« Le poète est cet artisan de langage qui suscite et configure des images par la vertu du seul langage. »
Paul Ricœur, « Poétique et symbolique ».
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GRILLE DE LECTURE
Cet énoncé liminaire condense l’essentiel de la théorie de l’innovation sémantique de Paul Ricœur. L’innovation sémantique est une expansion de sens ou un renouvellement de sens à l’intérieur du discours poétique, elle est liée à la puissance de production de sens reconnue au langage. Selon Paul Ricœur, le poète suscite et configure des images parce qu’il est un artisan du discours. Le fait de susciter et de configurer des images relève de l’imagination productrice. Comme Kant l’a exprimé en traitant du schématisme dans la Critique de la Raison pure, l’imagination productrice s’oppose à l’imagination reproductrice dont la fonction est de reproduire au sens de donner une image présente d’une chose absente. Les images ne doivent pas être prises pour des résidus perceptifs, ou pour la survivance d’une impression visuelle qui s’affaiblit. Dans l’imagination productrice, les images sont suscitées, créées, construites (et non données) pour servir de support à l’innovation sémantique, à la création de sens. L’imagination du poète lui permet de se représenter un objet, représentation qui n’est pas une reprise empirique de ce qui est donné. L’imagination productrice en lien avec l’entendement (faculté des concepts) produit des images et des schèmes. Le schème est un procédé imageant, une figure qui est comme la condition de l’image. L’imagination schématise, produit, donne des images aux concepts en esquissant des synthèses nouvelles et en opérant des médiations.
Au vrai, la configuration des images aux concepts s’élabore dans l’énoncé métaphorique où le sens s’innove. Par le langage, le poète crée des métaphores, il configure des images et les harmonise avec des concepts, afin de produire du sens. Cette puissance de production provient surtout de la rencontre du schème et de la métaphore poétique, car le lien entre l’image produite par l’imagination et la métaphore du discours est la clé de l’innovation sémantique. Dans son activité poétique, l’artisan associe des mots presque incompatibles. Si imaginer, c’est voir des ressemblances (Wittgenstein), et si faire de bonnes métaphores, c’est percevoir le semblable (Aristote), grâce au libre jeu de l’imagination, le discours métaphorique fixe dans les synthèses générées des ressemblances et crée de nouvelles pertinences sémantiques, de nouvelles structures de sens. C’est par la vertu du seul langage que l’imagination se met au service de la métaphore. Dans le langage, l’imagination se livre au jeu de la métaphore qui fait advenir de façon imagée de nouvelles occurrences de sens. « Par la seule vertu » rappelle que tout se passe selon un libre jeu des facultés humaines qui combinent dans le discours les images et les concepts. Par son sens inventif, le langage poétique projette la pensée dans la dimension de l’irréel. Il y a comme un état de non-engagement concernant le monde de la perception et de l’action. Mais si des significations sourdent de la fécondité de l’imagination du poète, le but ultime du langage poétique serait de reconfigurer le réel. Le langage est autrement une forme d’action et d’engagement.
Emmanuel AVONYO, op
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