Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 24 janvier 20

   Les affaires générales d’un pays n’occupent que les principaux citoyens. Ceux-là ne se rassemblent que de loin en loin dans les mêmes lieux ; et, comme il arrive souvent qu’ensuite ils se perdent de vue, il ne s’établit pas entre eux de liens durables. Mais quand il s’agit de faire régler les affaires particulières d’un canton par les hommes qui l’habitent, les mêmes individus sont toujours en contact, et ils sont en quelque sorte forcés de se connaître et de se complaire. On tire difficilement un homme de lui-même pour l’intéresser à la destinée de tout l’État, parce qu’il comprend mal l’influence que la destinée de l’État peut exercer sur son sort. Mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine, il verra d’un premier coup d’oeil qu’il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées, et il découvrira, sans qu’on le lui montre, le lien étroit qui unit ici l’intérêt particulier à l’intérêt général. C’est donc en chargeant les citoyens de l’administration des petites affaires, bien plus qu’en leur livrant le gouvernement des grandes, qu’on les intéresse au bien public et qu’on leur fait voir le besoin qu’ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire. On peut, par une action d’éclat, captiver tout à coup la faveur d’un peuple ; mais, pour gagner l’amour et le respect de la population qui vous entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de bienveillance et une réputation bien établie de désintéressement. Les libertés locales, qui font qu’un grand nombre de citoyens mettent du prix à l’affection de leurs voisins et de leurs proches, ramènent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en dépit des instincts qui les séparent, et les forcent à s’entraider. »

A. de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique.

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Pensée du 23 janvier 20

« Heidegger antisémite » ? Il faut quand même rappeler que jamais, pendant toute la période de son engagement politique, Heidegger n’a prononcé la moindre parole antisémite, rappeler que le premier acte du recteur Heidegger fut d’interdire l’affichage du placard antisémite dans son université, rappeler que ce même recteur a écrit au Ministère nazi des lettres pour défendre deux collègues juifs, rappeler l’amour de toute une vie pour Hannah Arendt, rappeler enfin que, dans les «Cahiers», Heidegger dénonce sans équivoque l’antisémitisme comme «insensé et condamnable»… Face à l’insupportable, mais bien effective réalité de cet antisémitisme auquel nous avons à faire face aujourd’hui, il me semble être non seulement saugrenu, mais irresponsable de manier à tout va des slogans par définition sans nuance et au moyen desquels l’ensemble de la pensée d’un grand philosophe se voit tout à coup rabattue sur quelques lignes où figurent assurément de détestables préjugés, mais sans le moindre rapport avec une quelconque haine des juifs (la rationalité calculante que Heidegger applique au «judaïsme» est par ailleurs un des traits essentiels de la Machenschaft – le règne de l’efficience – dont il se sert surtout pour analyser le nazisme, le bolchevisme, l’impérialisme anglais et l’américanisme). »

Hadrien France-Lanord

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Pensée du 22 janvier 20

« La domination masculine est intrinsèque au capitalisme classique, et non accidentelle, car la structure institutionnelle de cette formation sociale est réalisée au moyen de rôles genrés. Il s’ensuit qu’on ne peut comprendre correctement les formes de la domination masculine en jeu ici si on les considère comme des formes d’inégalités de statut prémoderne qui persisteraient. Elles sont au contraire intrinsèquement modernes, au sens de Habermas, puisqu’elles reposent sur la distinction entre travail rémunéré et l’État d’une part, et les travaux domestiques et la tâche d’élever les enfants d’autre part. Il s’ensuit en outre qu’une théorie critique des sociétés capitalistes requiert des catégories sensibles au genre. »

Nancy Fraser, Le féminisme en mouvements. Des années 1960 à l’ère néolibérale, traduction d’Estelle Ferrarese, La Découverte, « Politique & société », 2012.

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Pensée du 21 janvier 20

« Est libre l’homme qui ne rencontre pas d’obstacles et qui a tout à sa disposition comme il veut. L’homme qui peut être arrêté, contraint, entravé ou jeté malgré lui dans quelque entreprise est un esclave. Mais quel est celui qui ne rencontre pas d’obstacles ? C’est celui qui ne désire rien qui lui soit étranger. Et qu’est-ce qui nous est étranger ? C’est ce qu’il ne dépend pas de nous d’avoir ou de ne pas avoir, ni d’avoir avec telle qualité dans telles conditions. Ainsi le corps nous est-il étranger, étrangères ses parties, étrangère notre fortune, si tu t’attaches à l’une de ces choses comme à ton bien propre, tu subiras le châtiment que mérite celui qui convoite des choses étrangères. Telle est la route qui conduit à la liberté, le seul moyen de nous affranchir de l’esclavage. »

Epictète, Manuel

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Pensée du 20 janvier 20

» Etat et caractère de l’ignorant : il n’attend jamais de lui-même son bien ou son mal, mais toujours des autres. Etat et caractère du philosophe : il n’attend que de lui-même tout son bien et tout son mal. Signes certains qu’un homme fait du progrès dans l’étude de la sagesse : il ne blâme personne, il ne loue personne, il ne se plaint de personne, il n’accuse personne, il ne parle point de lui comme s’il était quelque chose ou qu’il sût quelque chose. Quand il trouve quelque obstacle ou quelque empêchement à ce qu’il veut, il ne s’en prend qu’à lui-même. Si quelqu’un le loue, il se moque en secret de ce louangeur, et, si on le reprend, il ne cherche pas à se justifier ; mais, comme les convalescents, il se tâte et s’observe, de peur de troubler et de déranger quelque chose dans ce commencement de guérison, avant que sa santé soit entièrement fortifiée. Il a supprimé en lui tout désir, et il a transporté toutes ses aversions sur les seules choses qui sont contre la nature de ce qui dépend de nous. Il n’a pour toutes choses que des mouvements peu empressés et soumis. Si on le traite de simple et d’ignorant, il ne s’en met pas en peine. En un mot, il est toujours en garde contre lui-même comme contre un homme qui lui tend continuellement des pièges et qui est son plus dangereux ennemi. « 

Epictète, Manuel

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Pensée du 19 janvier 20

« Il va de soi qu’opposer des jugements de bien ou de mal à une opération jugée techniquement nécessaire est simplement absurde. Le technicien ne tient tout bonnement aucun compte de ce qui lui paraît relever de la plus haute fantaisie, et d’ailleurs nous savons à quel point la morale est relative. La découverte de la « morale de situation » est bien commode pour s’arranger de tout : comment au nom d’un bien variable, fugace, toujours à définir, viendrait-on interdire quelque chose au technicien, arrêter un progrès technique ? Ceci au moins est stable, assuré, évident. La technique se jugeant elle-même se trouve dorénavant libérée de ce qui a fait l’entrave principale à l’action de l’homme : les croyances (sacrées, spirituelles, religieuses) et la morale. La technique assure ainsi de façon théorique et systématique la liberté qu’elle avait acquise en fait. Elle n’a plus à craindre quelque limitation que ce soit puisqu’elle se situe en dehors du bien et du mal. On a prétendu longtemps qu’elle faisait partie des objets neutres, et par conséquent non soumis à la morale : c’est la situation que nous venons de décrire et le théoricien qui la situait ainsi ne faisant qu’entériner l’indépendance de fait de la technique et du technicien. Mais ce stade est déjà dépassé : la puissance et l’autonomie de la technique sont si bien assurées que maintenant, elle se transforme à son tour en juge de la morale : une proposition morale ne sera considérée comme valable pour ce temps que si elle peut entrer dans le système technique, si elle s’accorde avec lui. »

Jacques Ellul

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Pensée du 18 janvier 20

Considérant que le respect des animaux par l’homme est inséparable du respect des hommes entre eux,

IL EST PROCLAME CE QUI SUIT :

Article premier
Tous les animaux ont des droits égaux à l’existence dans le cadre des équilibres biologiques.
Cette égalité n’occulte pas la diversité des espèces et des individus.

Article 2
Toute vie animale a droit au respect.

Article 3
1- Aucun animal ne doit être soumis à de mauvais traitements ou à des actes cruels.
2- Si la mise à mort d’un animal est nécessaire, elle doit être instantanée, indolore et non génératrice d’angoisse.
3- L’animal mort doit être traité avec décence.

Article 4
1- L’animal sauvage a le droit de vivre libre dans son milieu naturel, et de s’y reproduire.
2- La privation prolongée de sa liberté, la chasse et la pêche de loisir, ainsi que toute utilisation de l’animal sauvage à d’autres fins que vitales, sont contraires à ce droit.

Déclaration universelle des droits de l’animal, Préambule

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Pensée du 17 janvier 19

« Les productions de l’art seront communes, imparfaites et faibles, tant qu’on ne se proposera pas une imitation plus rigoureuse de la nature. La nature est opiniâtre et lente dans ses opérations. S’agit-il d’éloigner, de rapprocher, d’unir, de diviser, d’amollir, de condenser, de durcir, de liquéfier, de dissoudre, d’assimiler, elle s’avance à son but par les degrés les plus insensibles. L’art, au contraire, se hâte, se fatigue et se relâche. La nature emploie des siècles à préparer grossièrement les métaux : l’art se propose de les perfectionner en un jour. La nature emploie des siècles à former les pierres précieuses, l’art prétend les contrefaire en un moment. Quand on posséderait le véritable moyen, ce ne serait pas assez ; il faudrait encore savoir l’appliquer. On est dans l’erreur, si l’on s’imagine que, le produit de l’intensité de l’action multipliée par le temps de l’application étant le même, le résultat sera le même. Il n’y a qu’une application graduée, lente et continue qui transforme. Tout autre application n’est que destructive. Que ne tirerions-nous pas du mélange de certaines substances dont nous n’obtenons que des composés très imparfaits, si nous procédions d’une manière analogue à celle de la nature. Mais on est toujours pressé de jouir ; on veut voir la fin de ce qu’on a commencé. De là tant de tentatives infructueuses ; tant de dépenses et de peines perdues ; tant de travaux que la nature suggère et que l’art n’entendra jamais, parce que le succès en paraît éloigné. »

Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature

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Pensée du 16 janvier 20

» En général, une théorie scientifique quelconque, imaginée pour relier un certain nombre de faits trouvés par l’observation, peut être assimilée à la courbe que l’on trace d’après une définition mathématique, en s’imposant la condition de la faire passer par un certain nombre de points donnés d ‘avance. Le jugement que la raison porte sur la valeur intrinsèque de cette théorie est un jugement probable, dont la probabilité tient, d’une part, à la simplicité de la formule théorique, d’autre part, au nombre des faits ou des groupes de faits qu’elle relie, le même groupe devant comprendre tous les faits qui sont une suite les uns des autres, ou qui s’expliquent déjà les uns les autres, indépendamment de l’hypothèse théorique. S’il faut compliquer la formule à mesure que de nouveaux faits se révèlent à l ‘observation, elle devient de moins en moins probable en tant que loi de la nature, ou en tant que l’esprit y attacherait une valeur objective : ce n’est bientôt plus qu’un échafaudage artificiel, qui croule enfin lorsque, par un surcroît de complication, elle perd même l’utilité d’un système artificiel, celle d’aider le travail de la pensée et de diriger les recherches. « 

Cournot

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Pensée du 15 janvier 20

« Il est de la plus haute importance , dans tous les jugements moraux, d’examiner avec attention et avec une exactitude extrême le principe subjectif de toutes les maximes, pour que toute moralité des actions soit posée dans la nécessité d’agir par devoir et par respect pour la loi, non par amour et par inclination pour ce que le sanctions doivent produire. Pour les hommes et pour tous les êtres raisonnables créés, la nécessité morale est contrainte, (Nötigung), c’est-à-dire obligation (Verbinlichkeit) et toute action fondée là-dessus doit être représentée comme un devoir et non comme une manière d’agir qui, par elle-même nous plaît déjà ou qui peut devenir agréable pour nous. Comme si nous ne pouvions jamais en venir à ce point que, sans ce respect pour la loi qui est lié à la crainte ou au moins à l’appréhension de la transgresser, nous soyons capables, comme la divinité supérieure à toute dépendance, d’entrer de nous-mêmes, par un accord devenu en quelque sorte naturel pour nous et ne devant jamais être troublé, de notre volonté avec la loi morale pure  (qui, par conséquent, comme nous ne serions jamais tentés de lui être infidèle, cesserait tout à fait alors d’être un commandement pour nous), en possession d’une sainteté de la volonté. »

Kant, Critique de la Raison pratique, P.U.F. p. 86.