Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 01 février 19

« L’homme sent en lui-même, à l’encontre de tous les commandements du devoir que la raison lui représente si hautement respectables, une puissante force de résistance : elle est dans ses besoins et ses inclinations, dont la satisfaction complète se résume à ses yeux sous le nom de bonheur. Or la raison énonce ses ordres, sans rien accorder en cela aux inclinations, sans fléchir, par conséquent avec une sorte de dédain et sans aucun égard pour ces prétentions si turbulentes et par là même si légitimes en apparence (qui ne se laissent supprimer par aucun commandement). Mais de là résulte une dialectique naturelle, c’est-à-dire un penchant à sophistiquer contre ces règles strictes du devoir, à mettre en doute leur validité, tout au moins leur pureté et leur rigueur, et à les accommoder davantage, dès que cela se peut, à nos désirs et à nos inclinations, c’est-à-dire à les corrompre dans leur fond et à leur faire perdre toute leur dignité, ce que pourtant même la raison pratique commune ne peut, en fin de compte, approuver. »

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785

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Pensée du 31 janvier 19

« Puisque la justice exige qu’on recherche le bien d’autrui pour lui-même, et puisque rechercher pour lui-même le bien d’autrui c’est aimer les autres, il s’ensuit que l’amour appartient à la justice […] Donc, pour arriver enfin à quelque conclusion, la véritable et parfaite définition de la justice est l’habitude d’aimer les autres ou bien de tirer volupté de l’opinion du bien d’autrui, toutes les fois que l’occasion se présente. L’équitable est aimer tous les autres toutes les fois que l’occasion se présente. Nous sommes obligés (nous devons faire) à cela, qui est équitable. L’injuste est de ne pas se réjouir du bien d’autrui, toutes les fois que l’occasion se présente. Le juste (le licite) est tout ce qui n’est pas injuste. En conséquence le juste n’est pas seulement ce qui est équitable, c’est-à-dire se réjouir du bien d’autrui lorsque l’occasion se présente, mais aussi ce qui n’est pas injuste, c’est-à-dire faire ce que l’on veut, quand l’occasion d’être juste ne se présente pas. Le droit est le pouvoir de faire ce qui est juste. 

Leibniz, Eléments du droit naturel

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Pensée du 30 janvier 19

« Tout acte, envisagé non pas du point de vue d’agent, mais dans la perspective du processus dans le cadre duquel il se produit et dont il interrompt l’automatisme, est un ‘miracle’ – c’est-à-dire quelque chose à quoi on ne pouvait pas s’attendre. S’il est vrai que l’action et le commencement sont essentiellement la même chose, il faut conclure qu’une capacité d’accomplir des miracles compte aussi au nombre des facultés humaines. Cela paraît plus étrange que ce ne l’est en fait. Il est dans la nature même de tout nouveau commencement qu’il fasse irruption dans le monde comme une improbabilité infinie, mais c’est précisément cet infiniment improbable qui constitue en fait la texture de tout ce que nous disons réel. Toute notre existence repose, après tout, pour ainsi dire sur une chaîne de miracles, la naissance de la terre, l’évolution du genre humain à partir des espèces animales. Car du point de vue des processus de l’univers et de la nature, et de leurs probabilités statistiquement accablantes, la naissance de la terre à partir de processus cosmique, la formation de la vie organique à partir de processus inorganiques, enfin l’évolution de l’homme à parti de processus de la vie organique sont toutes des improbabilités infinies, ce qu’on appelle couramment des ‘miracles’».

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 220.

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Pensée du 29 janvier 19

« Enfin, il est peut-être temps de dire que le « secret » d’une bonne vie, c’est de se moquer du bonheur : ne jamais le chercher en tant que tel, l’accueillir sans se demander s’il est mérité ou contribue à l’édification du genre humain ; ne pas le retenir, ne pas regretter sa perte ; lui laisser son caractère fantasque qui lui permet de surgir au milieu des jours ordinaires ou de se dérober dans les situations grandioses. Bref le tenir toujours et partout pour secondaire puisqu’il n’advient jamais qu’à propos d’autre chose. Au bonheur proprement dit, on peut préférer le plaisir comme une brève extase volée au cours des choses, la gaieté, cette ivresse légère qui accompagne le déploiement de la vie, et surtout la joie qui suppose surprise et élévation. Car rien ne rivalise avec l’irruption dans notre existence d’un événement ou d’un être qui nous ravage et nous ravit. Il y a toujours trop à désirer, à découvrir, à aimer. Et nous quittons la scène sans avoir à peine goûté au festin ».

Pascal Bruckner, L’Euphorie perpétuelle, Essai sur le devoir de bonheur , Livre de poche, 2002, pp. 270-271.

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Pensée du 28 janvier 19

« Ce qu’il y a de plus frappant dans la conception que l’homme – le mâle – se fait du bonheur, c’est que cette conception n’existe pas. Il y a, d’Alain, un livre intitulé Propos sur le bonheur. Mais à aucun endroit de ce livre, il n’est question du bonheur. Cela est tout à fait significatif. La plupart des hommes n’ont pas de conception du bonheur. […] le bonheur s’obtient en n’y pensant pas. Un jour, on fait réflexion sur soi-même, on se rend compte qu’on n’a pas trop d’ennuis : on se dit alors qu’on est heureux. Et on dresse en règle de conduite ce fameux poncif, que le bonheur ne s’obtient qu’à condition de ne pas le rechercher ».

Montherlant, Les jeunes filles, 1936, Folio, 1972, p. 121.

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Pensée du 27 janvier 2019

« Chacun sait, ou l’expérience le lui apprend avec l’âge, que le bonheur semble d’autant plus s’éloigner qu’on cherche ardemment à l’atteindre. On ne peut pas lui courir après. On ne peut pas le chercher, parce qu’on ne peut pas le reconnaître de loin et qu’il ne se dévoile que soudain, lorsqu’il est là. Le bonheur ? Ce sont ces quelques minutes dans une vie où le monde devient tout à coup parfait, par un concours de circonstances imperceptibles. La chaleur d’une main, la vue d’une eau cristalline ou le chant d’un oiseau : comment pourrait-on « chercher à atteindre » des choses de ce genre ? Mais ce ne sont pas non plus toutes ces choses qui comptent, mais seulement la disposition d’âme (seelische Bereitschaft) qu’elles rencontrent. Ce qui importe c’est que l’âme soit capable de vibrer au bon moment, que ses cordes n’aient pas été détendues par les sons qui en ont été tirés jusque-là, que les accès aux joies les plus élevées ne soient pas encrassés (durch Schmutz verstopft). Mais l’homme peut veiller à tout cela, à la réceptivité, à la pureté (Reinheit) de l’âme. Il ne peut pas attirer le bonheur, mais il peut disposer toute son existence de manière à être prêt, à tout moment, à le recevoir quand il vient ».

Moritz Schlick, Questions d’éthique (1930), VIII, 10, Trad. C. Bonnet, Paris, P.U.F., 2000, p. 168.

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Pensée du 26 janvier 19

« Nous voyons avant tout que l’art relève de l’ordre de la gratuité. Est gratuit, ce qui n’est pas simplement un moyen en vue d’une autre chose, c’est ce qui s’accomplit en son essence, du fait simplement d’être là ; ce qui est simplement chez soi dans un apparaître n’exigeant pas de pourquoi ; est gratuit ce qui dans un instant sans temps a déjà trouvé la raison de son être dans le simple fait de venir s’offrir là. Pour cette raison, la gratuité ne pose pas immédiatement la question de sa cause. Il lui suffit d’être simplement effet s’éclatant dans l’être-là. Peut-être, est-ce pour cette raison que nous ne pouvons pas a priori donner du beau une définition matérielle. Il n’est pas de détermination objective aux contours bien arrêtés à partir desquels peut se dire matériellement le beau. Ces circonstances ne signifient point que le beau n’est pas ; ou qu’il serait simplement vapeur se dissolvant dans l’air. Il est mais ne se laisse pas définir dans une description matérielle réifiante. »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 25 janvier 19

« Dans les dernières lignes de ses Leçons sur l’Esthétique, Hegel souligne que dans l’art, il ne s’agit pas d’un simple jeu utile ou agréable. Il est question de l’esprit se libérant du contenu et de la forme de la finitude. En l’art, il s’agit de l’esprit s’efforçant d’avoir accès à ce qu’il est en se ressouvenant de sa provenance. Qu’est-ce que la provenance sinon ce lieu de l’appartenance réciproque de l’être et de la parole ? Ce lieu où l’être s’est déjà pressé vers la parole comme son épreuve, sa propre épreuve. Si l’être comme le souligne Aristote, se dit en plusieurs façons, l’œuvre d’art n’est-il pas une modalité de se dire ? Certes, cette modalité ne saurait épuiser l’être. En elle, l’esprit est seulement intuitionné. Il n’est pas appréhendé en tant que ce qui se pose soi-même et est le mouvement de son propre poser. L’esprit n’est pas encore saisi en tant que la substance qui est aussi sujet, c’est-à-dire en infinie médiation de soi. Ici ne se trouve-t-il pas la limite de l’art ?

Son royaume est bien l’esprit mais en lui le tout de l’esprit n’est pas posé comme un tout. Le tout de l’esprit n’est pas posé en son concept. Cette limite n’a pas la signification d’un moindre être, de ce qui aurait dû ne pas être. Au fond, ne constitue-t-il pas la beauté même de l’art en un certain sens ? Peut-être, est-il heureux que par l’art, les choses soient simplement manifestées en leur rayonnement. Simplement ne renvoie pas ici à une pauvreté, mais à ce qui conduit à une surabondance gracieuse. L’œuvre d’art laisse simplement l’étant être en son rayonnement pour inviter le regard, peut-être, à aller vers ce lieu où le voir et l’entendre s’originent et sont relayés par autre chose. Que peut être ce regard, sinon le regard philosophique ? »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 24 janvier 19

« La recherche (scientifique) obéit d’abord au désir de connaître, ensuite seulement à celui d’être utile. En outre, l’histoire de la science montre que c’est toujours au moment où les chercheurs n’obéissaient qu’à la curiosité intellectuelle qu’ils ont fait les découvertes les plus utiles. Mais ils ne cherchaient pas l’utilité au point de départ. Il existe donc une sorte de détachement dans la recherche scientifique, qui est une forme de sagesse »

J.-Fr. Revel et M. Ricard, Le moine et le philosophe, Nil éd., 1997, p. 259.

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Pensée du 23 janvier 19

« Nous avons trois moyens de connaître : l’autorité, le raisonnement et l’expérience ; mais l’autorité ne nous fait pas savoir si elle ne nous donne pas la raison de ce qu’elle affirme : elle ne fait rien comprendre, elle fait seulement croire, et l’on ne saurait dire en vérité que nous savons par cela seul que nous croyons ; le raisonnement de son côté ne peut distinguer le sophisme de la démonstration, à moins d’être vérifié dans ses conclusions par les œuvres certificatrices de l’expérience »

Roger Bacon († 1294), Compendium Philosophiae, London, Brewer, 1859, p. 397.

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