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Pensée du 18 février 11

« Intuition signifie donc d’abord conscience, mais conscience immédiate, vision qui se distingue à peine de l’objet vu, conscience qui est en contact et même coïncidence. »

Henri Bergson, La pensée et le mouvant

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GRILLE DE LECTURE

L’intuition serait-elle le postulat ontologique de la philosophie bergsonienne ? Pourquoi pas ? Dire que Bergson est le philosophe de l’intuition, c’est toucher directement la porte d’entrée de cette belle philosophie de la conscience comme intuition. L’auteur définit dans un passage de La pensée et le mouvant ce qu’est l’intuition. L’intuition bergsonienne est d’abord conscience immédiate, coïncidence, vue directe d’un objet de pensée actuellement présent à l’esprit et saisi dans sa réalité individuelle. Elle est une sorte de sympathie par laquelle la connaissance humaine coïncide (sympathise) avec les choses. Autrement dit, l’intuition est la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique, d’inexprimable. Ainsi, on ne peut saisir par exemple l’absolu que par l’intuition.

Cette première conception de l’intuition n’est pas pour autant opposable à l’intuition perçue comme conscience élargie. Ici, la conscience qui se transporte à l’intérieur de l’objet n’a plus qu’un objet inerte en face, mais une vraie conscience. L’intuition dans son sens large est le lieu d’une interconnexion des consciences, d’une intersubjectivité. Dans ce cadre, sympathie et antipathie peuvent se côtoyer dans la mesure où le transport dans l’objet peut être conflictuel. Mais la coïncidence n’est pas moins réalisée. Car c’est ce contact médiat qui crée l’antipathie. En d’autres termes, il n’y a pas d’antipathie sans sympathie préalable. C’est peut-être faire une interprétation trop littéraire de Bergson que de dire comme Corneille que l’inimitié succède à l’amitié trahie.

Revenons dans la pensée de Bergson et mettons-la en discussion avec ses pairs philosophes. Comme Bergson, Pascal affirme que l’intuition est une connaissance directe, sans règle, car il faut tout d’un coup voir la chose d’un seul regard et non par progrès de raisonnement. Les deux philosophes semblent présenter l’intuition par opposition au raisonnement discursif et à l’analyse qui ne sont plus une saisie immédiate de la chose. Si l’intuition est la saisie directe par l’esprit de la vérité des concepts ou de la réalité intime des choses, le raisonnement est plutôt un procédé indirect de justification soumis aux règles de la logique. Ajoutons que pour Kant, l’intuition humaine suppose qu’un objet nous est donné, c’est-à-dire affecte notre esprit, grâce à la faculté de la sensibilité. Chez celui-ci, une intuition intellectuelle est donc impossible car l’esprit ne peut pas se donner à lui-même un objet.

Emmanuel AVONYO, op