Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 29 juillet 19

« L’homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu’il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s’offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures, qu’il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations. Un homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu’il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalité. Ce besoin de modifier les choses extérieures est déjà inscrit dans les premiers penchants de l’enfant : le petit garçon qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l’eau, admire en fait une oeuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité. Ce besoin revêt des formes multiples, jusqu’à ce qu’il arrive à cette manière de se manifester soi-même dans les choses extérieures, que l’on trouve dans l’œuvre artistique. Mais les choses artistiques ne sont pas les seules que l’homme traite ainsi ; il en use pareillement avec lui-même, avec son propre corps, qu’il change volontairement, au lieu de le laisser dans l’état où il se trouve. Là est le motif de toutes les parures, de toutes les élégances, fussent-elles barbares, contraires au goût, enlaidissantes, voire dangereuses. « 

Hegel

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Pensée du 28 juillet 19

« Cependant, si la crainte de tomber dans l’erreur introduit une méfiance dans la science, science qui sans ces scrupules se met d’elle-même à l’œuvre et connaît effectivement, on ne voit pas pourquoi, inversement, on ne doit pas introduire une méfiance à l’égard de cette méfiance, et pourquoi on ne doit pas craindre que cette crainte de se tromper ne soit déjà l’erreur même. En fait, cette crainte présuppose quelque chose, elle présuppose même beaucoup comme vérité, et elle fait reposer ses scrupules et ses déductions sur cette base qu’il faudrait d’abord elle-même examiner pour savoir si elle est la vérité. Elle présuppose précisément des représentations de la connaissance comme d’un instrument et d’un milieu, elle présuppose aussi une différence entre nous-mêmes et cette connaissance ; surtout, elle présuppose que l’absolu se trouve d’un côté, et elle présuppose que la connaissance se trouvant d’un autre côté, pour soi et séparée de l’absolu, est pourtant quelque chose de réel. En d’autres termes, elle présuppose que la connaissance, laquelle étant en dehors de l’absolu, est certainement aussi en dehors de la vérité, est pourtant encore véridique, admission par laquelle ce qui se nomme crainte de l’erreur se fait plutôt soi-même connaître comme crainte de la vérité. »

Hegel, Phénoménologie de l’esprit

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Pensée du 26 juillet 19

« La plupart des doctrines morales ont conservé quelque trace des temps de servitude, pendant lesquels on s’appuyait principalement sur la crainte pour rendre les hommes inoffensifs. Le souverain bien étant alors, comme dit Pascal, la paix, tout ce qui est utile à la paix est bon, et notamment la crainte est bonne ; et, puisque la crainte est une tristesse, la tristesse peut être bonne, et le moraliste se garde bien de détourner l’homme de la tristesse. Pascal n’estime que ceux qui gémissent. Au temps présent, encore que Pascal soit très lu et très admiré, le plus grand nombre des esprits cultivés ont pourtant retrouvé quelque lueur de saine raison, jusqu’à aimer, tout au moins, la joie chez les autres ; beaucoup ne sont pas encore arrivés jusqu’à aimer la joie en eux-mêmes ; ils sont inquiets tant qu’ils n’ont pas d’inquiétude, et ne se rassurent que s’ils traversent quelque crise de tristesse et de découragement de laquelle ils croient sortir comme purifiés. Cela prouve qu’ils n’ont pas confiance en Dieu, autrement dit qu’ils n’ont pas appris à connaître comment tout dépend nécessairement de la nature infinie de Dieu, c’est-à-dire d’une raison éternelle qui ne peut absolument ni se tromper ni nous tromper. »

Alain, « Valeur morale de la joie d’après Spinoza », 1899.

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Pensée du 25 juillet 19

« L’intelligence universelle est la faculté intime la plus réelle et la plus propre, la partie la plus efficace de l’âme du monde. C’est la même intelligence qui remplit tout, illumine l’univers et dirige convenablement la nature et la production de ses espèces; elle est à la production des choses naturelles ce que notre esprit est à la production ordonnée des espèces rationnelle. Les Pythagoriciens l’appellent le Moteur et l’agitateur de l’univers… Les Platoniciens la nomment forgeron du monde. Ce forgeron, disent-ils, procède du monde supérieur, qui est tout unité, du monde sensible, qui est multiple et où règne, non seulement l’amitié, mais aussi la discorde, grâce à la séparation des parties. Cette intelligence, insérant et apportant du sien dans la matière, demeurant elle-même quiète et immobile, produit tout. Les Mages la disent très féconde en semences, ou plutôt, le semeur, parce que c’est lui qui imprègne la matière de toutes les formes et qui, suivant leur destination ou leur condition, les figure, les forme, les combine dans des plans si admirables qu’on ne les peut attribuer si au hasard, ni à aucun principe qui ne sait pas distinguer et ordonner. Orphée l’appelle l’oeil du monde, parce qu’il voit à l’intérieur et à l’extérieur de toutes les choses naturelles, afin que tout, aussi bien intrinsèquement q’extrinsèquement, se produise et se maintienne dans ses propres proportions… Plotin le dit père et générateur, parce qu’il distribue les semences dans le champ de la nature et qu’il est le plus proche dispensateur des formes. Pour nous, il s’appelle l’artiste interne, parce qu’il forme la matière et la figure du dedans, comme du dedans du germe ou de la racine, il fait sortir et développe le tronc, du tronc, les premières branches, des premières branches les branches dérivées, de celles-ci les bourgeons… »

Bruno Giordano, Cause, principe et unité, Edtions d’aujourd’hui, p.89-90.

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Pensée du 24 juillet 19

« Il est vrai qu’il y a des tas de choses tout à fait estimables qui ne servent à rien. La musique, l’amour, le plaisir, en un sens, ne servent à rien. Et le bonheur, à quoi sert-il ? A rien, bien sûr ! Cela n’empêche pourtant pas que l’on fasse de la musique, que l’on fasse l’amour, ou que l’on tente d’être heureux… Mais c’est qu’on recherche le plaisir, l’amour ou le bonheur pour eux-mêmes : l’agrément qu’il y a à jouir, à aimer, à être heureux se suffit à lui-même. Est-ce le cas de philosophie ? Soyons franc : elle frappe par sa difficulté plutôt que par son agrément. Elle est fatigante, ennuyeuse, angoissante parfois. À tel point que si, vraiment, elle ne servait à rien, on en déconseillerait la tentative à tout un chacun. Plutôt qu’un plaisir ou un art, la philosophie est d’abord un travail. Elle n’est pas que cela. Mais je crois qu’elle est avant tout un travail, avec tout ce que le travail a de pénible et souvent d’ingrat. Comme tout travail doit servir à quelque chose, la question devient : à quoi sert la philosophie ? A-t-elle un enjeu pratique ? Je crois que oui. La philosophie sert à vivre, simplement. Son but est à mes yeux le bien-vivre ou le mieux-vivre, c’est-à-dire le bonheur, ou qui peut nous en rapprocher.

ANDRE COMTE-SPONVILLE, “A quoi sert la philosophie ?”

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Pensée du 23 juillet 19

« Lorsqu’un tel individu proclame comme sienne une opinion aussi rapide, sans pertinence, que n’étaye aucune expérience, ni aucune réflexion, il lui confère – même s’il la limite apparemment – et par le fait qu’il la réfère à lui-même en tant que sujet, une autorité qui est celle de la profession de foi. Et ce qui transparaît, c’est qu’il s’implique corps et âme; il aurait donc le courage de ses opinions, le courage de dire des choses déplaisantes qui ne plaisent en vérité que trop. Inversement, quand on a affaire à un jugement fondé et pertinent mais qui dérange, et qu’on n’est pas en mesure de réfuter, la tendance est tout aussi répandue à le discréditer en le présentant comme une simple opinion. […]

Theodor ADORNO, Modèles critiques, « Opinion, illusion, société » tr. fM. Jimenez & E. Kaufholzz, Payot, Paris, 1984.

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Pensée du 22 juillet 19

« Si l’on demande à quoi sert la philosophie, la première réponse qui vient à l’esprit est : à rien ! Ce n’est pas forcément une manière de la condamner. Plusieurs philosophes vous diront que cette absence d’utilité la rend au contraire infiniment précieuse dans un monde où tout sert à quelque chose. « L’utile est toujours laid », disait Théophile Gautier, et certains auront tendance à penser que la philosophie est d’autant plus belle qu’elle est inutile. Telle n’est pas ma pensée. Je souscrirais plus volontiers à ce qu’a dit Gilles Deleuze, si ma mémoire est bonne : « Si vous pensez que la philosophie ne sert à rien, n’en faites pas ! »

ANDRE COMTE-SPONVILLE, « A quoi sert la philosophie ? »

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Pensée du 21 juillet 19

« La nature de l’amour-propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-il ? Il ne saurait empêcher que cet objet qu’il aime ne soit plein de défauts et de misères: il veut être grand, et il se voit petit; il veut être heureux, et il se voit misérable ; il veut être parfait, et il se voit plein d’imperfections; il veut être l’objet de l’amour et de l’estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu’il soit possible de s’imaginer; car il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend, et qui le convainc de ses défauts. Il désirerait de l’anéantir, et, ne pouvant la détruire en elle-même, il la détruit, autant qu’il peut, dans sa connaissance et dans celle des autres; c’est-à-dire qu’il met tout son soin à couvrir ses défauts et aux autres et à soi- même, et qu’il ne peut souffrir qu’on les lui fasse voir, ni qu’on les voie. »

PASCAL, Pensées

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Pensée du 20 juillet 19

«Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête (car ce n’est que l’expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds). Mais je ne puis concevoir l’homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute. Pensée fait la grandeur de l’homme. L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. Roseau pensant. — Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai pas davantage en possédant des terres : par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point; par la pensée, je le comprends ».

Pensées (1670), fragments 339, 346, 347 et 348 dans l’édition L. Brunschvicg.

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Pensée du 19 juillet 19

« Les erreurs où l’on tombe (…) dans toutes les sciences auxquelles on applique la géométrie, ne viennent point de la géométrie, qui est une science incontestable, mais de la fausse application qu’on en fait. On suppose par exemple que les planètes décrivent par leur mouvement des cercles et des ellipses parfaitement régulières ; ce qui n’est point vrai. On fait bien de le supposer, afin de raisonner, et aussi parce qu’il s’en faut peu que cela ne soit vrai, mais on doit toujours se souvenir que le principe sur lequel on raisonne est une supposition. De même, dans les mécaniques on suppose que les roues et les leviers sont parfaitement durs et semblables à des lignes et à des cercles mathématiques, sans pesanteur, et sans frottement ; ou plutôt on ne considère pas assez leur pesanteur, leur matière ni le rapport que ces choses ont entre elles : que la dureté ou la grandeur augmente la pesanteur, que la pesanteur augmente le frottement, que le frottement diminue la force, qu’elle rompt ou use en peu de temps la machine, et qu’ainsi ce qui réussit presque toujours en petit ne réussit presque jamais en grand. »

Malebranche, De la recherche de la vérité, Livre VI, 1ère partie, c, IV, in Œuvres, Bibl. de la Pléiade, t. 1, p. 618.

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