Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 12 octobre 17

« Il est vrai qu’il y a des tas de choses tout à fait estimables qui ne servent à rien. La musique, l’amour, le plaisir, en un sens, ne servent à rien. Et le bonheur, à quoi sert-il ? A rien, bien sûr ! Cela n’empêche pourtant pas que l’on fasse de la musique, que l’on fasse l’amour, ou que l’on tente d’être heureux… Mais c’est qu’on recherche le plaisir, l’amour ou le bonheur pour eux-mêmes : l’agrément qu’il y a à jouir, à aimer, à être heureux se suffit à lui-même. Est-ce le cas de philosophie ? Soyons franc : elle frappe par sa difficulté plutôt que par son agrément. Elle est fatigante, ennuyeuse, angoissante parfois. À tel point que si, vraiment, elle ne servait à rien, on en déconseillerait la tentative à tout un chacun. Plutôt qu’un plaisir ou un art, la philosophie est d’abord un travail. Elle n’est pas que cela. Mais je crois qu’elle est avant tout un travail, avec tout ce que le travail a de pénible et souvent d’ingrat. Comme tout travail doit servir à quelque chose, la question devient : à quoi sert la philosophie ? A-t-elle un enjeu pratique ? Je crois que oui. La philosophie sert à vivre, simplement. Son but est à mes yeux le bien-vivre ou le mieux-vivre, c’est-à-dire le bonheur, ou qui peut nous en rapprocher.

ANDRE COMTE-SPONVILLE, “A quoi sert la philosophie ?”

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Pensée du 11 octobre 17

« En faisant du bonheur le but de la philosophie, je m’appuie sur une tradition fort ancienne et multiforme, et d’abord sur la tradition grecque. J’en extrairais volontiers la belle définition de la philosophie que donnait Épicure, et qui va à l’encontre de l’opinion reçue selon laquelle on ne pourrait définir ce qu’est la philosophie. « La philosophie,  disait Épicure, est une activité qui, par des discours et des raisonnements  nous procure la vie heureuse. » J’aime tout, dans cette définition. Que la philosophie y soit une activité, et pas seulement une théorie. Qu’elle procède par discours et raisonnements, et pas seulement par intuitions et visions. Qu’elle tende au bonheur ! Je donnerai pour ma part la même définition quant au fond, formulée dans un langage peut-être plus moderne : la philosophie est une activité discursive, qui a la vie pour objet, la raison pour moyen et le bonheur pour but. Je pense répondre ainsi aux deux questions : « Qu’est-ce que la philosophie et à quoi sert-elle ? » Car ces deux questions n’en font qu’une. Inutile de préciser que cette définition est mienne. Elle ne prétend pas valoir pour toutes les philosophies. Mais cela même est philosophique. »

ANDRE COMTE-SPONVILLE, “A quoi sert la philosophie ?”

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Pensée du 09 octobre 17

« La plupart des doctrines morales ont conservé quelque trace des temps de servitude, pendant lesquels on s’appuyait principalement sur la crainte pour rendre les hommes inoffensifs. Le souverain bien étant alors, comme dit Pascal, la paix, tout ce qui est utile à la paix est bon, et notamment la crainte est bonne ; et, puisque la crainte est une tristesse, la tristesse peut être bonne, et le moraliste se garde bien de détourner l’homme de la tristesse. Pascal n’estime que ceux qui gémissent. Au temps présent, encore que Pascal soit très lu et très admiré, le plus grand nombre des esprits cultivés ont pourtant retrouvé quelque lueur de saine raison, jusqu’à aimer, tout au moins, la joie chez les autres ; beaucoup ne sont pas encore arrivés jusqu’à aimer la joie en eux-mêmes ; ils sont inquiets tant qu’ils n’ont pas d’inquiétude, et ne se rassurent que s’ils traversent quelque crise de tristesse et de découragement de laquelle ils croient sortir comme purifiés. Cela prouve qu’ils n’ont pas confiance en Dieu, autrement dit qu’ils n’ont pas appris à connaître comment tout dépend nécessairement de la nature infinie de Dieu, c’est-à-dire d’une raison éternelle qui ne peut absolument ni se tromper ni nous tromper. »

Alain, « Valeur morale de la joie d’après Spinoza », 1899.

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Pensée du 08 octobre 17

 La joie est « une passion par laquelle l’âme passe à une plus grande perfection » ; ce qui ne veut pas dire que la joie nous conduise à la perfection, mais simplement qu’elle n’en est pas distincte, et que la même chose, que j’appelle passage à une plus grande perfection, si je fais attention à la puissance d’agir de l’être considéré, je l’appelle joie si je fais attention à la capacité qu’il a d’être heureux ou malheureux. »

Alain, « Valeur morale de la joie d’après Spinoza », 1899.

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Pensée du 07 octobre 17

« Il est désormais évident, du point de vue vraiment scientifique, que toute observation isolée, entièrement empirique, est essentiellement oiseuse, et même radicalement incertaine ; la science ne saurait employer que celles qui se rattachent, au moins hypothétiquement, à une loi quelconque ; c’est une telle liaison qui constitue la principale différence caractéristique entre les observations des savants et celles du vulgaire qui cependant embrassent essentiellement les mêmes faits, avec la seule distinction des points de vue ; les observations autrement conduites ne peuvent servir tout au plus qu’à titre de matériaux provisoires, exigeant même le plus souvent une indispensable révision ultérieure. »

AUGUSTE COMTE

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Pensée du 06 octobre 17

« Car, l’individu, exemplaire de notre espèce biologique, n’est pas, comme tel, un homme, mais un animal. Ce qui fait homme l’individu, ce n’est pas l’individu lui-même, réduit ? lui-même, mais le langage, la pensée, le savoir et le savoir-faire, toutes choses qui viennent non de lui-même, mais de la société de ses contemporains et de ses prédécesseurs. Dire qu’il n’existe que l’humanité, comprise comme la société passée, présente et future, et que l’idée d’individu n’est qu’une abstraction de notre intelligence, c’est proclamer une vérité si évidente, qu’on peut s’étonner qu’elle puisse passer pour un paradoxe. »

AUGUSTE COMTE

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Pensée du 05 octobre 17

 » On peut alors demander : pourquoi la religion ne met-elle pas un terme à ce combat sans espoir pour elle en déclarant franchement :  » C’est exact que je ne peux pas vous donner ce qu’on appelle d’une façon générale la vérité, pour cela il faut vous en tenir à la science. Mais ce que j’ai a vous donner est incomparablement plus beau, plus consolant et plus exaltant que tout ce que vous pouvez recevoir de la science. Et c’est pour cela que je vous dis que c’est vrai, dans un sens plus élevé ». La réponse est facile à trouver. La religion ne peut faire cet aveu, car elle perdrait ainsi toute influence sur la masse. L’homme commun ne connaît qu’une vérité, au sens commun du mot. Ce que serait la vérité plus élevée ou suprême, il ne peut se le représenter. La vérité lui semble aussi peu susceptible de gradation que la mort, et il ne peut suivre le saut du beau au vrai. Peut-être pensez vous avec moi qu’il fait bien ainsi. « 

SIGMUND FREUD

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Pensée du 04 octobre 17

« Si l’éthique était source de profit, ce serait formidable : on n’aurait plus besoin de travailler, plus besoin d’entreprises, plus besoin du capitalisme – les bons sentiments suffiraient. Si l’économie était morale, ce serait formidable : on n’aurait plus besoin ni d’Etat ni de vertu – le marché suffirait. Mais cela n’est pas… C’est parce que l’économie (notamment capitaliste) n’est pas plus morale que la morale n’est lucrative – distinction des ordres – que nous avons besoin des deux. Et c’est parce qu’elles ne suffisent ni l’une ni l’autre que nous avons besoin, tous, de politique. »

André Comte-Sponville, Le Capitalisme est-il moral ?

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Pensée du 03 octobre 17

« Nous pouvons nous rendre compte de l’être en quittant le « monde des apparences du seulement pensable » et en nous avançant par la pensée jusqu’à la limite de la réalité qui ne peut plus être saisie comme quelque chose de seulement pensable ou de seulement possible. Cette avancée par la pensée aux limites du pensable est ce que Jaspers désigne par l’activité… de transcender… Ce qui est décisif… c’est que l’homme, comme « maître de ses pensées », est davantage que ces mouvements pensants… La pensée a chez Jaspers pour fonction de conduire l’homme vers certaines expériences, des expériences dans lesquelles la pensée elle-même (mais nullement l’homme pensant) échoue. Dans l’échec de la pensée (et non de l’homme) l’homme qui, étant réel et libre, est plus que la pensée, connaît ce que Jaspers appelle le « chiffre de la transcendance »… La tâche de la philosophie est de libérer l’homme « du monde des apparences du pensable » et de lui permettre de retrouver le chemin vers le chez-soi de la réalité. Jamais la pensée philosophique ne peut annuler le fait que la réalité ne peut se dissoudre dans le pensable; elle doit plutôt exhausser… cet impensable ». Ceci est d’autant plus indispensable que la réalité de celui qui pense… précède sa pensée ». 

Hannah Arendt, Qu’est-ce que la philosophie de l’existence?, Rivage poche, pp 67-69.

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Pensée du 01 octobre 17

« La différence décisive entre les outils et les machines trouve peut-être sa meilleure illustration dans la discussion apparemment sans fin sur le point de savoir si l’homme doit « s’adapter » à la machine ou la machine s’adapter à la « nature » de l’homme… L’intérêt de la discussion à notre point de vue tient donc plutôt au fait que cette question d’adaptation puisse même se poser. On ne s’était jamais demandé si l’homme était adapté ou avait besoin de s’adapter aux outils dont il se servait : autant vouloir l’adapter à ses mains. Le cas des machines est tout différent. Tandis que les outils d’artisanat à toutes les phases du processus de l’œuvre restent les serviteurs de la main, les machines exigent que le travailleur les serve et qu’il adapte le rythme naturel de son corps à leur mouvement mécanique. Cela ne veut pas dire que les hommes en tant que tels s’adaptent ou s’asservissent à leurs machines ; mais cela signifie bien que pendant toute la durée du travail à la machine, le processus mécanique remplace le rythme du corps humain. L’outil le plus raffiné reste au service de la main qu’il ne peut ni guider ni remplacer. La machine la plus primitive guide le travail corporel et éventuellement le remplace tout à fait ».

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Éd. Calmann-Lévy, p. 165.

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