Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 25 mars 20

La lutte des classes, que jamais ne perd de vue un historien instruit à l’école de Marx, est une lutte pour ces choses brutes et matérielles sans lesquelles il n’en est point de raffinées ni de spirituelles. Celles-ci interviennent pourtant dans la lutte des classes autrement que comme l’idée d’un butin qu’emportera le vainqueur. Comme confiance, courage, humour, ruse, fermeté inébranlable, elles prennent une part vivante à la lutte et agissent rétrospectivement dans les profondeurs du temps. Elles remettront toujours en question chaque nouvelle victoire des maîtres. De même que certaines fleurs tournent leur corolle vers le soleil, le passé par un mystérieux héliotropisme, tend à se tourner vers le soleil qui est en train de se lever au ciel de l’histoire. L’historien matérialiste doit savoir discerner ces changements, le moins ostensible de tous.

Benjamin Walter, Sur le Concept d’Histoire, Gallimard, folio, Paris 2000.

___________________________________________________________________________________________________________________

Pensée du 24 mars 20

«La loi qui nous est imposée est celle de la confusion des genres. Tout est sexuel. Tout est politique. Tout est esthétique. Simultanément. Tout a pris un sens politique, surtout depuis 1968 : la vie quotidienne, mais aussi la folie, le langage, les médias, mais aussi le désir deviennent politiques à mesure qu’ils entrent dans la sphère de la libération et des processus collectifs de masse. En même temps, tout est devenu sexuel, tout est objet de désir : le pouvoir, le savoir, tout s’interprète en termes de fantasmes et de refoulement, le stéréotype sexuel est passé partout. En même temps, tout s’esthétise : la politique s’esthétise dans le spectacle, le sexe dans la publicité et le porno, l’ensemble des activités dans ce qu’il est convenu d’appeler la culture, sorte de sémiologisation médiatique et publicitaire qui envahit tout – le degré Xerox de la culture. Chaque catégorie est portée à son degré de généralisation le plus grand, et du coup perd toute spécificité et se résorbe dans toutes les autres. Quand tout est politique, rien n’est plus politique, et le mot n’a plus de sens. Quand tout est sexuel, rien n’est plus sexuel, et le sexe perd toute détermination. Quand tout est esthétique, rien n’est plus ni beau ni laid, et l’art même disparaît. »

Jean Baudrillard, La transparence du mal, Paris,  p 17.


Pensée du 23 mars 20

Notre image du bonheur est tout entière colorée par le temps dans lequel il nous a été imparti de vivre. Il ne peut y avoir de bonheur susceptible d’éveiller notre envie que dans l’atmosphère que nous avons pu parler des femmes qui auraient pu se donner à nous. Autrement dit, l’image du bonheur est inséparable de celle de la rédemption. Il en va de même de l’image du passé, dont s’occupe l’histoire. Le passé est marqué d’un indice secret, qui le renvoie à la rédemption. Ne sentons-nous pas nous-mêmes un faible souffle de l’air dans lequel vivaient les hommes d’hier ? Les voix auxquelles nous prêtons l’oreille n’apportent-elles pas un écho de voix désormais éteintes ? Les femmes que nous courtisons n’ont-elles pas des sœurs qu’elles n’ont plus connues ? S’il en est ainsi, alors il existe un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre. Nous avons été attendus sur la terre. À nous, comme à chaque génération précédente, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention. Cette prétention, il est juste de ne point la repousser. L’historien matérialiste en a conscience.

Walter Benjamin, Sur le Concept d’Histoire, Gallimard, folio, Paris 2000.


Pensée du 22 mars 20

« Chacun devra admettre que le jugement sur la beauté au sein duquel il se mêle le moindre intérêt est tout à fait de parti pris et ne constitue nullement un jugement de goût qui soit pur. Il ne faut pas se soucier le moins du monde de l’existence de la chose mais y être totalement indifférent, pour jouer le rôle de juge en matière de goût. (…) Le goût est la faculté de juger ou d’apprécier un objet ou un mode de représentation par une satisfaction ou un déplaisir, indépendamment de tout intérêt. On appelle beau l’objet d’une telle représentation ».

KANT, Critique de la faculté de juger, trad. J.-R. Ladmiral, M. B. de Launay et J.-M. Vaysse, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. 2, pp. 959-967.


Pensée du 21 mars 20

« Quand la question est de savoir si une chose est belle, ce que l’on veut savoir, ce n’est pas si l’existence de cette chose a ou pourrait avoir quelque importance pour nous-même ou pour quiconque, mais comment nous en jugeons quand nous nous contentons de la considérer (dans l’intuition ou dans la réflexion). Si quelqu’un me demande si je trouve beau le palais que j’ai devant les yeux, je peux toujours répondre que je n’aime pas ce genre de choses qui ne sont faites que pour les badauds ; ou bien comme ce sachem iroquois, qui n’appréciait rien à Paris autant que les rôtisseries ; je peux aussi, dans le plus pur style de Rousseau, récriminer contre la vanité des Grands, qui font servir la sueur du peuple à des choses si superflues ; je puis enfin me persuader bien aisément que si je me trouvais dans une île déserte, sans espoir de revenir jamais parmi les hommes, et si j’avais le pouvoir de faire apparaître par magie, par le simple fait de ma volonté, un édifice si somptueux, je ne prendrais même pas cette peine dès lors que je disposerais déjà d’une cabane qui serait assez confortable pour moi. On peut m’accorder tout cela et y souscrire, mais là n’est pas le problème. En posant ladite question, on veut simplement savoir si cette pure et simple représentation de l’objet s’accompagne en moi de satisfaction, quelle que puisse être mon indifférence concernant l’existence de l’objet de cette représentation. On voit aisément que c’est ce que je fais de cette représentation en moi-même, et non pas ce en quoi je dépends de l’existence de l’objet, qui importe pour que je puisse dire qu’un tel objet est beau et pour faire la preuve que j’ai du goût. »

Launay et J.-M. Vaysse, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. 2, pp. 959-967.


Pensée du 20 mars 20

« Aucune société humaine ne peut s’accomplir dans l’histoire si elle n’apprend pas, dans un élan critique et objectif, à s’analyser. Tant qu’elle verra toujours chez les autres les raisons de son malheur, elle restera toujours, et paradoxalement, à leur traîne. Aussi, ce qu’elle croît pouvoir chasser par une accusation éternelle, la conduira à être toujours plus dépendante […] Le débat sur l’Afrique doit sortir des schémas classiques d’argumentation, ceux du comparatif culturel et des contingences de l’histoire (Traite négrière, colonisation ou l’impérialisme permanent de l’Occident) pour s’orienter vers la déterminante vérité de l’identité ontologique du sujet humain. »

Jean Gobert Tanoh, Hegel le pur penseur de l’Afrique. Essai sur le devenir de l’être africain, Paris, Edilivre, 2014


Pensée du 19 mars 20

« Toutes les sociétés ont leur idéal, les sociétés cannibales pas moins que les sociétés policées. Si les principes tirent une justification suffisante du fait qu’ils sont reçus dans une société, les principes du cannibale sont aussi défendables et aussi sains que ceux de l’homme policé. De ce point de vue, les premiers ne peuvent être rejetés comme mauvais purement et simplement. »

Claude Levi Strauss, Droit naturel et histoire, trad. fr. par Monique Nathan & Éric de Dampière, Paris, Flammarion, 1986 (1953), p. 15.


Pensée du 18 mars 20

Nous sommes modernes dès lors que nous considérons que tout héritage doit être évalué ou remanié à partir de notre libre choix. Il ne s’agit donc plus tant de savoir si nous sommes pour ou contre l’autonomie de l’individu mais de quel type d’individualisme nous voulons bien être redevables. Un individualisme responsable qui pose des bornes à l’arbitraire ou un néo-individualisme barbare parce qu’illimité. Puisque « nous sommes condamnés à être libres » (Sartre), qu’au moins nous ayons les bénéfices du droit d’inventaire. Si nous sommes libres, nous le sommes aussi d’examiner le contenu de cette égalité qu’on nous demande d’idolâtrer et dont nous avons le droit de critiquer l’insignifiance. »

Jean-François Paoli, Les impostures de l’égalité, Paris, Max Milo, 2003.


Pensée du 17 mars 20

«Chacun de nous a sa manière d’aimer et de haïr et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité tout entière Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l’âme. Nous jugeons du talent d’un romancier à la puissance avec laquelle il tire du domaine public, où le langage les avait ainsi fait descendre, des sentiments et des idées auxquels il essaie de rendre, par une multiplicité de détails qui se juxtaposent, leur primitive et vivante individualité. Mais de même qu’on pourra intercaler indéfiniment des points entre deux positions d’un mobile sans jamais combler l’espace parcouru, ainsi, par cela seul que nous parlons, par cela seul que nous associons des idées les unes aux autres et que ces idées se juxtaposent au lieu de se pénétrer, nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage. »

Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience , 1888, Chpitre 3, In : Oeuvres, PUF, 1991, pp 108-109.

____________________________________________________________________________________________________________________

Pensée du 16 mars 20

Il y a aujourd’hui tout autour de nous une espèce d’évidence fantastique de la consommation et de l’abondance, constituée par la multiplication des objets, des services, des biens matériels, et qui constitue une sorte de mutation fondamentale dans l’écologie de l’espèce humaine. À proprement parler, les hommes de l’opulence ne sont plus tellement environnés, comme ils le furent de tout temps, par d’autres hommes que par des OBJETS. Leur commerce quotidien n’est plus tellement celui de leurs semblables que statistiquement selon une courbe croissante, la réception et la manipulation de biens et de messages, depuis l’organisation domestique très complexe et ses dizaines d’esclaves techniques jusqu’au « mobilier urbain » et toute la machinerie matérielle des communications et des activités professionnelles, jusqu’au spectacle permanent de la célébration de l’objet dans la publicité et les centaines de messages journaliers venus des mass media, du fourmillement mineur des gadgets vaguement obsessionels jusqu’aux psychodrames symboliques qu’alimentent les objets nocturnes qui viennent nous hanter jusque dans nos rêves. Les concepts d’« environnement », d’ « ambiance » n’ont sans doute une telle vogue que depuis que nous vivons moins, au fond, à proximité d’autres hommes, dans leur présence et dans leur discours, que sous le regard muet d’objets obéissants et hallucinants qui nous répètent toujours le même discours, celui de notre puissance médusée, de notre abondance virtuelle, de notre absence les uns aux autres. Comme l’enfant-loup devient loup à force de vivre avec eux, ainsi nous devenons lentement fonctionnels nous aussi. Nous vivons le temps des objets : je veux dire que nous vivons à leur rythme et selon leur succession incessante. C’est nous qui les regardons aujourd’hui naître, s’accomplir et mourir alors que, dans toutes les civilisations antérieures, c’étaient les objets, instruments ou monuments pérennes, qui survivaient aux générations d’hommes. »

 Jean Baudrillard, La société de consommation, 1970, éd. Denoël,p.17-18