ce type d’hétérorégulation programmée devenait progressivement d’autant moins supportable que la régulation incitative qui était censée la compléter faisait appel à des désirs en contradiction avec les exigences du travail. Ces régulateurs incitatifs, nous l’avons vu, étaient les consommations compensatoires que la société consommationniste faisait miroiter à ses travailleurs. Cette société mettait, en somme, en avant, des valeurs diamétralement opposées, et cela dans un contexte de croissance économique ostentatoire. La vie de travail devenait la négation de la vie hors travail et inversement. Le but que la société consommationniste donnait au travail, c’était de ne plus travailler. Les motivations qui devaient assurer l’intégration fonctionnelle des travailleurs motivaient le refus de cette intégration: le refus du travail ».

André Gorz, Métamorphoses du Travail, 1988.

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Pensée du 20 août 17

 » La culture technique est inculture de tout ce qui n’est pas technique… Ce milieu lui-même porte l’empreinte de la violence technique… La violence… est un rapport d’instrumentalisation technique des choses du monde niées dans leurs qualités sensibles, et par conséquent, une répression dévalorisante de ma sensibilité propre. La prépondérance de la rationalité instrumentale est inscrite dans la fonctionnalité aussi bien des outils quotidiens que des supports et des habitacles conçus pour nos corps: sièges, tables, immeubles, rues, moyens de transports, paysages urbains, architecture industrielle, bruits, éclairages, matériaux, etc. Tout résulte de et incite à traiter le milieu de vie de façon instrumentale, à violenter la nature et faire violence à notre corps comme à celui d’autrui. La culture du quotidien est – avec toute l’ambiguïté trouble que représente cette création antinomique – une culture de la violence ou, dans sa forme extrême, une culture de la barbarie thématisée, réfléchie, sublimée, exacerbée, se niant par son affirmation même chez les punks, ou exhibant une antiesthétique protofasciste de l’insensibilité, de la cruauté et de la laideur, chez les skins. À une culture professionnelle qui se coupe du monde vécu dans son épaisseur sensible correspond ainsi la production d’un monde sans valeur sensible, et à ce monde une sensibilité desséchée et qui dessèche en retour la pensée « .

André Gorz, Métamorphoses du Travail, Folio, 1988, p. 29-30.

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Pensée du 19 août 17

« S’il nous arrive de parler de « travail » à propos de ces activités – du travail ménager, du travail artistique, du « travail » d’autoproduction – c’est en un sens fondamentalement différent de celui qu’a le travail placé par la société au fondement de son existence, à la fois moyen cardinal et but suprême.  Car la caractéristique essentielle de ce travail-là – celui que nous « avons », « cherchons »,    « offrons » – est d’être une activité dans la sphère publique, demandée, définie, reconnue utilisée par d’autres et, à ce titre, rémunérés par eux. C’est par le travail rémunéré que nous appartenons à la sphère publique, acquérons une existence et une identité sociale (c’est à dire une « profession »), sommes insérés dans un réseau de relations et d’échanges où nous nous mesurons aux autres et nous voyons conférés des droits sur eux en échange de nos devoirs envers eux ».

André Gorz, Métamorphoses du Travail, Folio, 1988, p. 29-30.

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