Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 12 décembre 18

« Un honnête homme n’est pas obligé d’avoir vu tous les livres, ni d’avoir appris soigneusement tout ce qui s’enseigne dans les écoles ; et même ce serait une espèce de défaut en son éducation, s’il avait trop employé de temps en l’exercice des lettres. Il y a beaucoup d’autres choses à faire pendant sa vie, au cours de laquelle doit être si bien mesuré, qu’il lui en reste la meilleure partie pour pratiquer les bonnes actions, qui lui devraient être enseignées par sa propre raison, s’il n’apprenait rien que d’elle seule. Mais il est entré ignorant dans le monde et la connaissance de son premier âge n’étant appuyée que sur la faiblesse des sens et sur l’ autorité des précepteurs, il est presque impossible que son imagination ne se trouve remplie d’une infinité de fausses pensées, avant que cette raison en puisse entreprendre la conduite: de sorte qu’il a besoin par après d’un très grand naturel, ou bien des instructions de quelque sage, tant pour se défaire des mauvaises doctrines dont il est préoccupé, que pour jeter les premiers fondements d’une science solide, et découvrir toutes les voies par où il puisse élever sa connaissance jusqu’au plus haut degré qu’elle puisse atteindre ».

René Descartes, Discours de la Méthode.

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Pensée du 11 décembre 18

« La philosophie sociale du sens commun s’alimente rarement de notions proprement scientifiques. Que nous les ayons conquises par notre expérience personnelle, ou, comme il arrive plus souvent, reçues toutes faites de quelque tradition collective, les idées qui fondent nos différents jugements sociaux reposent rarement elles-mêmes sur un nombre suffisant d’observations comparées et critiquées. Le plus souvent notre champ est restreint, et nous en cueillons les fleurs sans tri, au hasard de la vie. Imaginons qu’au lieu de connaître uniquement, et vaguement, telle ou telle famille, telle église, tel marché, tel gouvernement, nous possédions des renseignements, précis et contrôlés, sur les différents types de souveraineté, sur les différents systèmes de production et d’échange, sur les différentes catégories de dogmes et de rites, sur les différentes espèces d’organisation familiale, sur les diverses formes, enfin, de la vie domestique ou politique, économique ou religieuse. »

Célestin Bouglé, Qu’est-ce que la sociologie ?

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Pensée du 10 décembre 18

« L’analyse sociologique se heurte souvent à un malentendu : ceux qui sont inscrits dans l’objet de l’analyse, dans le cas particulier les journalistes, ont tendance à penser que le travail d’énonciation, de dévoilement des mécanismes, est un travail de dénonciation, dirigé contre des personnes ou, comme on dit, des « attaques H, des attaques personnelles, ad hominem (cela dit, si le sociologue disait ou écrivait le dixième de ce qu’il entend lorsqu’il parle avec des journalistes, sur les « ménages » par exemple, ou sur la fabrication – c’est bien le mot – des émissions, il serait dénoncé par les mêmes journalistes pour son parti-pris et son manque d’objectivité). Les gens, de façon générale, n’aiment guère être pris pour objets, objectivés, et les journalistes moins que tous les autres. Ils se sentent visés, épinglés, alors que, plus on avance dans l’analyse d’un milieu, plus on est amené à dédouaner les individus de leur responsabilité, – ce qui ne veut pas dire qu’on justifie tout ce qui s’y passe -, et mieux on comprend comment il fonctionne, plus on comprend aussi que les gens qui en participent sont manipulés autant que manipulateurs. »

Pierre Bourdieu, Sur la télévision

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Pensée du 09 décembre 18

« Cette phrase :  » la science ne pense pas « , qui a fait tant de bruit lorsque je l’ai prononcée signifie : la science ne se meut pas dans la dimension de la philosophie. Mais, sans le savoir elle se rattache à cette dimension. Par exemple : la physique se meut dans l’espace et le temps et le mouvement. La science en tant que science ne peut pas décider de ce qu’est le mouvement, l’espace, le temps. La science ne pense donc pas, elle ne peut même pas penser dans ce sens avec ses méthodes. Je ne peux pas dire par exemple avec les méthodes de la physique, ce qu’est la physique. Ce qu’est la physique, je ne peux que le penser à la manière d’une interrogation philosophique. La phrase: « la science ne pense pas» n’est pas un reproche, mais c’est une simple constatation de la structure interne de la science : c’est le propre de son essence que, d’une part, elle dépend de ce que la philosophie pense, mais que d’autre part, elle oublie elle-même et néglige ce qui exige là d’être pensé ».

Heidegger

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Pensée du 08 décembre 18

« La liberté du peuple n’est pas Ma liberté! (—) Un peuple ne peut être libre autrement qu’aux dépens de l’individu, car, dans cette liberté, ce n’est pas ce dernier, mais le peuple qui est l’essentiel. Plus libre est le peuple, et plus lié l’individu(—). Un peuple opprime ceux qui s’élèvent au-dessus de sa majesté, il emploie l’ostracisme contre les citoyens trop puissants, l’inquisition contre les hérétiques dans l’Eglise et…à nouveau l’inquisition contre ceux qui sont coupables de haute trahison dans l’Etat, etc…  Car ce qui importe au peuple, c’est de s’affirmer : il exige de chacun le »sacrifice patriotique ». Par suite, chacun lui est indifférent pour soi , un néant(—). Tout peuple, tout Etat est injuste envers l’égoïste. Aussi longtemps qu’une seule institution subsistera qu’il ne sera pas permis à l’individu de dissoudre, il sera encore loin de jouir de sa particularité et de s’appartenir lui-même. Comment puis-je, par exemple, être libre, si je dois me lier par serment à une constitution, une charte, une loi, »jurer allégeance de corps et d’âme » à mon peuple? Comment puis-je être mon Moi propre, quand mes facultés ne doivent se développer qu’autant qu’elles ne troublent pas l’harmonie de la société? Le crépuscule des peuples et de l’humanité sera l’annonce de Mon aurore. »

Stirner

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Pensée du 07 décembre 18

«Si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d’autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d’autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres, ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous».

J.-P. SARTRE, Huis clos, Paris, Gallimard, 1947.

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Pensée du 06 décembre 18

« Par croissance économique, on entend une élévation du revenu par habitant ainsi que de la production. Le pays qui augmente sa production de biens et de services, par quelque moyen que ce soit, en l’accompagnant d’une élévation du revenu moyen, a mis à son actif une croissance économique. Le développement économique comporte davantage d’implications, et, en particulier, des améliorations de la santé, de l’éducation et d’autres aspects  du bien être humain. Les pays qui élèvent qui élèvent leur revenu, mais sans assurer aussi une augmentation de l’espérance de  vie, une réduction de la mortalité infantile, un accroissement des taux d’alphabétisation échouent dans des aspects importants du développement. » 

Dwight H. Perkins (dir.), Economie du développement, trad. amér. Bruno Baron-Renault, Bruxelles, De Boeck Supérieur, 2012.

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Pensée du 05 décembre 18

« La société de masse, …ne veut pas la culture, mais les loisirs (entertainement) et les articles offerts par l’industrie des loisirs sont bel et bien consommés par la société comme tous les autres objets de consommation. Les produits nécessaires aux loisirs servent le processus vital de la société, même s’ils ne sont peut-être pas aussi nécessaires à sa vie que le pain et la viande. Ils servent comme, à passer le temps, et le temps vide qui est ainsi passé, n’est pas, à proprement parler, le temps de l’oisiveté – c’est-à-dire le temps où nous sommes libres de tout souci et activité nécessaire de par le processus vital, et par là, livre pour le monde et sa culture, c’est bien plutôt le temps de rester, encore biologiquement déterminé dans la nature, qui reste après que le travail et le sommeil ont reçu leur dû. Le temps vide que les loisirs sont supposés remplir est un hiatus dans le cycle biologiquement conditionné du travail… »

Hannah Arendt, La crise de la culture

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Pensée du 03 décembre 18

« L’influence du langage sur la sensation est plus profonde qu’on ne le pense généralement. Non seulement le langage nous fait croire à l’invariabilité de nos sensations, mais il nous trompera parfois sur le caractère de la sensation éprouvée. Ainsi, quand je mange d’un met réputé exquis, le nom qu’ils portent, gros de l’approbation qu’on lui donne, s’interpose entre ma sensation et ma conscience; je pourrais croire que la saveur me plaît, alors qu’un léger effort d’attention me prouverait le contraire. Bref, le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal, qui emmagasine ce qu’il y a de stable, de commun et par conséquent d’impersonnel dans les impressions de l’humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle. Pour lutter à armes égales, celles-ci devraient s’exprimer par des mots précis ; mais ces mots, à peines formés, se retourneraient contre la sensation qui leur donna naissance, et inventés pour témoigner que la sensation est instable, ils lui imposeraient leur propre stabilité.»

H. BERGSON

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Pensée du 02 décembre 18

« Je pose en principe un fait peu contestable : que l’homme est l’animal qui n’accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent un monde nouveau, le monde humain. L’homme parallèlement se nie lui-même, il s’éduque, il refuse par exemple de donner à la satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre, auquel l’animal n’apporte pas de réserve. Il est nécessaire encore d’accorder que les deux négations que, d’une part, l’homme fait du monde donné et, d’autre part, de sa propre animalité, sont liées. Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l’une ou à l’autre, de chercher si l’éducation (qui apparaît sous la forme des interdits religieux) est la conséquence du travail, ou le travail la conséquence d’une mutation morale. Mais en tant qu’il y a homme, il y a d’une part travail et de l’autre négation par interdits de l’animalité de l’homme. »

Bataille, L’érotisme

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