Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 08 août 18

« Ce que nous appelons « travail » est une invention de la modernité. La forme sous laquelle nous le connaissons, pratiquons, plaçons au centre de la vie individuelle et sociale, a été inventée, puis généralisée avec l’industrialisme. Le « travail » au sens contemporain, ne se confond ni avec les besognes, répétées jour après jour, qui sont indispensables à l’entretien et à la reproduction de la vie de chacun; ni avec le labeur, si astreignant soit-il, qu’un individu accomplit pour réaliser une tâche dont lui-même ou les siens sont les destinataires et les bénéficiaires; ni avec ce que nous entreprenons de notre chef, sans compter notre temps et notre peine, dans un but qui n’a d’importance qu’à nos propres yeux et que nul ne pourrait réaliser à notre place. S’il nous arrive de parler de « travail » à propos de ces activités – du travail ménager, du travail artistique, du « travail » d’autoproduction – c’est en un sens fondamentalement différent de celui qu’a le travail placé par la société au fondement de son existence, à la fois moyen cardinal et but suprême.

Car la caractéristique essentielle de ce travail-là – celui que nous « avons », « cherchons », « offrons » – est d’être une activité dans la sphère publique, demandée, définie, reconnue, utilisée par d’autres et, à ce titre, rémunérée par eux. C’est par le travail rémunéré que nous appartenons à la sphère publique, acquérons une existence et une identité sociale (c’est à dire une « profession »), sommes insérés dans un réseau de relations et d’échanges où nous nous mesurons aux autres et nous voyons conférés des droits sur eux en échange de nos devoirs envers eux. »

Gorz (André), Métamorphoses du Travail, 1988

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Pensée du 07 août 18

« C’est toujours vieilli que l’œil aborde son activité, obsédé par son propre passé et par les insinuations anciennes et récentes de l’oreille, du nez, de la langue, des doigts, du cœur et du cerveau. Il ne fonctionne pas comme un instrument solitaire et doté de sa propre énergie, mais comme un membre soumis d’un organisme complexe et capricieux. Besoins et préjugés ne gouvernent pas seulement sa manière de voir mais aussi le contenu de ce qu’il voit. Il choisit, rejette, organise, distingue, associe, classe, analyse, construit. Il saisit et fabrique plutôt qu’il ne reflète; et les choses qu’il saisit et fabrique, il ne les voit pas nues comme autant d’éléments privés d’attributs, mais comme des objets, comme de la nourriture, comme des gens, comme des ennemis, comme des étoiles, comme des armes. Rien n’est vu tout simplement, à nu. Les mythes de l’œil innocent et du donné absolu sont de fieffés complices. Tout deux renforcent l’idée, d’où ils dérivent, que savoir consiste à élaborer un matériau brut reçu par les sens, et qu’il est possible de découvrir ce matériau brut soit au moyen de rites de purification, soit par une réduction méthodique de l’interprétation. Mais recevoir et interpréter ne sont pas des opérations séparables; elles sont entièrement solidaires. La maxime kantienne fait ici écho : l’œil innocent est aveugle et l’esprit vierge vide. De plus, on ne peut distinguer dans le produit fini ce qui a été reçu et ce qu’on a ajouté. On ne peut extraire le contenu en pelant les couches de commentaires. »

Goodman (Nelson), Langages de l’art, 1968

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Pensée du 06 août 18

« La liberté n’est pas un état naturel et immédiat, elle doit plutôt être acquise ou conquise par la médiation de l’éducation du savoir et du vouloir. L’état de nature est plutôt l’état de l’injustice, de la violence, de l’instinct naturel déchaîné, des actions et des sentiments inhumains. La société et l’Etat imposent assurément des bornes, mais ce qu’ils limitent, ce sont ces sentiments, ces instincts bruts et plus tard les opinions et les besoins, les caprices et les passions que crée la civilisation. Cette limitation est due à la volonté consciente de la liberté telle qu’elle est en vérité selon la Raison. C’est de son concept que relèvent le droit et les mœurs. Le droit et les mœurs doivent imprégner la volonté sensible et la mater. L’éternel malentendu provient donc du concept […] subjectif qu’on se fait de la liberté. Ainsi on confond la liberté avec les instincts, les désirs, les passions, le caprice et l’arbitraire des individus particuliers et l’on tient leur limitation pour une limitation de la liberté. Bien au contraire, cette limitation est la condition même de la délivrance : l’Etat et la société sont précisément les conditions dans lesquelles la liberté se réalise. »

Hegel, La raison dans l’histoire, 1822-1830

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Pensée du 05 août 18

« La sauvagerie, force et puissance de l’homme dominé par les passions, […] peut être adoucie par l’art, dans la mesure où celui-ci représente à l’homme les passions elles-mêmes, les instincts et, en général, l’homme tel qu’il est. Et en se bornant à dérouler le tableau des passions, l’art alors même qu’il les flatte, le fait pour montrer à l’homme ce qu’il est, pour l’en rendre conscient. C’est […] en cela que consiste son action adoucissante, car il met ainsi l’homme en présence de ses instincts, comme s’ils étaient en dehors de lui, et lui confère de ce fait une certaine liberté à leur égard. Sous ce rapport, on peut dire de l’art qu’il est un libérateur. Les passions perdent leur force, du fait même qu’elles sont devenues objets de représentations, objets tout court. L’objectivation des sentiments a justement pour effet de leur enlever leur intensité et de nous les rendre extérieurs, plus ou moins étrangers. Par son passage dans la représentation, le sentiment sort de l’état de concentration dans lequel il se trouvait en nous et s’offre à notre libre jugement. »

Hegel, Esthétique, 1818-1829

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Pensée du 04 août 18

« L’œuvre d’art n’est pas encore la pensée pure mais, malgré sa sensibilité, elle n’est plus un simple étant matériel comme les pierres, les plantes, la vie organique; le sensible dans l’œuvre d’art est déjà un idéal, qui cependant existe encore en même temps extérieurement comme une chose, n’étant pas l’idéal de la pensée; lorsque l’esprit laisse les objets être librement, sans toutefois pénétrer dans leur intérieur essentiel (parce que pour lui, les objets cesseraient alors complètement d’exister dans leur extériorité en tant que choses particulières, cette apparence du sensible se présente à lui de l’extérieur, comme la forme, l’apparence, ou le son des choses. Ainsi le sensible de l’art ne concerne que les deux sens théorétiques de la vue et de l’ouïe, tandis que restent exclus de la jouissance artistique l’odorat, le goût et le toucher. En effet ces trois derniers sens ont à faire avec la matérialité en tant que telle et avec ses qualités immédiatement sensibles.(…) Pour cette raison, ces sens ne peuvent rien avoir à faire avec les objets de l’art, qui doivent rester dans leur autonomie réelle et ne permettent pas de rapport purement sensible. »

Hegel, Esthétique, 1818-1829

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Pensée du 03 août 18

« L’opinion la plus courante qu’on se fait de la fin que se propose l’art, c’est qu’elle consiste à imiter la nature… Dans cette perspective, l’imitation, c’est-à-dire l’habileté à reproduire avec une parfaite fidélité les objets naturels, tels qu’ils s’offrent à nous, constituerait le but essentiel de l’art, et quand cette reproduction fidèle serait bien réussie, elle nous donnerait une complète satisfaction. Cette définition n’assigne à l’art que le but formel de refaire à son tour, aussi bien que ses moyens le lui permettent, ce qui existe déjà dans le monde extérieur, et de le reproduire tel quel. Mais on peut remarquer tout de suite que cette reproduction est du travail superflu, car ce que nous voyons représenté et reproduit sur les tableaux, à la scène ou ailleurs : animaux, paysages, situations humaines, nous le trouvons déjà dans nos jardins, dans notre maison ou parfois dans ce que nous tenons du cercle plus ou moins étroit de nos amis et connaissances. En outre, ce travail superflu peut passer pour un jeu présomptueux, qui reste bien en-deçà de la nature. Car l’art est limité dans ses moyens d’expression et ne peut produire que des illusions partielles, qui ne trompent qu’un seul sens; en fait, quand l’art s’en tient au but formel de la stricte imitation, il ne nous donne, à la place du réel et du vivant, que la caricature de la vie. (…) »

Hegel, Esthétique, 1818-1829

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Pensée du 02 août 18

« Le religieux violent n’aurait pas conservé jusqu’à ces dernières années l’emprise prodigieuse qu’il a exercée sur l’humanité pendant la quasi-totalité de son histoire, s’il n’y avait rien d’autre en lui que les balivernes auxquelles on l’a ramené, des philosophes rationalistes à la psychanalyse. Sa puissance vient de ce qu’il dit réellement aux hommes ce qu’il faut faire et ne pas faire pour que les rapports restent tolérables au sein des communautés humaines, dans un certain contexte culturel. Le sacré, c’est l’ensemble des postulats auxquels l’esprit humain est amené par les transferts collectifs sur les victimes réconciliatrices, au terme des crises mimétiques. Loin de constituer un abandon à l’irrationnel, le sacré constitue la seule hypothèse possible, pour les hommes, tant que ces transferts subsistent dans leur intégrité. »

Girard (René), Des choses cachées depuis la fondation du monde, 1978

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Pensée du 01 août 18

« Si la crise mimétique et le lynchage fondateur se produisent réellement, s’il est vrai que les communautés humaines peuvent se dissoudre et se dissolvent périodiquement dans la violence mimétique pour se tirer d’affaire, in extremis, par la victime émissaire, les systèmes religieux, en dépit des transfigurations qui viennent de l’interprétation sacrée, reposent réellement sur une observation aiguë des conduites qui entraînent les hommes dans la violence ainsi que du processus étrange qui peut y mettre fin. Ce sont ces conduites, grosso modo, qu’elles interdisent, et c’est ce processus, grosso modo, qu’elles reproduisent dans leurs rites. (…) »

Girard (René), Des choses cachées depuis la fondation du monde, 1978

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Pensée du 31 juillet 18

Le religieux est donc loin d’être « inutile ». Il déshumanise la violence, il soustrait à l’homme sa violence afin de l’en protéger, faisant d’elle une menace transcendante et toujours présente qui exige d’être apaisée par des rites appropriés ainsi que par une conduite modeste et prudente. Le religieux libère vraiment l’humanité car il délivre les hommes des soupçons qui les empoisonneraient s’ils se remémoraient la crise telle qu’elle s’est réellement déroulée. Penser religieusement, c’est penser le destin de la cité en fonction de cette violence qui maîtrise l’homme d’autant plus implacablement que l’homme se croit plus à même de la maîtriser. C’est donc penser cette violence comme surhumaine, pour la tenir à distance, pour renoncer à elle. Quand l’adoration terrifiée faiblit, quand les différences commencent à s’effacer, les sacrifices rituels perdent leur efficacité : ils ne sont plus agréés. Chacun prétend redresser lui-même la situation mais personne n’y parvient : le dépérissement même de la transcendance fait qu’il n’y a plus la moindre différence entre le désir de sauver la cité et l’ambition la plus démesurée, entre la piété la plus sincère et le désir de se diviniser.

Girard (René), La Violence et le Sacré, 1972

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Pensée du 30 juillet 18

Une fois qu’il n’y a plus de transcendance, religieuse, humaniste, ou de tout autre sorte, pour définir une violence légitime et garantir sa spécificité face à toute violence illégitime, le légitime et l’illégitisme de la violence sont définitivement livrés à l’opinion de chacun, c’est-à-dire à l’oscillation vertigineuse et à l’effacement. Il y a autant de violences légitimes désormais qu’il y a de violents, autant dire qu’il n’y en a plus du tout. Seule une transcendance quelconque, en faisant croire à une différence entre le sacrifice et la vengeance, ou entre le système judiciaire et la vengeance, peut tromper durablement la violence. (…)

Girard (René), La Violence et le Sacré, 1972

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